J'ai dîné chez elle il y a huit jours. J'avais presque envie d'aborder

la question, mais, je sens que j'aurai une promesse, et puis rien. Le

manque de spécialité est un obstacle grave. Ce pauvre garçon me fait

réellement peine, car sa situation est déplorable... Hélas! Si j'étais

ministre!

_Mignon_ est un succès d'argent. Jusqu'à présent, je n'ai pas trouvé le

temps d'aller l'entendre.--On répète _Roméo_. _Freischütz_ fait de

l'argent. Il n'y a d'autre cascade dans le théâtre que la direction. À

bientôt.

Je vous aime de tout mon coeur.

* * *

Décembre 1866.

À la hâte, cher ami. J'écris à G. de venir dîner avec moi. Je vais le

tâter et voir ce qui en est. Les lettres de son tuteur sont

_déplorables_. J'ai lu la dernière: «Il faut songer à me soulager de ce

que je fais pour toi!... Un tel dîne à 85 c.»... et autres

indélicatesses du même genre. C'est effacer d'un trait tout ce qu'il a

pu faire pour notre ami. (Entre nous). Vrai, on n'écrit pas des lettres

pareilles à un pauvre garçon qui ne sait où donner de la tête. À

bientôt.

Votre ami.

Que disiez-vous donc? G. n'est pas philosophe, mais pas le moins du

monde. Je ne connais pas un homme qui le soit moins que lui.

* * *

Janvier 1867.

Cher ami,

Un coup de collier sur les réponses et les contre-sujets, et vite à la

fugue.

J'ai fini mon opéra. Je l'ai remis à Carvalho le 29 décembre.

Maintenant nous allons voir.

On veut me retarder, je le sens, mais je n'accepte aucun délai. En

répétitions ou procès.

Ma prochaine lettre vous donnera des détails à ce sujet. Je suis très

content de mon ouvrage. Il y a quelques jours que je n'ai pas vu G... et

je n'ai rien... hélas! toujours rien!... Ce pauvre garçon ne peut

travailler dans la situation où il se trouve. Croyez-moi; rien ne tient

(?) contre les inquiétudes matérielles de la vie. On peut tout

supporter, chagrins, découragements, etc.

Mais cette inquiétude de tous les instants qui abrutit, qui diminue

l'homme!...

Je n'ai jamais connu la misère, mais je sais ce que c'est que la _gêne_,

et je sais combien cela frappe sur l'intelligence.

Travaillez bien. Écrivez-moi bientôt, et croyez-moi toujours votre ami

dévoué de tout le meilleur de mon coeur.

* * *

Janvier 1867.

Bien; maintenant, à la fugue. Envoyez-moi une fugue sur ce sujet:

[62][Illustration: musique]

[Note 62: Abréviations: suj., sujet; rép. r., réponse; c. suj., c.

s. contre-sujet; mod. min., mode mineur; div., divertissement; sous

dom., sous-dominante.]

[Illustration: musique]

Avez-vous le plan de la fugue? Par prudence, le voici[63]:

Exposition:

-- | rép |c. s. | r. |

| | | | divertissement tiré du sujet

sujet| C. suj.| suj. |c. s.|

Contre-exposition. Mode min.

rép. |c. s. | divertis. | suj. |c. s.|

| | tiré du suj.| | | div.

| | | | | --

c. s.| suj. | ou du c. s. | c. s. | r. |

Sous-dominante. Relatif de la sous-dom.

|c. s. une suj.

div. pour arriver

|suj. liaison c. s.

à un | repos à la dominante. _Strettes._ Pédale. Coda. ||--

[Note 63: J'avais mieux que le plan: il m'avait, en effet, donné au

printemps de 1866 une fugue à deux parties qu'il avait écrite pour moi

et devant moi au Vésinet.]

