ritournelle n'était pas trop longue. La coda de l'air de Paddock est un
peu courte... un peu indécise... Je comprends bien ce que vous avez
voulu faire... mais la rêverie, le vague, le spleen, le découragement,
le dégoût doivent être exprimés comme les autres sentiments par des
_moyens solides_. Il faut toujours que _ce soit fait_. Je suis heureux
de votre existence un peu matérielle. C'est excellent! Le cerveau marche
mieux quand le corps est en bon état. Depuis deux mois, j'ai fait une
étude sommaire de l'histoire de la philosophie depuis Thalès de Milet
jusqu'à nos jours... Je n'ai rien trouvé de sérieux dans le résumé de
cet immense fatras!... Du talent, du génie, des personnalités très
saillantes auxquelles nous devons des découvertes, mais pas un système
philosophique qui soutienne l'examen... En morale, c'est différent...
_Socrate_, c'est-à-dire Platon, _Montaigne_ (excellent, parce qu'il n'a
pas de système)... mais le spiritualisme, l'idéalisme, l'éclectisme, le
matérialisme, le scepticisme... tout cela est carrément inutile!... Le
stoïcisme, malgré des erreurs, faisait des hommes... En résumé, la vraie
philosophie est: «examiner les faits connus, étendre les connaissances
scientifiques, et ignorer _absolument_ tout ce qui n'est pas prouvé,
exact!» C'est là le positivisme la seule philosophie rationnelle, et il
est bizarre que l'esprit humain ait mis près de trois mille ans pour en
arriver là!
À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.
* * *
Août 1868.
Mon cher ami,
Je me suis peut-être, ou vous m'avez peut-être décerné trop tôt le titre
de positiviste. Mon étude s'est portée jusqu'ici sur le résumé très
sommaire de tout ce qui n'est pas positiviste, et j'ai tout rejeté. J'ai
acquis cette conviction (je l'avais déjà), c'est que les grands
philosophes pratiques, les législateurs, les directeurs de peuples, les
_Salomon_, les _Confucius_, les _Moïse_, les _Zoroastre_, les _Solon_
n'avaient aucun système philosophique; ils n'en savaient probablement
pas assez pour être ce que vous nommez positivistes, et ils se
contentaient d'une morale tout humaine, appuyée quelquefois, je le
reconnais, sur une religion croquemitaine à l'usage des peuples, presque
aussi idiots déjà qu'ils le sont aujourd'hui.--J'ai encore acquis cette
conviction: c'est que Platon, Aristote, Zénon, Origène, Augustin,
Abailard, Albert le Grand, Roger Bacon, Ramus, le grand Bacon, Hobbes,
Descartes, Locke, Helvétius, Spinoza, Malebranche, l'admirable Pascal,
Bossuet, Leibnitz, Condillac, Hegel, Cousin, Lamennais, etc., etc.,
vivront ou par leur mérite littéraire, ou par les erreurs qu'ils ont
détruites, ou par les progrès qu'ils ont fait faire à la science, à
l'intelligence humaine, mais non par leurs méthodes et leurs systèmes
philosophiques.--Il est inutile de vous dire que j'ai fait ce travail au
galop, à grands coups de dictionnaires, de résumés, etc. Je reviendrai
sur mes pas au point de vue littéraire, mais pour rien au monde, je
n'emploierai mon temps et mes forces à l'étude de ce qui me paraît
puéril et insensé. Maintenant, je ne demande pas mieux que d'être tout à
fait positiviste.--Faites-moi un catalogue des ouvrages à lire.--Mais
jamais je ne suivrai Taine dans son parallèle irritant du progrès social
et du progrès artistique. C'est faux, archifaux!--Que faut-il lire de
Littré et de Comte? Faites-moi cette petite note, et merci d'avance.
Est-ce admirable ce livre d'Hugo?[104]
[Note 104: _Napoléon le Petit._]
Vous ne le connaissiez donc pas?
Comment diable vous l'êtes-vous procuré?
