LES ARRIVANTS: C'est aujourd'hui carnaval et nous venons nous réunir

chez un ami. SM: Soyez les bienvenus. Belle Catherine, merci. RALPH,

_sombre_: Que se disent-ils tous les deux? GLOVER: Nous souperons chez

toi, mais j'ai peu de confiance en ta cuisine. Par ce mauvais temps, il

faut bien boire et bien manger. Je t'ai donc apporté des vins. CATH: Fi

donc! Peut-on penser à de semblables détails? Le carnaval nous garde

d'autres plaisirs. Ici _Air de bravoure_: De grâce, etc., sur _les

plaisirs du carnaval_. GLOVER, _après l'air_: Tout cela est fort joli,

mais j'aime mieux un bon souper. Ralph, viens avec moi; je veux

surveiller les apprêts du repas. RALPH, _maussade_: Je suis votre

apprenti, mais je ne suis pas cuisinier, du reste, j'aperçois près de la

porte l'inconnu qui suivait tout à l'heure Catherine. SM, _avec colère_:

Mon bras est le plus fort du canton et je n'ai pas besoin de vous pour

la défendre. RALPH: Mais... CATH: Assez!... GLOVER: Viens ou je te

chasse. RALPH: Les laisser seuls! Hélas! mais je me vengerai.

_Ils sortent._

SCÈNE V

CATH. SM.

SM: C'est bientôt la Saint-Valentin. Laissez-moi vous offrir cette

fleur. (_Une rose d'or émaillé._) CATH: Mais c'est tricher que

d'accepter d'avance un présent. SM: Consentez à notre mariage. CATH:

Nous verrons! SM: Je vous aime... Ici, un duo d'amour..._sans

cabalette_.

SCÈNE VI

UN ÉTRANGER _couvert d'un manteau_: C'est ici que la belle est entrée...

La voici. SM: Que voulez-vous?... Faire redresser mon poignard que j'ai

faussé dans le bras d'un manant. SM. _se met à l'ouvrage furieux.

L'étranger, qui n'est autre que le duc, fait la cour à Catherine. Sm.

interrompt la conversation en frappant violemment sur son enclume.

Catherine, qui n'était pas fâchée de donner une leçon de patience à

Smith, finit par trouver le duc un peu entreprenant. Smith, qui n'entend

plus et qui bout de jalousie, redescend la scène, et, voyant le duc qui

veut embrasser la main de Catherine, il lève sur lui son marteau, mais

la Bohémienne a suivi cette scène de la chambre où elle était cachée,

elle s'élance au-devant de Smith en poussant un cri. Catherine et le

duc, qui n'ont pas vu le mouvement de Smith, se retournent en entendant

ce cri_! _Coup de théâtre. Quatuor._ (L'effet de l'acte, je crois.)

_Catherine, furieuse, ne veut pas entendre les explications de Smith.

Glover revient en chantant et suivi de Ralph qui porte une table servie.

Il ne comprend rien à la colère de sa fille. Il se met à table. Mab

agace le duc dont elle est éprise. Smith se désole. Catherine boude. Le

duc sort en riant._ Le rideau baisse.

* * *

Voilà mon premier acte, très mal raconté. Je suis content de la musique.

Je crois avoir bien établi mes types. Le _Ralph_ est bien venu. Il

deviendra très important au deuxième acte. Je suis très satisfait du

deuxième acte auquel je travaille et que je vous raconterai dans ma

prochaine lettre.

Je ne vais plus à Paris[51]. Je suis tout au travail. Et vous, que

faites-vous? Vous ne contre-pointez pas assez, et je me plains de ne pas

avoir de vos nouvelles.

[Note 51: Il était au Vésinet où il passait ordinairement avec son

père la belle saison. Voir l'introduction pp. 6-8.]

Vos maximes sont charmantes. Dès mon retour à Paris, je veux lire le

livre de Taine dont on m'a dit beaucoup de bien. Taine est...

évidemment l'esprit le plus fort, parce qu'il est le plus sain, de notre

époque.