Faites en sorte que les divertissements aillent toujours en se serrant,

ce que vous obtiendrez en prenant pour les premiers les fragments les

plus larges, et en faisant des imitations de plus en plus rapprochées:

une mesure et demie, puis une mesure, puis une demi-mesure. Même

observation pour les strettes: il faut commencer par la strette du

sujet, puis une strette du contre-sujet, puis autre strette du sujet en

commençant par la réponse, mais de plus en plus serrées.

Voilà. Soyez clair, mélodique; en avant et courage. J'ai vu G. il y a

deux jours. Je l'ai adressé à un de mes amis, commerçant, qui m'a promis

de chercher avec lui. Quant à son travail, il lui faut vraiment du

courage pour l'entreprendre dans une pareille situation d'esprit. Pour

aborder la carrière littéraire avec succès, il lui faudrait, ce me

semble, deux ou trois ans de travail tranquille. Enfin, espérons. _X._ a

été une chute ridicule, honteuse. Il en sera de même de toutes les

pièces de compositeurs payants[64]!

[Note 64: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,

la note 2 et l'introduction, p. 10.]

***nous a demandé _à genoux_ de lui accorder un peu de temps. Il est

pressé par... auquel il doit de l'argent[65]. Mademoiselle Nilsson est

réengagée à cinq mille francs par mois pour nous. Nous allons répéter en

mars jusqu'à la fin de mai. Nilsson ira deux mois à Londres et elle

rentrera le 15 août dans la _Jolie Fille de Perth_. Ceci est l'objet

d'un nouveau traité avec vingt-deux mille francs de dédit. Il marchera

ou nous l'exécuterons. Il est triste d'en arriver là, mais nous sommes

bons jusqu'au bout. Cette fois, il exécutera ses engagements ou nous le

_tuons_. Le ministère, tout le monde est pour nous, et cette dernière

concession nous attire toutes les sympathies. _X._ tombera; _Y._

tombera; _Z._ de... tomberont. Voilà ma vengeance. Laissons faire les

usuriers[66], les gens sans coeur et sans talent. L'avenir, notre valeur

et notre conscience nous dédommageront. Ingres est parti. Encore un

vaillant de moins... Je viens de revoir ma partition. _C'est bien!_ Si

vous venez au mois d'août, vous assisterez à la première représentation

qui aura lieu avant la fin du mois. Allons, travaillez, continuez à vous

plonger dans _Shakespeare_. C'est bon. Voilà un philosophe, un

moraliste, un poète.

[Note 65: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,

la note 2 et l'introduction, p. 10.]

[Note 66: Idem.]

À bientôt et toujours votre ami mille fois de tout coeur.

* * *

Fin janvier, ou février 1867[67].

[Note 67: Écrite à la suite du quinzième devoir. C'était la fugue

dont le sujet avait été envoyé dans la lettre précédente.]

Ces strettes sont trop courtes. Cela tient à ce que vous avez fait votre

première strette trop serrée. Il fallait:

[Illustration: musique]

etc.

Vos imitations sont trop courtes. C'est un _fughetto_, mais c'est

bien.--Excusez-moi du retard que j'ai mis à vous répondre, mais j'ai

corrigé trois mille six cents pages d'épreuves pour l'orchestre de

_Mignon_! Je suis maintenant tout à vous. Je reçois une lettre de G. qui

vient d'être malade.

Envoyez-moi de suite des réponses et des C.S[68].

[Note 68: Contre-sujets.]

Voici des sujets:

[Illustration: musique]

[Illustration: musique]

Je vous renverrai poste par poste en vous indiquant la fugue à faire. À

bientôt donc.

Votre ami.

* * *

Février 1867.