Votre envoi est supérieur aux précédents. Vous progressez--lentement,
peut-être--mais en art, il ne s'agit pas d'aller vite.
1º Entrée d'Yorick insuffisante comme durée et comme accent. Faire
entrer un personnage sur le motif de la romance qu'il va chanter, c'est
le vieux jeu. Ce n'est pas une idée typique.
2º Oter tous ces accords de fa dièse sous le récit de Paddock. C'est
inutile.--Tout le reste du récit est très bon d'intention. Cela ne sort
pas assez encore, mais c'est juste; il y a de l'émotion.
3º J'aurais voulu enchaîner:
«D'ailleurs, son souvenir me suivrait en tous lieux» avec la romance.
Cette ritournelle refroidit. Voyez la coupure que je vous propose.
4º Le motif de la romance est joli, quoiqu'un peu court. En procédant
ainsi par petits fragments de phrases, vous ne pouvez arriver à un
véritable effet.--Voyez les longues phrases de _Rossini_, de
_Meyerbeer_, de _Wagner_ et quelquefois de _Gounod_. Voyez le duo
d'_Hamlet_: «Doute de la lumière.»--«Celle qui prit ma vie» est d'un
accent juste. «Car ma bouche ravie» est meilleur, mais ce qui est
réellement bien, c'est «Myrrha, Myrrha!» Il y a là une expression
contemplative, naïve, presque enfantine qui est vraie. C'est bon!--J'ai
fait dans votre harmonie quelques légers changements que vous
approuverez, je crois.
Allons, courage! Marchez, marchez; à la fin de la _Coupe_, vous aurez,
j'en suis sûr, avancé d'un pas immense qui vous mettra à l'entrée du
lieu.
Hier, 15 août, jour solennel. Le feu d'artifice a coûté, dit-on,
cinquante mille francs de plus que d'habitude, mais il faut déduire les
dix mille francs d'amende de Rochefort. L'emprunt a été couvert
trente-quatre fois. Je ne suis peut-être pas honnête, mais si j'étais
gouvernement, je serais tenté de filer avec le magot. Voyez-vous cela
d'ici, trente-quatre fois 429 millions? Sommes-nous riches!... Hier, il
à fait beau, il pleut aujourd'hui. Allons, Dieu protège la France et la
dynastie. Gautier est décoré!... Que de sujets de joie! Le petit
Cavaignac est-il assez mal élevé[105]!... Comme si son papa n'avait pas
été arrêté, incarcéré, exilé, mis en non-activité pour les besoins de
l'État.
À bientôt, cher, et croyez toujours à la vive affection de votre ami.
[Note 105: On sait que le fils du général Cavaignac, lauréat au
concours général, refusa de monter sur l'estrade pour aller recevoir son
prix des mains du prince impérial.]
* * *
Septembre 1868.
Mon cher ami,
Le duo que vous m'envoyez était horriblement difficile à faire.
La forme que vous avez adoptée est heureuse.--Je vous reprocherai,
cependant, de vous être contenté de bâtir un morceau de musique.--Toutes
les phrases d'Yorick manquent d'élan.--Paddock est mieux traité.
J'aime assez: «J'aimais ce vieillard qui tombe.» La réponse d'Yorick est
faible d'idée; de plus, c'est écrit beaucoup trop haut. Le début de
l'ensemble marche; la fin tombe dans le procédé rossinien; votre trait
en tierces est une vieille machine. Ensuite, cela manque d'enthousiasme.
Ce Yorick est un enragé d'amour. Il doit être en pleine lumière. Il
fallait un contraste entre Paddock et Yorick. C'était difficile, j'en
conviens, mais j'aurais préféré mettre trop de lumière sur Paddock que
de n'en pas mettre assez sur Yorick.--Votre andante est meilleur
quoiqu'un peu triste: Yorick est heureux de son malheur.--Il n'est plus
lui, il vit tout entier en Myrrha.--Toutes ses réponses doivent être
d'une contemplation passionnée. (C'est une contradiction apparente, non
réelle.) Lorsque vous lui faites dire: «Le zéphyr et la vague et
l'étoile», vous vous êtes préoccupé du côté pittoresque, c'est bien!