À bientôt. Je vous prie, mille amitiés à G., et à vous ma meilleure, ma

plus vive affection.

* * *

Septembre 1866.

Bravo! c'est très bon. Continuez. Dans votre contre-point en syncopes,

préoccupez-vous, avant toute chose, de la qualité de vos syncopes. Des

dissonances tant que vous pourrez. Ne brisez les syncopes qu'en cas de

nécessité absolue. Cependant, entre un contre-point en syncopes faibles

sans brisure et un contre-point en syncopes dissonantes mais brisées une

ou deux fois, il ne faut pas hésiter. Des dissonances avant tout.

Cher ami, si vous veniez comme moi d'orchestrer une ignoble valse pour

X..., vous béniriez les travaux de la campagne! Croyez bien que c'est

enrageant d'interrompre pendant deux jours mon travail chéri pour écrire

des solos de piston. Il faut vivre!... Je me suis vengé. J'ai fait cet

orchestre plus canaille que nature. Le piston y pousse des hurlements de

bastringue borgne, l'ophicléide et la grosse caisse marquent

agréablement le 1er temps avec le trombone basse et les violoncelles

et contre-basses, tandis que le 2e et le 3e temps sont assommés

par les cors, les altos, les 2es violons, les deux 1ers trombones

et le tambour! oui, le tambour!... Si vous voyiez la partie d'alto!

Tenez, c'est ainsi tout le temps:

[Illustration: musique]

Dix pages ainsi. Il y a des malheureux qui passent leur existence à

exécuter ces machines-là!... Horrible!... Ils peuvent penser à autre

chose, si toutefois ils peuvent encore penser! Ils en sont quittes pour

faire

[Illustration: musique]

lorsqu'il y a

[Illustration: musique]

et _vice versa_. Mais qu'importe!...

Votre pauvre G. me désole. Je comprends toute la tristesse de sa

situation et voudrais pour beaucoup pouvoir lui être bon à quelque

chose. Quel temps de bêtise et d'égoïsme!

Je travaille énormément. Je viens de faire au galop six mélodies pour

Heugel. Je crois que vous n'en serez pas mécontent. J'ai bien choisi mes

paroles: les _Adieux à Suzon_ d'_A. de Musset_; _À une fleur_, du

_même_, le _Grillon_ de _Lamartine_ (un peu Saint-Georges), un adorable

_Sonnet_ de _Ronsard_, une petite mièvrerie gracieuse de _Millevoye_, et

une folle guitare de _Hugo_.

Je n'ai pas supprimé une strophe, j'ai tout mis. Ce n'est pas aux

musiciens à mutiler les poètes.

Mon opéra, ma symphonie, tout est en train. Quand finirai-je? Dieu! que

c'est long, mais comme c'est amusant! Je me mets à adorer le travail! Je

ne vais plus qu'une fois par semaine à Paris[52], j'y fais mes affaires

strictement, et je reviens au galop.

[Note 52: Voir la note p. 74.]

Je ne me reconnais plus! Je deviens sage! Je suis si bien chez moi, à

l'abri des raseurs, des flâneurs, des diseurs de rien, du monde enfin,

hélas! Je ne lis plus les journaux. Bismarck m'ennuie. L'exposition

approche. Venez un peu. Nous nous promènerons ensemble, et nous ferons

d'amusantes observations. Il y aura de quoi philosopher. Si G... est de

la partie, j'en serai ravi! J'ai idée qu'avec lui et Guiraud, nous

formerions un assez joli quatuor!... Rêves, projets! C'est mieux que

réalité. Allons, ne vous désolez pas; prenez courage. Votre contre-point

va à merveille. Dès que vous pourrez composer, faites-le.

À bientôt, et toujours votre ami de tout le meilleur de mon coeur.

* * *

Octobre 1866.