Enfin!... Je puis vous écrire!... En vérité, je mène une existence

insensée. Jugez-en: presque tous les jours, je vais chez Carvalho, puis

chez Saint-Georges, du Châtelet à la rue...[69]; tous les jours, je dîne

en ville; je n'ai pas encore le moyen de me passer de certaines

relations; tous les jours, j'ai des leçons; j'ai à diriger la

publication de _Mignon_, réduire la partition piano solo, une partition

de six cents pages, deux épreuves; douze cents, les parties séparées,

huit cents, la partition piano et chant etc., etc. Il faut enrayer; je

suis malade. Après des pourparlers sans fin, ***, effrayé par le four

de... et par celui de... qui est imminent, tancé par le ministère qui

voit avec indignation un théâtre subventionné jouer des opéras

payés[70], se décide à courir au plus sûr, et je vais entrer en

répétitions. Il y a encore des difficultés sans nombre, mais la chose

est arrêtée en principe, et nous allons marcher. On jouera à...[71] _X_,

mais _Y_, et _Z_. sont remis. Ce qu'il a fallu dépenser d'intelligence

et de volonté pour arriver à ce résultat... vous ne pouvez vous

l'imaginer. Pour être musicien, aujourd'hui, il faut avoir une existence

assurée, indépendante, ou un véritable talent diplomatique. Je passerai

sans doute en avril, et _peut-être_ alors, après _l'édition_ de ma

partition, pourrai-je réaliser notre projet de promenade. C'est mon

désir le plus cher, mais je ne puis rien vous dire encore. Le théâtre

est un terrain mouvant, on ne sait jamais le lendemain.

[Note 69: Mot illisible, Trévise, probablement. Saint-Georges y

logeait en 1849, au numéro 6. Voir une lettre de Berlioz dans sa

_Correspondance inédite_, deuxième édition, p. 176.]

[Note 70: Voir ci-dessus, p. 96, première lettre de décembre 1866,

la note 2 et l'introduction, p. 10.]

[Note 71: Deux mots illisibles (la sourdine?).]

Je n'ai pas vu G. depuis trois semaines. Que devient-il?... J'arrive à

votre quatuor.

Je l'ai lu attentivement. Voici mon opinion sincère. Je vous dois la

vérité, ou, du moins, ce que je crois être la vérité: au point de vue de

la forme, de l'entente des instruments, etc., _rien à dire_, c'est très

expérimenté; au point de vue de l'idée, mon cher ami, c'est faible,

c'est vieux.

Vous savez votre affaire, mais il ne faut plus écrire que des choses

senties, et je doute que vous ayez _senti_ votre travail. C'est un

devoir, ce n'est pas de la musique. Vous voilà arrivé, vous êtes

compositeur; la fugue va vous développer, mais avec la _fugue_, il faut

chercher à créer des oeuvres d'imagination.

Pardonnez-moi ma sincérité, mais mon rôle d'ami ne me permet aucune

tergiversation. Du reste, mon jugement ne doit pas vous décourager. Vous

avez voulu faire un travail profitable à vos progrès, et vous avez

réussi.

Je vous ai envoyé neuf mélodies[72]. Les avez-vous reçues?

[Note 72: _Feuilles d'album_, le recueil de six mélodies éditées

chez Heugel et les trois mélodies publiées chez Choudens dont il a été

question dans la première lettre de juillet 1866: _Douce Mer_, _Après

l'Hiver_ et les _Adieux de l'Hôtesse Arabe_.]

Encore une fois pardon pour mon long retard et mille amitiés tendres de

votre

* * *

Mars 1867[73].

...Je suis content de votre travail; cependant, je critiquerai vos

contre-sujets. Ils manquent de caractère. Il faut de l'intérêt, du

rythme, sans quoi la fugue devient monotone, terne. Vous mettez trop de

_silences_; n'en abusez pas. Faites-moi une fugue à deux parties sur le

sujet suivant:

[Illustration: musique]

[Illustration: musique]

[Note 73: Écrite sur du papier réglé.]

Réponse réelle.

Développez bien vos strettes. De plus, faites-moi des réponses et des

contre-sujets sur les sujets suivants:

[Illustration: musique]

[Illustration: musique]

Quand le sujet est très chargé de notes, le contre-sujet doit être

large, et vice-versa. Ne perdez aucune occasion d'introduire des

dissonances, les retards enrichissent l'harmonie. Si vous réussissez

votre fugue à 2 parties, nous commencerons à trois parties. À votre

prochain voyage, il faut que la fugue à 4 parties marche bien.