Mais avant tout l'amour, l'amour! C'est un peu froid, et puis, cette fin
d'ensemble gâte tout.
Je le répète: ce morceau est d'une immense difficulté.--Il faut pour le
réussir une _liberté de faire_ que vous ne pouvez encore avoir
acquise.--La forme va bien; vous savez. Maintenant, l'idée, l'idée avant
tout. Le duo devrait être absolument décousu... C'est de la déclamation
mélodique... Il faut trouver des phrases nouvelles à chaque instant, et
ces phrases doivent toujours monter, monter.--J'aurais aimé une coda
pp... Yorick s'est monté pour répondre à Paddock... mais peu à peu... il
retombe dans sa rêverie... _dans la romance qui précède le
duo_.--Paddock le regarde, s'attendrit.--Yorick finit en disant: Myrrha!
Myrrha! J'aime Myrrha... et Paddock qui l'aime, qui voit l'inutilité de
ses efforts, cesse de le morigéner; il le plaint, lui prend la main...
Yorick en extase le laisse faire; il se penche, s'appuie sur l'épaule de
son ami. Chez Paddock, la haine est dominée un instant par la tristesse
qu'inspire à tout philosophe vraiment sensible le spectacle de
l'abaissement de la dignité humaine. Je ne m'étends pas davantage sur ce
sujet, vous m'avez compris!... Il faudra peut-être ajouter quelques vers
pour cette coda... Elle manque... _j'en suis sûr_!
Essayez donc de refaire ce morceau. Ce sera un excellent exercice.
Mettez-vous dans la peau d'Yorick; Paddock viendra tout seul.
Je n'ai pu encore profiter de vos indications; je me...[106] et je me
remets au travail avec acharnement.--Il se fait en moi un changement
tellement radical au point de vue musical que je ne puis risquer ma
nouvelle manière sans m'y être préparé plusieurs mois à l'avance.--Je
profite de septembre et d'octobre pour cette épreuve. En rentrant à
Paris, j'attaquerai Littré.
Allons, ne vous découragez pas.--_En avant._--Je n'ai pas besoin de vous
demander si vous êtes _satisfait_ de certaines choses.[107]--Ah! ça va
bien... Est-ce que ça va durer longtemps?...[108]
[Note 106: Un mot illisible.]
[Note 107: Il s'agit de la situation politique à la fin du second
Empire.]
[Note 108: Un mot illisible.]
La situation manque de _Paddock_...
À bientôt,
Votre vrai ami.
* * *
Octobre 1868.
Cher ami,
Votre lettre m'a fait grand plaisir et votre duo plus encore. À la bonne
heure, c'est mieux, il y a de la vie, du mouvement. Votre Paddock est
encore un peu sombre.
Votre seconde phrase:
«Quand la neige vient à fondre»
est très bonne.--Dans la fin du 1er ensemble il y a un peu trop de
l'accord
[Illustration: musique];
je vous ai indiqué deux mesures à couper; voyez.--La phrase:
«Tu pourrais en rire»
est bonne pendant les huit premières mesures et devient _très bonne_
ensuite.
«Le zéphyr et la vague», _très bien_. _Ton filet_ est trop long et trop
sombre, puis la réponse d'Yorick se fait trop attendre. Il y a là trois
mesures de ritournelle inutiles. Cette nouvelle phrase d'Yorick est
moins bonne que la précédente. Le rappel de la romance fait bien, mais
je voudrais une partie pour Paddock, puis une coda instrumentale plus
soutenue, pas de trous, un accord de la perdendosi avec tenues sur
lesquelles vous ferez entendre des
[Illustration: musique]
Somme toute, il y a grand progrès. Il faut vous lancer. Ne vous occupez
pas d'autre chose que de sentir et d'exprimer. Courage; je suis
_beaucoup_, mais beaucoup plus content de ce nouveau travail, avec cette
circonstance que c'est un morceau refait. C'était bien plus difficile.