Vous êtes deux amours. J'ai été profondément touché de cette marque de

confiance et d'affection. J'ai lu et relu votre journal. Il est

charmant, d'un décousu... adorable, en ce qu'il peint à merveille l'état

de vos âmes durant cette promenade si jeune, si fantaisiste, si pleine

de caprice, d'imprévu, de douce... j'ai presque envie de dire de triste

gaieté... Vous m'avez rajeuni. Ne riez pas. Vous m'avez rappelé mes

courses à travers l'Apennin. Vous avez, cependant, sur moi, une grande

supériorité... Vous le savez bien, brigands que vous êtes... et si votre

bon coeur n'adoucissait votre rigidité, vous m'écraseriez de toute votre

philosophie qui n'a jamais failli... et qui ne faillira jamais... je le

désire... je le souhaite, mes amis, de tout mon coeur... Edmond me

raille... Dieu me pardonne... sur ma sagesse... tardive... et non

définitive... peut-être!... Certes, vous êtes heureux... et si je

pouvais recommencer... Eh bien, non... je mens... Il ne faut jamais être

ingrat... même envers le mal... et puis, n'en déplaise à mon grave

Edmond, _le complément de la nature_ des sexes comporte avec lui _le

contact de deux épidermes_... Sors de là, mon brave homme... Chamfort

était un brutal... Soit! mais sa proposition matérialiste n'est pas même

un paradoxe... Je ne défends pas Chamfort... je ne l'aime pas... Je suis

artiste!--N'exagérons rien, mes amis... soyons flexibles... La vérité

est belle... elle est même la source de toutes les beautés absolues...

politiques, artistiques, philosophiques, plastiques... mais, croyez-moi,

il est de par le monde de bien charmantes erreurs!... Galabert

s'indigne!... mais je soupçonne G. d'être plus indulgent... J'ai bien

compris tout ce que vous me dites touchant la religion. Je suis de votre

avis, mais voyons, ne soyons pas injustes. Nous sommes d'accord sur un

principe que l'on peut, je crois, formuler ainsi: La religion est pour

le fort un moyen d'exploitation contre le faible; la religion est le

manteau de l'ambition, de l'injustice, du vice. Ce progrès dont vous

parlez, ce progrès marche, lentement mais sûrement; il détruit peu à peu

toutes les superstitions. La vérité se dégage, la science se vulgarise,

la religion est ébranlée; elle tombera bientôt, dans quelques siècles,

c'est-à-dire demain. Ce sera bon alors, mais n'oublions pas que cette

religion, dont vous pouvez vous passer, vous, moi et quelques autres, a

été l'admirable instrument du progrès; c'est elle, surtout la

catholique, qui nous a enseigné les préceptes qui nous permettent de

nous passer d'elle aujourd'hui. Enfants ingrats, nous meurtrissons le

sein qui nous a nourris, parce que la nourriture qu'il nous donne

aujourd'hui n'est plus digne de nous; nous méprisons cette fausse clarté

qui a pourtant accoutumé peu à peu nos yeux à regarder la lumière. Sans

elle, nous étions aveugles dès le berceau, à jamais!... Croyez-vous

qu'un admirable imposteur comme Moïse n'ait pas fait faire un formidable

pas à la philosophie, par conséquent à l'humanité? Voyez cette sublime

absurdité qui s'appelle la Bible! N'est-il pas facile de dégager de ce

splendide fatras la plupart des vérités que nous connaissons

aujourd'hui? Il fallait les habiller, à cette époque, des costumes du

temps, il fallait leur faire endosser la livrée de l'erreur, du

mensonge, de l'imposture. Le dogme, la religion ont eu sur l'homme une

influence heureuse, décisive. Que si vous m'objectez les persécutions,

les crimes, les infamies qui ont été commises en son nom, je vous

répondrai que l'humanité s'est brûlé les doigts au flambeau. Des

millions d'hommes égorgés par d'autres hommes, une goutte d'eau dans la

mer, rien!... L'homme n'est pas encore assez fort pour s'amputer de la

croyance, sans doute. C'est triste, mais qu'y faire? La religion, c'est

un gendarme. Nous nous en passerons des gendarmes et des juges aussi,

plus tard. Nous avons déjà fait un grand pas, puisque ce gendarme nous

suffit presque. Demandez à la société ce qu'elle préfère, ou de se

passer d'évêques, ou de gendarmes. Mettez-la en demeure de se prononcer,

faites voter, et vous verrez quelle majorité en faveur du gendarme! Le

tricorne est assez puissant aujourd'hui pour contenir les mauvaises

passions. Le tricorne n'aurait fait aucun effet sur les Hébreux qui ne

savaient nullement ce que c'est que la philosophie. Il fallait des

autels, des Sinaï avec feux de bengale, etc. Il fallait parler aux yeux;