Ma pièce va marcher. Carvalho est enchanté de la partition; on copie. Je

vais à Bordeaux cette semaine pour entendre un ténor. Ma première

marchera fin mai; mettons 15 juin et n'en parlons plus.

Je sors de _Don Carlos_. C'est _très mauvais_. Vous savez que je suis

éclectique; j'adore la _Traviata_ et _Rigoletto_. _Don Carlos_ est une

espèce de compromis. Pas de mélodie, pas d'accent; cela vise au style,

mais cela vise... seulement. L'impression a été désastreuse. C'est un

_four_ complet, absolu. L'exposition fera peut-être un demi-succès, mais

c'est quand même un désastre pour Verdi.

Adieu, faites vite votre fugue. Travaillez, et à vous mille fois de tout

coeur.

* * *

Fin mars 1867[74].

Grand progrès dans vos contre-sujets et aussi dans la fugue. Faites-moi

des divertissements plus soignés, mieux dirigés au point de vue des

modulations. Développez vos strettes, et le prochain envoi sera bon.

* * * * *

J'ai enfin un splendide ténor que je viens d'entendre à Bordeaux[75].

Mon ouvrage ne passera pas avant juin. Les... ont fait tout ce qu'il

est possible de faire pour retarder et même compromettre mon ouvrage.

L'humanité est ignoble, mon pauvre ami. Je me vengerai... et

cruellement, je vous en réponds. Si vous pouviez retarder votre voyage

jusqu'au 15 juin, je serais sûr de vous avoir à ma première

représentation. Vous savez combien j'y tiens. J'ai mis G. en relations

avec _Leroy_[76], l'ami qui doit parler à monsieur F. Espérons.--J'ai là

des monceaux d'épreuves à corriger. Il faut vous quitter, cher ami, et

vous dire à bientôt.

Mille tendres affections de votre ami.

[Note 74: Écrite à la quatrième page du dix-septième devoir. C'était

la fugue dont il m'avait donné le sujet dans la lettre précédente.]

[Note 75: Le ténor Massy qui créa le rôle de Smith.]

[Note 76: L'ancien régisseur général de l'Opéra.]

* * *

Fin mars ou avril 1867.

Mon cher ami,

N'avez-vous plus de sujets? Je voudrais un envoi de réponses et de

contre-sujets. C'est toujours là la pierre de touche. Faites la fugue

ci-jointe. N'oubliez pas que toute la fugue doit rester dans le style du

sujet et de ses contre-sujets. Renoncez donc au chromatique, aux petits

silences, aux phrases coupées, puisque cette fois vos sujets n'en

contiennent pas.

J'ai vu G. ce matin. Nous n'avons rien de bien fameux du côté F.!

Quant à votre voyage, ne vous occupez plus de ma pièce. On commence à

comprendre ici que l'exposition n'aura peut-être pas une très heureuse

influence sur les recettes théâtrales. Pour ma part, j'en suis dès à

présent convaincu. _Roméo_ est encore retardé! L'ouvrage ne passera qu'à

la fin du mois. Je vais changer mes plans... Au lieu de presser, je vais

différer le plus possible. Je vais essayer de ne répéter qu'en juin.

L'incurie, l'inertie de cette déplorable administration me servira cette

fois. Arrivés au mois d'août... X. voudra passer... à cause des

décorations.... Je le laisserai passer ainsi que monsieur Y., et ferai

tout pour n'arriver qu'en octobre, novembre ou, s'il est possible, en

décembre!--Ceci entre nous.--Je veux arriver à l'hiver. La force des

choses me servira, à moins que.... ne saute après Roméo, ce qui est

possible. Alors tout est remis en question. _Bagier_ quitte les

Italiens, et _Leuven_ cherche à vendre l'Opéra-Comique. Tout cela va

faire peau neuve. Tant mieux!

Des amis me parlent de donner mon ouvrage à _Florence_ ou à _Milan_!