En quelques mots, voici où en sont mes affaires.
La reprise de _Faust_ avait complètement coulé la pièce de Leroy et
Sauvage, à cause de la _Nuit du Walpurgis_; mais en faisant les décors
et les costumes de _Faust_, Perrin s'aperçoit qu'il n'y a aucune espèce
de rapport entre les deux ouvrages, et il redemande l'affaire à cor et
à cri. La pièce est très avancée. J'ai lu hier le premier acte qui est
très réussi; tout à l'heure on va me montrer le deuxième. Dans quelque
temps, j'aurai, je pense, mon poème. Seulement, Perrin me demande
formellement (et avec _l'autorité pressante_ dont dispose un directeur
de l'Opéra envers un compositeur qu'il tient entre le pouce et l'index),
Perrin donc me demande de concourir pour la _Coupe_.--Il me tient ce
langage: «Vous aurez le prix; si vous ne concourez pas, j'aurai une
partition médiocre, et je serai navré de ne pouvoir obtenir avec la
_Coupe_ le succès que je rêve.--_Vous seul_ pouvez réussir cet ouvrage
aujourd'hui!» Traduisons:
«J'ai peur de n'avoir pas une très bonne chose à mon concours.--Si Bizet
concourt, j'aurai une chose possible; s'il y a mieux, je lâcherai Bizet
avec ardeur.»
D'un autre côté, j'ai fait les deux premiers actes, et je suis
_extrêmement content_.--C'est _de beaucoup_ supérieur à tout ce que j'ai
fait jusqu'à ce jour.--Le deuxième acte surtout est, je crois, très
bien venu; toute la scène d'Yorick et Claribel avec la vision me paraît
être, non relativement, mais _absolument_ une bonne chose. (Avec vous,
je me déboutonne.)--Guiraud a réussi aussi cet acte au point de vue
musical, mais, à mon sens, c'est trop loin de la couleur. En somme, je
suis dans une grande perplexité: Perrin travaillera soigneusement les
partitions avec Gevaert[109].--Gevaert est un honnête garçon, et c'est
un immense musicien, éclectique, et plus en état que Gounod, Berlioz, de
juger de la musique.--Perrin me dit: «Ne vous inquiétez pas du jury;
qu'il soit en jambon de Mayence ou en pâtes d'Italie, j'en ferai ce que
je voudrai.»
[Note 109: Gevaert était alors directeur de la musique à l'Opéra.]
Ne pas avoir le prix, c'est un chagrin et une mauvaise note pour
l'Opéra.
Le laisser enlever par un monsieur qui ferait moins bon que moi serait
rasant.
Que faire?
Voilà pourquoi je n'ai lu ni les livres que vous m'avez indiqués ni la
préface de Michelet[110].
[Note 110: La préface de 1868 à l'_Histoire de la Révolution_.]
J'ai énormément travaillé. Je ne suis décidément pas content de mon
final de symphonie. Ce n'est pas à la hauteur du reste.
Vous ferez bien de renvoyer votre poème[111].--Dites mille choses à G.
et pour vous, mon cher ami, mes meilleures amitiés.
[Note 111: Le livret imprimé de la _Coupe du Roi de Thulé_ qu'il
fallait rendre au ministère des Beaux-Arts si l'on renonçait à
concourir.]
1º L'autre jour, on jugeait deux fusiliers au conseil de Guerre.--Le
premier a blessé grièvement un paisible bourgeois qui restera paralysé
le reste de ses jours:
_Six jours de prison._
Le second a distribué une fort jolie collection de coups de sabre à
plusieurs ouvriers dont un avait eu la bonté de le ramasser dans le
ruisseau:
«Mon colonel, dit-il, on a crié vive la _Lanterne_! et ça m'a exaspéré.»
_Acquitté!_
Où allons-nous?
X... vient de laisser publier une lettre de lui dans laquelle je trouve
cette idée charmante:
«Cette soi-disant musique de l'avenir est assez bonne pour une
génération née dans le désordre, les barricades et les révolutions.»
Vieux ruffian!