plus tard, il a suffi de parler à l'imagination. Tout à l'heure, nous

n'aurons plus affaire qu'à la raison... Je crois que tout l'avenir

appartient aux perfectionnements de notre contrat social (auquel on

mêle toujours si bêtement la politique). La société perfectionnée, plus

d'injustices, donc plus de mécontents, donc plus d'attentat contre le

pacte social, plus de prêtres, plus de gendarmes, plus de crimes, plus

d'adultères, plus de prostitution, plus d'émotions vives, plus de

passions, attendez... plus de musique, plus de poésie, plus de légion

d'honneur, plus de presse (ah! bravo, par exemple), plus de théâtre

surtout, plus d'erreur, donc plus d'art! Au diable! aussi, c'est votre

faute. Mais malheureux que vous êtes, votre progrès inévitable,

implacable, tue l'art! Mon pauvre art!... Galabert est furieux, il n'en

croit rien, j'en suis sûr! Les sociétés les plus infectées de

susperstitions ont été les grandes promotrices de l'art: l'Égypte, son

architecture; la Grèce, sa plastique; la Renaissance, Raphaël, Phidias,

Mozart, Beethoven, Véronèse, Weber, des fous! Le fantastique, l'enfer,

le paradis, les Djinns, les fantômes, les revenants, les Péris, voilà le

domaine de l'art! Ah! prouvez-moi que nous aurons l'art de la raison, de

la vérité, de l'exactitude, et je passe dans votre camp avec armes et

bagages. Mais j'ai beau chercher... je ne vois rien... que Roland à

Roncevaux! Pas assez! et encore, il y a un évêque, l'olifant, etc. Comme

musicien, je vous déclare que si vous supprimez l'adultère, le

fanatisme, le crime, l'erreur, le surnaturel, il n'y a plus moyen

d'écrire une note. Parbleu, l'art a bien sa philosophie! mais il faut un

peu écorcher le sens des mots pour le définir... _Science de la

sagesse..._ C'est bien cela, excepté que c'est tout le contraire! Tenez,

je suis un piètre philosophe (vous le voyez bien) eh bien, je vous

assure que je ferais de meilleure musique si je croyais à tout ce qui

n'est pas vrai! Bref, résumons-nous: l'art dégringole à mesure que la

raison avance. Vous ne croyez pas... _c'est vrai_, pourtant! Faites-moi

donc, un Homère, un Dante, aujourd'hui. Avec quoi? L'imagination vit de

chimères, de visions. Vous me supprimez les chimères, bonsoir

l'imagination! Plus d'art! La science partout! Que si vous me dites _où

est le mal_? je vous lâche et je ne discute plus, _parce que vous avez

raison_! Mais c'est égal, c'est dommage, bien dommage... Les lettres se

sauveront par la philosophie. On aura des Voltaire. C'est consolant,

mais nous aurons des Jean-Jacques quand même, car vous ne changerez pas

la matière dont l'homme est pétri, et j'ai horreur de ce salmigondis de

vice, de sentimentalité, de philosophie et de génie qui produit un

Rousseau. Veau à trois têtes... homme à trente-six faces... Pouah! n'en

parlons plus!... Un hystérique, cynique, hypocrite, républicain et

sensible par-dessus le marché! George Sand l'imite; terrible châtiment!

(Entre nous, Robespierre m'est bien plus sympathique, quoique presque

sans talent)... Ouf!... Je ne me relirai pas, car si je me relisais, je

ne vous enverrais pas ce galimatias, et j'y perdrais la colère d'Edmond!