Ceci me sourit! Rien de décidé donc aujourd'hui, si ce n'est qu'à tout

prix je veux éviter la canicule. L'exposition est très bien installée.

On y mange à bon marché. _Water-closets_, _restaurants_ (j'avais à

commencer par ceux-ci), _cabinets de lecture_ et de _correspondance_,

_musique_, _illuminations_, _cocottes_, _etc_, _etc_. On a tout

prévu!.....[77] L'Opéra descend à la 15e de _Don Carlos_ à des

recettes honteuses! L'_Opéra-Comique_ baisse, le _Théâtre-Lyrique_ ne

fait rien!

[Note 77: Mot illisible.]

Voilà, cher ami; on ne peut compter sur rien! Toutes les espérances

s'envolent, se dissipent... Attendons!

Venez, nous passerons quelques instants heureux... Nous musiquerons,

philosopherons...

Votre ami à toujours dévoué.

Avril 1867.

La fin de votre fugue est un peu écourtée, mais peu importe. Vous voilà

prêt à commencer les 3 parties.

Dieu (représenté par Carvalho) dispose quand le compositeur propose.

_Roméo_ passe dans cinq ou six jours, et je serai obligé de marcher

après lui. J'arriverai en juillet. Excellente époque, dit-on... Et

Bismarck! Ne changez rien à vos projets de voyage.

G. est enchanté de sa place qui est très belle, du reste.

Allons, à bientôt, et toujours votre ami de toute tendresse.

* * *

Juin 1867.

Cher ami,

Allons, courage! Je comprends vos ennuis et vos énervements.

Allons, encore une fois, courage! Débarrassez-vous de la fugue. Une fois

_prêt_, vous trouverez sans doute un moyen.............[78]

J'ai envoyé mon hymne et ma cantate[79].

[Note 78: Trois mots illisibles.]

[Note 79: Sur cet hymne, cette cantate et tout ce qui suit, voir

l'introduction, pp. 26-28.]

Un vice de forme m'a obligé à refaire mon enveloppe. J'ai changé mon

pseudonyme.

Donc, si, par impossible, j'avais le numéro gagnant, vous recevriez une

lettre pour M. Gaston de Betsi.

Guiraud me charge de vous annoncer aussi son pseudonyme: M. Tesern.

Prévenez la personne en question.

Guiraud et moi, nous avons remis notre travail à onze heures ce matin.

Le délai expirait à midi. Le concierge de l'établissement nous a reçus

fort cavalièrement. «Ah ça! tout le monde est donc musicien! Sacrebleu!

il est temps que ça finisse!» J'ai répliqué d'un ton sec: «Je ne suis

pas plus musicien que vous, je vous prie de le croire; mais un pauvre

diable que je protège m'a chargé de ce paquet et je vous prie de le

remettre fidèlement.» Toute la valetaille s'est alors inclinée en

apprenant que nous n'étions pas musiciens. Suis-je assez lâche!

Mon ténor est arrivé. Nous allons lire, nous allons répéter.

Enfin!

La _Somnambule_ passe _mercredi_.

À bientôt, cher. Je suis dans les épreuves de l'orchestre de _Roméo_

jusqu'au cou.

Votre ami,

* * *

Juin 1867.

Mon cher ami,

C'est bien. Allons, courage! Un coup de collier, _dix fugues encore_, et

nous serons près de la fin. _Musicalisez_ bien vos strettes, soyez

clair. Du reste, c'est infiniment supérieur à ce que j'attendais. Encore

une fois, courage, finissez! puis, vous réfléchirez quelques mois, et en

avant.

J'ai mille choses à vous dire; commençons:

1º _Concours de la cantate_[80]:

On a envoyé 103 cantates:

4 ridicules.

49 passables.

35 bonnes.

11 très bonnes.

3 excellentes.

1 parfaite.

---

103--Telle est l'opinion du jury.

[Note 80: Voir l'introduction, pp. 26-27.]

1re séance: lecture de 52 cantates.