Il y aurait cette réponse à lui faire:
«J'aime mieux appartenir à la génération du désordre et des barricades
qu'à celle dont les plus illustres représentants épousent des filles
entretenues, lorsqu'elles ont cinquante mille livres de rente.»
* * *
Décembre 1868.
Mon cher ami,
J'ai vu G... Je suis donc rassuré.
Vite, une scène.
Je vais vous gronder:
Vous êtes un penseur, vous êtes essentiellement intelligent, vous avez
des connaissances physiologiques rares chez un homme de votre âge; il
vous est permis de rater un morceau, c'est, hélas! permis à tout le
monde, mais vous ne devez pas lâcher une scène aussi importante que
l'entrée de Myrrha.--Si vous aviez eu à peindre avec la plume, vous
auriez fait tout le contraire de ce que vous m'envoyez.
Cette Myrrha est une courtisane antique, sensuelle comme Sapho,
ambitieuse comme Aspasie; elle est belle, spirituelle, charmante.--La
séduction inouïe qu'elle exerce sur Yorick en est la preuve.--Dans ses
yeux, il doit y avoir cette expression _glauque_, indice certain de
sensualité et d'égoïsme poussé jusqu'à la cruauté.
Maintenant, pour votre ritournelle d'entrée.... Eh bien!...
Toute cette conversation doit être basée sur une symphonie quelconque
exprimant la fascination de Myrrha sur Yorick.--Cette symphonie doit
commencer à: _Je tremble au seul bruit de ses pas._--Le serpent arrive,
et l'oiseau ne bat plus que d'une aile.
Rappelez la romance dans cette symphonie, soit, je le veux
bien;--quoique à mon sens l'entrée de Myrrha doive exprimer l'amour
autrement.--Yorick seul est libre; il chante son amour avec passion,
avec délire; il le dit _au nuage_, à l'étoile.--Myrrha présente, il est
éteint.--Je n'insiste pas, car vous m'avez compris.
Autre reproche moins grave.
L'entrée est trop courte. Elle n'a pas le temps d'entrer, _elle_, Angus,
et les dames et seigneurs qui les accompagnent. Elle est appuyée sur le
bras d'Angus; elle entre lentement, rêveuse, distraite; elle promène son
regard sur tout ce qui l'entoure et l'arrête presque dédaigneusement sur
Yorick.
J'aime la deuxième partie de votre travail; le choeur est bon. Une
critique cependant: j'aurais voulu tout ce que dit Harold en récit,
mesuré, peut-être, mais sans dessin d'orchestre. _Il faut entendre les
paroles_, absolument.
Que tout ceci ne vous décourage pas, mais vous persuade que, à votre
insu, vous ne mettez pas tout ce que vous savez et ce que vous êtes dans
votre musique; vous pensiez à Ténot[112] en faisant votre entrée de
Myrrha, je le parie...
[Note 112: Le livre de Ténot qui faisait sensation: _Paris en
décembre_ 1851.]
Moi aussi, j'y pense, et je n'admets pas qu'un seul homme de coeur ne
consacre pas à ces recueils de faits si secs, mais si instructifs, de
longues méditations.--Mais avec Myrrha, il faut oublier,
absolument.--Allons, vite, une autre entrée, qui sera bonne cette fois,
j'en suis sûr.
Ma situation est toujours la même. L'insistance de qui vous savez est
devenue plus pressante que jamais.--Il en parle à mes amis et les lâche
sur moi.--Il faut que je m'exécute... Au petit bonheur... (Il y a un an,
j'aurais dit: À la grâce de Dieu!) J'ai passé une soirée avec l'abbé
X... _Tous farceurs!..._ Je ne sais si vous lisez le _Diable à quatre_.
J'y trouve un extrait de Taxile Delord (écrit en 1851), adressé à M.