Avec tout cela, vous avez regardé la petite bonne. Chère petite bonne!

elle est bien gentille dans votre lettre. Je la vois d'ici, accorte,

proprette, le nez retroussé, les joues roses, les mains un peu

calleuses, n'est-ce pas? c'est ennuyeux, mais baste! à la montagne! Oui,

je la vois. Je vous avoue même (tout bas) que je laisse Edmond se

retourner pour ne pas voir la petite s'habiller, simplement pour éviter

un mouvement giratoire qui contrarie ma paresse. Allons, bon, je suis

puni de ma curiosité. Elle a les bas sales, la chère petite, même avant

de les mettre... Un peu de réalisme, maintenant. Je ne peux pas

accrocher votre juste milieu!... Cela me fait du bien de vous écrire,

tout comme si je vous relisais. Vous m'avez arraché à une diable de

chanson à boire[53], qui ne venait pas. Elle est trouvée, maintenant; je

vous la dois... Votre lettre m'arrive de Marseille. Affaire

d'inondations. Guerre, choléra, inondations, c'est du propre! Je ne

quitte pas mon Vésinet et ne puis vous envoyer un peu d'esprit de Paris.

Cela vous est égal et vous avez bien raison.

[Note 53: Sans doute celle du duc de Rothsay au deuxième acte de la

_Jolie Fille de Perth_.]

Pardonnez-moi cependant de vous envoyer un mot du parterre du Vaudeville

à la première représentation du..., de M... Au moment où Saint-Germain

proférait ce vers:

Mais je vois en ces lieux le vaincu qui s'avance.

le parterre a chanté:

C'est l'vaincu qui s'avance

cu qui s'avance

cu qui s'avance

sur l'air du

Roi barbu qui s'avance

bu qui s'avance.

de la _Belle Hélène_.

C'est le meilleur effet de la pièce... Si vos provinciaux avaient

assisté à cette première, ils auraient trouvé nos Parisiens légèrement

shocking.

Encore un joli vers du même:

Ciel étoilé, soleil, espace, _éther_, _nuées_!

Dieu vous bénisse! a répondu le public.

Vrai, c'était drôle!

Le marquis de Boissy est mort! plus de gaieté au Sénat! Le comte

Bacciochi est mort, la surintendance est supprimée... Camille Doucet[54]

prend la direction générale des théâtres. Rien de fâcheux pour moi, au

contraire! Je travaille toujours à force. Les épreuves se multiplient,

je ne sais d'où elles sortent; c'est de la génération spontanée, le

diable m'emporte!... Dans six semaines _Don Carlos_ de Verdi; dans deux

mois _Roméo et Juliette_ de Gounod... Mon cher Edmond, faites-moi du

contre-point en syncopes comme s'il en pleuvait. Contribuez à la

propagation des espèces, et puis composez.

[Note 54: Auteur dramatique, directeur de l'Administration des

Théâtres depuis 1863.]

Choisissez des sujets bien idéals; les plus insensés sont les meilleurs.

Merci encore de votre trop court journal; c'est un avant-goût du

quatuor[55]...

[Note 55: Un quatuor pour instruments à cordes, devoir de

composition.]

Pourquoi G. ne s'essaie-t-il pas à faire du théâtre? C'est une carrière

de hasard, c'est vrai; mais pourquoi ne pas mettre ce hasard-là de son

côté? Adieu, au revoir; à vous, mon cher Edmond, que j'aime de tout le

meilleur de mon coeur, et à vous, G., que je connais déjà si bien sans

avoir vu vos traits. Si vous avez une photographie de vous,

envoyez-la-moi, sinon, j'attends votre arrivée... Une idée: je glisse

dans cette lettre une reproduction des traits fort irréguliers d'un très

mauvais sujet fort enclin aux plaisirs défendus par la vraie, par la

saine philosophie qui est la vôtre, je le reconnais, mais toujours

empoigné par ce qui est jeune, sincère, honnête, pur, candide, bon et

intelligent comme vous deux, et, sans esprit, le meilleur des moins

parfaits des hommes.

* * *

Octobre 1866.

Allons, cher ami, un peu de courage, et quelques syncopes encore.

