MON CHER GRAND-TRAPPEUR,

Je te donne, frère, ce nom que répéteront longtemps nos solitudes

immenses; il doit être doux à ton oreille comme il l'est au coeur des

pauvres indiens................... .....................................

La religion porte, de plus en plus loin, son flambeau divin dans les

régions naguère plongées dans les ténèbres, et son oeuvre de miséricorde

et de paix ne s'arrêtera que lorsqu'il n'y aura plus d'âmes à sauver.

Nos saints missionnaires semblent redoubler de zèle et de travail à

mesure que l'âge et les privations de toutes sortes s'acharnent à les

écraser. Le spectacle de leurs dévoûment nous soutient et nous

encourage, nous, pauvres femmes.... ............... Nous trouvons aussi

un exemple admirable de toutes les vertus dans la jeune Marguerite. Quel

caractère franc et énergique! quelle âme soumise et pénitente! et comme

nos enfants sauvages se plaisent à l'entendre et à la voir!............

Couteaux-jaunes et Litchanrés continuent à chasser et à vivre ensemble

comme des frères, sous le jeune Kisastari leur chef commun. Iréma est

heureuse maintenant et son mariage a été béni du Seigneur. Naskarina,

son ancienne rivale, ne nous a pas laissés. Elle aussi a tourné vers le

Seigneur le feu de son âme ardente...............................

Je t'ai dit antérieurement, mon frère, les actions de grâces que nous

avons rendues au ciel en apprenant comment il avait mis fin à tes

infortunes et au deuil de ta douce Noémie.

Il faut que je te parle d'un songe extraordinaire qu'a eu Marguerite. Tu

sais, que je suis un peu superstitieuse depuis le songe de cette

infortunée Geneviève. Au reste il s'agit, dans cette vision, d'un

personnage que tu as bien connu, du Hibou-blanc.... Et d'abord, je te

dirai que le vieux renégat, chassé de la tribu des Couteaux-jaunes,

abandonné de tous, honni et méprisé, partit seul à travers le désert

glacé, et se dirigea vers le lac du grand Ours. Or Marguerite, qui ne

connaît pas cet homme, nous le peignit, à son réveil avec une fidélité

surprenante, et cela suffit pour nous faire ajouter à son rêve la foi

que l'on ne donne d'ordinaire qu'aux récits véridiques.

--J'étais loin vers le nord, dit-elle, et sur ma tête l'Ourse glacée

tournait dans la voûte céleste comme sur un pivot. Mes yeux étaient

éblouis par le spectacle qui se déroulait autour de moi; je me croyais

dans un monde féerique. Des aigrettes innombrables s'allumaient dans le

ciel où elles jouaient, comme les feux Saint-Elme le long des mâts et

des vergues; des banderoles de pourpre flottaient au zénith; des rideaux

sanglants s'ouvraient et se fermaient sur l'horizon, pour laisser

paraître et cacher tour à tour les molles clartés de l'aurore, les feux

ardents du soleil et de fantastiques figures de flamme. Des coupoles

diaphanes, des mers aux ondes métalliques et chatoyantes, des zones d'or

ondulées comme des rivages, des franges capricieuses apparaissaient et

disparaissaient soudain. Puis des voiles de gaze, puis des nuées de sang

immobiles et lugubres, puis la neige éclatante, infinie qui reflétait

toutes ces merveilles. La nuit était calme, le silence, si grand que

l'on croyait entendre jusqu'au soupir des esprits. Le froid faisait

éclater les arbres; et toutes les pierres, tous les troncs, tous les

rameaux s'étaient cristallisés sous le frimas; et la lumière, en les

éclairant, les embellissait d'une décoration fantastique. Tout à coup

j'entendis un craquement de raquettes sur la neige durcie; je regardai

du côté d'où venait le bruit, et ne vis rien. Cependant le bruit ne

cessait pas. O calme effrayant des nuits polaires, que tu es trompeur!

Ce ne fut que plusieurs heures après l'avoir entendu marcher que

j'aperçus le chasseur. Il était vieux, boitait en marchant, avait la

barbe blanche et les cheveux longs, mais rares. Il pleurait et ses

larmes, gelées en sortant des paupières, couvraient ses joues d'une

glace que les lueurs de la nuit faisaient resplendir. On eut dit qu'il

portait un visage de feu ou de sang, et que ses yeux, sans éclat,

étaient noirs comme les orbites d'un crâne de mort. Rendu près de moi,

il ne me vit pas, et se mit à creuser dans la neige pour se faire un

abri. Mais il n'eut pas la force de creuser assez. Il avait faim et

dévorait les bouts des petites branches de sapin. Il poussa un cri, et

moi, qui de si loin avais entendu le craquement de ses raquettes,

j'entendis à peine sa voix. Il voulut armer sa carabine pour se

suicider, et ses doigts crispés se gelèrent sur la gâchette. Son haleine

rapide faisait bruire l'air en s'échappant de ses lèvres. Il était là

debout, immobile au milieu des neiges comme un tronc moussu, et semblait

un arbre étrange ou une pierre grossièrement sculptée par une main

sauvage. Les aurores boréales dansaient toujours au dessus de sa tête,

et des serpents de feu, se glissant sur la neige, semblaient accourir de

l'horizon jusqu'à ses pieds. Des hurlements firent retentir la solitude

et une troupe de loups apparut au loin. Il eut un tressaillement rapide

et nerveux, et il voulut de nouveau armer sa carabine pour défendre,

contre la voracité des bêtes, son corps glacé qui s'en allait mourant.

Les loups arrivèrent.... Il poussa une clameur formidable et la bande

sanguinaire s'arrêta étonnée. Mais aussitôt l'une des bêtes, flairant un

reste de sang encore tiède, déchira les mains du malheureux. Les autres

ouvrirent, à leur tour, leur gueules ardentes et se précipitèrent en

hurlant sur le chasseur maudit. Il tomba et quelques gouttes de sang

rougirent la neige; et l'on eut dit que ces gouttes de sang étaient

tombées des franges rouges qui s'agitaient en l'air. Un instant après,

des chasseurs sous la conduite de Kisastari, passèrent par là, mirent

les loups en fuite, et reconnurent le cadavres à demi-dévoré et gelé de

Racette, le Hibou-Blanc. Ils l'ensevelirent sous la neige et récitèrent

un _pater_ et un _ave_ pour le repos de son âme.

Tel fut le rêve de Marguerite.

P. S.--Cher frère! chose extraordinaire, terrible même, Kisastari vient

d'arriver au fort avec un parti de chasseurs. Ils ont trouvé le cadavre

du Hibou-Blanc gelé au milieu des neiges du nord, et demi-dévoré par les

bêtes féroces.... Le rêve de Marguerite n'est donc pas un rêve!...

--Quelle mort! murmura le grand-trappeur!

--_Requiescat in pace!_ répondit l'ex-élève.

Picounoc le maudit · 第 97 / 98 题