2e séance: lecture de 51 cantates et choix

---

103

des 15 remarquables.

3e séance: relecture des 15 et choix des 4 meilleures.

4e séance: relecture des 4 et choix du prix.

J'ai été des 15.

Guiraud est des 4. Les trois autres sont Saint-Saëns, qui a le prix,

_Massenet_ et _Weckerlin_. On a cru reconnaître ma copie. C'est monsieur

X. qui a fait ce beau coup! J'ai gueulé, et maintenant, on ne sait que

penser. Plusieurs de ces messieurs m'ont dit: «La cantate qui vous était

attribuée est très bonne. Elle ne vaut pas cependant ce que vous faites

ordinairement. L'air de l'humanité est une charmante

_polka-mazurka_!»... Mon cher ami, qu'en dites-vous? est-elle jolie,

celle-là? Les malheureux ont lu cela allegretto grazioso! Saint-Saëns

avait écrit sa cantate sur du _papier anglais_, il avait déguisé sa

copie, et ces messieurs ont cru donner le prix à un

_étranger!!!!!!_--C'est une très belle fugue à deux choeurs qui a décidé

du prix de _Saint-Saëns_ dont je suis ravi. Du reste, le jury que vous

connaissez s'en va clabauder partout que l'oeuvre de _Saint-Saëns_ est

très remarquable, qu'elle atteste des facultés symphoniques

extraordinaires tout en prouvant que son auteur ne sera jamais un homme

de théâtre!... Ô humanité! La cantate ne sera pas exécutée à la

distribution des récompenses, M. Rossini ayant réclamé cette place pour

un hymne de sa composition. Il a remis lui-même sa partition à S. M.

l'Empereur.

* * * * *

* * * * *[81]

J'ai été embêté une demi-heure. C'est bien fini. L'important était qu'on

ne sache pas ma participation à ce concours; c'est fait. La chose

retombe sur le dos de X. accusé, très légitimement, du reste, de

camaraderie.

[Note 81: Ces deux lignes de points n'indiquent pas une suppression;

elles se trouvent dans la lettre.]

2º Concours de l'hymne[82].--823 injections de 1er ordre. Jury

absent. 3 membres ont examiné, ont déclaré que c'était toujours le même.

Impossible de décerner un prix. Concours annulé! J'espère que _Guiraud_

aura, ainsi que ses deux complices en mentions honorables, une médaille

de cinq cents ou de mille francs.

[Note 82: Voir l'introduction, pp. 16-18.]

3º _Jolie Fille de Perth._

Je viens de passer quinze jours atroces. Saint-Georges a fait la

coquette. Il ne voulait pas de _Devriès_[83] qui est tout uniment

splendide. Enfin tout est arrangé de ce matin. On s'est embrassé, on a

pleuré!... Nous lisons _lundi_, nous répétons _mardi_, et nous dînons

jeudi, _Saint-Georges_, _Adenis_, _Carvalho_ et _moi_. _Carvalho_ très

gentil, véritablement dévoué, _Saint-Georges exigeant_ et _très malin_,

_Adenis_ toujours navré, _moi_ vexé et fatigué, _Z._ muselé, _Gounod_

regardant les cieux, _Massy_[84] pas musicien mais excellent cependant,

_Devriès_ superbe, l'exécution très satisfaisante, voilà à peu près la

situation. Encore de deux à six mois de répétitions, et..... _au petit

bonheur_!

[Note 83: La créatrice du rôle de Catherine.]

[Note 84: Le créateur du rôle de Smith.]

On annonce trois concours:

1º _Opéra_: concours pour trois actes.

2º _Opéra-Comique_: idem.

3º _Théâtre-Lyrique_: idem pour quatre actes.

Je ne sais quelles seront les conditions. Probablement mes deux ouvrages

du Lyrique m'interdiront celui de la place du Châtelet. En tout cas, si

je concours, hors vous et Guiraud personne ne le saura, et on ne

_reconnaîtra pas ma copie_.