1º Servez-vous des prolongations qui, en vous fournissant deux accords

par mesure, vous offrent plus de dissonances.

2º Employez plus de notes de passage. C'est le vrai moyen d'éviter les

sauts, les unissons, les croisements, etc.

3º Pas de septièmes se sauvant par la basse.

4º Pas d'octaves ni de quintes sauvées par la syncope qui ne sauve rien.

5º Ayez toujours des résolutions pures, sans frottements, et surtout

sans quintes ni octaves cachées même entre les parties intermédiaires.

Votre prochain envoi devra se composer de syncopes et de fleuri. Pour le

fleuri, faites la part de l'inspiration ou, si le mot vous semble trop

prétentieux, de _l'oreille_. Cher ami, ce que Laboulaye dit à G., je

vous le dirai sans cesse, au risque de ressembler à Brid'oison ou au

tuteur qui m'amuse fort: sans forme, pas de style; sans style, pas

d'art!... Méditez ce précepte de Buffon, qui se connaissait en style:

«_Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la

postérité... Quelle que soit l'élévation des pensées, si elles ne sont

pas suffisamment et purement exprimées, l'ouvrage périra... Les faits

sont hors de l'homme, le style est l'homme même._» Il faut vous remettre

à la composition, cher ami; vous voilà contrapuntiste. Encore une

séance, et nous passerons à la fugue. Courage! Courage!

Ce brave évêque Dupanloup en est au _spiritualisme_ de 1820!... La

_Révélation_ et l'autorité de l'Église... Tout est là... Ne nous

occupons pas de ces fadaises. C'est le passé qui meurt en exhalant un

dernier cri de rage!... Les dieux s'en vont!--_Requiescant in pace._

À propos, est-il possible que j'aie écrit la phrase que vous me

reprochez dans votre dernière lettre?... Malgré mon peu d'habitude du

jargon philosophique, je n'ai pas dit ou je n'ai pas voulu dire que la

_science_ est l'ennemie de l'art. J'ai dit le progrès... ce qui, pour

moi, est tout différent[56]! J'ai parlé du progrès politique, social,

auquel nos philosophes nous conduisent tout droit--c'est fort

heureux--mais c'est américain et pas artistique du tout.

[Note 56: Bizet entendait par là le progrès purement industriel et

purement économique.]

J'en aurais à dire là-dessus plus que je ne saurais en écrire. Du reste,

les discussions, malgré leur vif intérêt, sont difficiles par

correspondance. On écrit vite, on se trompe de mot, et l'on devient

incompréhensible. C'est ce qui m'est arrivé si j'ai mis _science_ pour

_progrès_. Je croyais dire une vérité, et j'ai dit une absurdité. J'ai

composé et...[57] deux actes. Encore deux et neuf cents pages

d'orchestre. Je suis content... Cela vient assez bien. Je travaille

beaucoup...[58], et ne trouve pas le temps d'orchestrer ma symphonie. À

bientôt. Mille choses à G., pour vous ma meilleure affection,

aujourd'hui et toujours.

[Note 57: Un mot illisible.]

[Note 58: Un mot illisible.]

* * *

Novembre 1866.

Mon cher ami,

Vos études de contre-point sont terminées! La fugue va affermir votre

style, le dégager, l'éclaircir. Courage, le plus dur est fait! Je suis

très content de votre contre-point fleuri. Il est beaucoup plus net que

je ne l'espérais. Donc, à la fugue. Avant d'attaquer cette grosse

affaire, je voudrais cependant vous voir composer une certaine quantité

de canons. Vous me ferez aussi des sujets et des contre-sujets! Vous

rappelez-vous nos conversations de cet été? Du reste, vous trouverez

dans vos traités toutes les explications nécessaires, et puis, vous

voilà assez solide pour trouver vous-mêmes beaucoup de choses. Procédez

ainsi:

À deux parties:

Canons à l'8ve

[Illustration: musique]

à la 4te et à la 5te

[Illustration: musique]

Le reste ne vaut pas la peine d'être étudié!