Veuillot et ses amis:
«Vous lirez cet article, charmants confrères, et vous croirez nous avoir
mis en colère. Vous nous démangez, voilà tout. Capucins, prêtraillons,
pions de séminaire, punaises de chapelle, pucerons de sacristie, se
fourrent aujourd'hui partout. Il faut secouer de temps en temps la gale
cléricale. C'est pourquoi nous avons versé quelques gouttes d'ammoniaque
sur votre acarus en chef.»
C'est assez bon, n'est-ce pas?
Pasdeloup va jouer ma symphonie.
Allons, au travail, et bon courage. À bientôt, cher, et toujours,
toujours votre ami dévoué.
* * *
Décembre 1868.
Cher,
Voilà qui est infiniment meilleur!--C'est un peu triste.--Plus rose
vaudrait mieux, mais tel quel, cela peut marcher.
Je crois l'ensemble du duo utile, mais cela dépend de la forme que vous
avez adoptée. Cependant ces quatre vers d'Yorick me paraissent
nécessaires. _Écoute la voix qui t'implore_: évidemment il va dire
quelque chose:
_Sans Myrrha_, etc.
L'ensemble ne doit venir qu'après ces quatre vers chantés par
Yorick.--Si vous faites là une _phrase_ commençant par la tonique, vous
vous tromperez. Il faut une idée incidente, mais importante. C'est
difficile, très difficile, j'en sais quelque chose.--Allons, courage.
Lisez le _Diable à quatre_ paru aujourd'hui samedi et signé E. Lockroy.
C'est excellent!
S'il n'est pas poursuivi, j'en serai quelque peu surpris. Il est vrai
que c'est tellement fort, que le meilleur est de laisser passer. Si
Crétinopolis s'éveille, je crois que Paris ne s'endort pas. Espérons!
Donnez un coup de collier au premier acte pour arriver au second, ou si
vous le préférez, passez au deuxième de suite.
À vous mille fois de mes meilleures amitiés.
* * *
Janvier 1869.
Mon cher ami,
I.--Récit, un peu insignifiant.
_De ton âme troublée_, bonne phrase, qui paraît être la tête d'un
morceau et qui, malheureusement, reste isolée.
Le choeur «_Par ses exploits_» est trop fanfare de trompettes; vous
trouverez cette phrase-là dans Grétry.
«_Seigneur Angus_». Il y a là, mon cher ami, un morceau nécessaire;
morceau court, vif, gai, alerte, comique.--Ce 4 temps languissant ne
rend pas l'effet voulu. Tout cela est trop dans le même caractère; cela
se suit, s'enchaîne; les plans ne sont pas marqués.
La légende est d'une bonne couleur. C'est intéressant au point de vue
musical.
Malheureusement, la fin manque d'_effet_. Quand je dis _effet_, je
n'entends pas une chute violente, brutale, mais impressionnante.--Les
choeurs doivent prendre part à la légende; tous doivent répéter avec
terreur: _la coupe d'or, la coupe d'or!_ Il y aurait peu de chose à
faire pour que ce morceau-là fût bien.--Maintenant, je ne comprends pas
le choeur final finissant piano. Tous ces gens-là crient: _Vive
Angus!..._ Le vieux roi n'existe plus pour eux.--Du reste, je suis un
peu cause de vos erreurs. Je vous ai engagé dans la deuxième version que
je croyais meilleure que l'autre, mais je me suis aperçu que la première
était seule possible.--Le «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_» doit
précéder l'explosion. Les courtisans sont encore timides; ils font leurs
compliments en douceur.--Puis la _légende_ les calme un peu.--Lorsque le
roi envoie chercher Paddock, le _froid_ augmente
considérablement.--L'attitude de Myrrha vient réchauffer la situation,
etc.--Du reste, pour vous convaincre, j'aurais besoin de causer avec
vous.--Lorsque vous verrez le morceau que j'ai écrit, vous me
comprendrez tout à fait.--En somme, le morceau.....[113] la légende a
été bien comprise. Envoyez-moi vite la fin du premier acte.
[Note 113: Un mot illisible.]