Enfin le piano est monté!... Mon Dieu, lorsqu'il est si difficile de

changer un meuble de place, on comprend la lenteur du progrès

philosophique et social! Ce coup d'État vous promet un travail

tranquille et fructueux.

Cher ami, il est deux heures du matin. Je suis éreinté. Je vous

embrasse. À bientôt, et toujours votre ami de tout coeur.

J'ai vu G. l'autre jour. Il m'a paru beaucoup plus content.

* * *

Juillet 1867.

Mon cher ami,

Je suis tellement accablé de besogne que vous me pardonnerez, j'espère,

le laconisme de ce billet.

La fugue est très bien. C'est encore un peu diffus, un peu chipoté, mais

vous êtes en excellente voie. Encore deux ou trois fugues et vous serez

un vrai contrapuntiste. Je suis moins content de vos contre-sujets. Ce

n'est pas _cela_. C'est trop cherché, pas assez clair, pas assez simple.

Préoccupez-vous de la bonne note.

Je vous écrirai très prochainement. Tout va bien ici. Écrivez-moi,

_à_.....[85] _bientôt_.

Votre ami.

[Note 85: Un mot illisible (vous?).]

* * *

Août 1867.

Mon cher ami,

Je suis tellement fatigué à la fin de mes journées que je n'ai plus ni

la force ni le courage d'écrire. Excusez donc tout à la fois mes retards

et mon laconisme.

1º Fugue très bien; grands progrès. Encore quelques fugues et vous serez

_arrivé_.

Avez-vous des sujets? Faites des contre-sujets à force. Vous trouverez

un sujet et deux contre-sujets dont vous me ferez la fugue. Courage;

grandissimes progrès.

2e J'ai vu _Crépet_, le directeur de la _Revue Nationale_, et je lui

ai chaudement recommandé G. Dès que notre ami sera à Paris, je le

conduirai au bonhomme qui s'intéresse déjà vivement à lui. Si G. veut

lui envoyer un article quelconque, il aura, je crois, des chances d'être

accepté. Dites-lui qu'il le soigne. On paie à cette revue. J'en sais

quelque chose. Mon premier article[86] a été _très bien_ accueilli, mais

très bien.

Je vais continuer.

[Note 86: Voir l'introduction, p. 27.]

3º Les répétitions de ma pièce marchent; nous serons prêts le 1er

septembre.

On croit à un succès. Nous verrons bien.

Je travaille comme une brute. Enfin!...

Pour aujourd'hui, je vous quitte. Je vais dormir. J'en ai besoin.

Courage, travaillez, à bientôt.

Votre ami.

* * *

Août 1867.

Mon cher ami,

Je suis littéralement crevé!

J'avance: les quatre actes sont en scène; l'orchestre déchiffre demain

le troisième acte; les choeurs savent à peu près. Dans dix jours, nous

répéterons généralement; dans quinze ou vingt jours nous passons.

Il est temps; je suis épuisé.

Le deuxième acte est très bien orchestré, et je vous regrette

infiniment.

Je vous envoie une masse de sujets. Faites des contre-sujets à force!

La fugue va marcher, mais les contre-sujets sont en retard. Ce n'est pas

encore cela. Cherchez la _bonne_ harmonie... C'est le moyen de trouver

l'harmonie élégante, distinguée.

Mon cher ami, j'ai vingt lettres à écrire, _L'Oie du Caire_[87] à

réduire pour piano seul, des épreuves à corriger, une grosse affaire qui

se prépare, etc., excusez-moi.

[Note 87: Opéra-bouffe laissé inachevé par Mozart et représenté à

Paris le 6 juin 1867, au théâtre des Fantaisies-Parisiennes.]

J'ai vu Crépet. Malheureusement, je n'ai pas le temps de m'occuper du

journal en ce moment, mais dès que j'aurai l'article de G., je le

porterai.

À bientôt. Je pense à vous et vous aime de tout mon coeur.

* * *

Octobre 1867.

Lettres à un ami, 1865-1872 · 第 4 / 7 段