Donc, à l'oeuvre et bon courage. Envoyez-moi plus souvent de la besogne.

Lorsque vous aurez cinq ou six canons, montrez-les-moi. Il ne faut pas

travailler dans le doute et dans les ténèbres.

Je suis harassé de fatigue, j'avance, mais il est temps, je n'en puis

plus. J'ai été obligé de renoncer à l'orchestre de ma symphonie. Dès ma

_Fille de Perth_ terminée, je m'y mettrai, mais trop tard sans doute

pour cet hiver. G. est bien la nature sympathique que je pressentais. Je

ne l'ai pas vu depuis quelques jours. Pauvre garçon! trouvera-t-il? Je

rage, en vérité, de n'être pas plus à même de lui être utile. Enfin,

espérons. Ne vous ennuyez pas, mon cher Edmond, et surtout, ne vous

exaltez pas. Puisque votre bonne étoile vous met à même de trouver en

_vous_ les éléments de _vie_ intellectuelle, profitez-en! Ne comptez sur

rien! Plus je vais, plus je méprise notre pauvre espèce humaine. Excepté

vous, Guiraud, G., et quelques rares amis malheureusement mariés!!!! je

ne vois personne. Et nous sommes tout jeunes!... Ah! si. J'oubliais un

homme excellent, vraiment bon, vraiment dévoué, vraiment sincèrement

affectueux. Nous en parlerons, et aussi d'un homme que j'ai aimé de tout

mon coeur et que je déteste aujourd'hui!

Je vais me coucher, mon cher ami, je n'ai pas dormi depuis trois nuits,

et je tourne trop au noir! J'ai de la musique gaie à faire demain!

Si je puis l'année prochaine aller vous voir, vous et vos poétiques amis

ruminants, j'accomplirai un de mes désirs les plus chers, croyez-le. Si

j'aime les boeufs... mais je suis à moitié Romain..., oui..., et les

buffles aussi... Ces gaillards-là ont un regard à eux!... Plus de

tendresse que de force, s'il est possible!... Au revoir, travaillez, à

bientôt, et toujours votre ami de toute amitié tendre et dévouée.

* * *

Décembre 1866.

Bien. Vous possédez maintenant le mécanisme des imitations. Faites en

sorte que votre style soit plus mélodique, vos modulations plus

accentuées, plus nettes. Faites de la musique, en un mot. C'est

difficile, mais c'est possible, et cela va devenir obligatoire dans la

fugue.

Votre prochain envoi devra se composer de préparations de fugues. Je

m'explique: Sujet.--Réponse.--Puis le ou les contre-sujets sur le sujet

et aussi sur la réponse, et enfin les strettes du sujet, de la réponse

et de chacun des contre-sujets.

Vous me pardonnez, n'est-ce pas? le retard que j'ai apporté à la

correction de cet envoi. Si vous saviez mon existence depuis un mois! Je

travaille quinze et seize heures par jour, plus quelquefois, car j'ai

des leçons, des épreuves à corriger; il faut vivre. Maintenant, je suis

tranquille. J'ai quatre ou cinq nuits à passer, mais j'aurai fini. Le...

est très tourmenté par les auteurs de...[59], qui lui prêtent de

l'argent[60]. Je veux être payé ou joué; pour cela, il faut rester dans

les termes rigoureux du traité. Je suis très content de moi. C'est bon,

_j'en suis sûr_, car c'est en avant.

[Note 59: Un mot illisible.]

[Note 60: J'ignore si cela est bien exact. Voir l'introduction, p.

10.]

Parlons de ce pauvre G. Je suis désolé. Madame..., qui m'avait promis

son appui, ne fait rien. Je vais encore tenter quelque chose. Hébert[61]

est, dit-on, de retour à Paris. Je vais lui demander s'il peut, s'il

veut attaquer la princesse..., mais n'en dites rien; c'est inutile. Tout

cela a si peu de chances de réussite...

[Note 61: Le peintre, qui fût directeur de l'Académie de France à

Rome.]

Lettres à un ami, 1865-1872 · 第 3 / 7 段