J'ai lu toutes les _Lanternes_. _Il_ a eu des choses de premier
_ordre_.--À propos de Marfori: «Ce courtisan, qui s'est trouvé trop
_harponné_ par ma dernière Lanterne, et que la _marée_ révolutionnaire a
porté sur nos côtes, veut, dit-on, m'envoyer des témoins.--Bravo! Nous
nous battrons à l'hameçon!» Une, autre fois: «On annonce que _Barnum_ a
perdu un phoque sur lequel il fondait les plus belles espérances.--On
lui prête l'intention de remplacer cet animal par M. Marfori. Nul doute
que pour une somme rondelette, Marfori ne consente à changer de
_baquet_!»... Quand je vous verrai, je vous raconterai les choses
saillantes, dont j'ai retenu sinon la forme, au moins l'idée.--J'ai vu
G. qui est allé passer quelques jours en Angleterre. N'en dites rien
chez lui.--Il a eu une excellente occasion de voir Londres _gratis pro
Deo_.
On copie ma symphonie. Le copiste de Pasdeloup m'annonce mes parties
d'orchestre pour cette semaine.
J'ai terminé les deux premiers actes de la _Coupe_. Je suis très
content.
À bientôt, cher, et toujours mille fois votre ami de tout coeur.
* * *
Février 1869.
Mon cher ami,
Je suis désolé de vous savoir souffrant; si ma lettre ne vous trouve pas
mieux, j'ordonne un repos de quelques jours.
Arrivons à votre affaire.--Au moment où les courtisans sont au comble de
l'enthousiasme et vont proclamer Angus par anticipation, quatre
officiers paraissent au haut de l'escalier.--Ils sonnent une fanfare
grave, lugubre; tous s'arrêtent en s'inclinant! Harold paraît: _Le roi
n'est plus!_ Tous les seigneurs se prosternent: Hélas!... Puis (?) sur
le jeu d'Harold, les chambellans, les X., les Y., revêtus de leurs
insignes, sortent du palais.--Les Cours de cassation, d'appel, etc., le
Sénat, tout le bataclan, descendent sur une _marche_ grave et s'avancent
sur le devant de la scène! Des officiers portent la couronne, le
sceptre, tous les insignes de la royauté.--Paddock les suit, portant la
coupe. À sa vue, épatement général, mouvement: on s'agite, on s'élance,
et, sur la marche éclatante et pompeuse cette fois: _Gloire au maître de
Thulé!_ Voilà, mon cher ami, comment cette scène doit être
traitée.--Voilà pourquoi la _première_ version du livret est meilleure.
Un simple rappel du choeur: «_Seigneur Angus, je dirais: Sire_», et
Paddock: _Oui, cette royauté me tente._--Vous m'avez compris. Pour les
fanfares, elles ne sont pas de moi, mais bien d'_Hérodote_ ou d'un
autre.
La couleur de votre _fable_ n'est pas mauvaise, mais l'idée est molle.
1re _strophe_, presque un récit:
_Que ton choix souverain la donne_
avec autorité;
_À qui doit régner après moi!_
avec douleur, larmes.
À la 2e strophe, un dessin aux violoncelles, aux altos, une gamme
chromatique serpentant à travers l'orchestre: l'astuce, la cruauté, la
bassesse, etc. Les deux derniers vers avec éclat! 3e strophe, des
trémolos sur le chevalet, des basses bizarres, des harmonies difformes:
la grimace du singe terrible! Après ce vers:
_Le singe, avec une grimace,_
un silence. Paddock remonte la scène... pour se rapprocher de la mer. Il
faut lancer la coupe, ne l'oublions pas! Que la coupe retombe sur la
scène, et la pièce tombe!... Il faut penser à tout!
L'insensé! qu'a-t-il fait?
Vivace, tout de suite le 3/4.--Pas d'_Harold_ seul, pas d'_Angus_ seul,
pas de _Myrrha_ seule! Du bruit, du tumulte, de l'agitation! Votre 3/4
est bon, c'est ce qu'il faut!...
Mais la fin, mon cher ami! Vous avez fait une barcarolle.
Votre musique dit:
Myrrha, la brise est douce
Et le flot engageant, etc.