Les jurés, ne s'accordant pas immédiatement, se retirèrent dans leur
chambre sous la garde d'un huissier qui prêta le serment suivant: «Vous
jurez que vous garderez et tiendrez ce jury, sans aliments, boissons,
feu ou lumière; que vous ne permettrez à qui que ce soit de parler à
ceux qui en font partie, que vous ne leur parlerez pas vous-même, si ce
n'est pour leur demander s'ils sont d'accord sur leur verdict. Ainsi que
Dieu vous soit en aide.»
La foule éprouva un vif désappointement en voyant cette hésitation du
jury. Les uns murmuraient, les autres, sombres et pensifs, doutaient de
la sagesse de cette belle institution des jurés, et se demandaient en
quoi de pauvres ignorants, honnêtes tant que vous voudrez, mais
quelquefois malhonnêtes, peuvent juger avec plus de discernement et
d'équité que des juges savants, ou qu'un autre jury qui serait composé
d'hommes de loi? Et ils avaient raison. Car si parfois un innocent court
une chance d'être perdu, le coupable qui ne peut être condamné que par
la totalité absolue des jurés, a bien des chances d'échapper.
Le jury, au grand désespoir des curieux, des amis, des hommes de loi,
passa toute la nuit en délibération, ou peut-être à dormir. Quelques uns
des jurés voulaient acquitter l'accusé, d'autres inclinaient à le
trouver coupable d'homicide, et d'autres encore voulaient le verdict de
coupable avec circonstances atténuantes et recommandation à la clémence
de la cour.
Le lendemain, le peuple se porta de nouveau en foule vers le palais de
justice. Sur les onze heures, les procédés de la cour furent tout à coup
interrompus. Les jurés annonçaient qu'ils en étaient venus à une
entente. Ils revinrent dans leur banc. Tous les regards de la masse
réunie sous les vieilles voûtes les interrogeaient avec anxiété. Le
prisonnier ne put s'empêcher de pâlir un peu. Ce moment était solennel
pour lui. Le greffier fit l'appel des jurés et leur demanda à chacun
d'eux s'ils étaient d'accord sur leur verdict. Tous répondirent
affirmativement. Il leur demanda alors qui d'entre eux allait prononcer
le verdict.
--Le chef choisi par nous, répondirent-ils.
Alors le greffier dit à l'accusé de lever la main--ce que le grand
trappeur fit avec dignité--puis, s'adressant aux jurés, il leur dit:
Regardez le prisonnier, vous qui êtes assermentés: Comment dites-vous?
est-il coupable de la félonie dont il est accusé, ou non coupable?
--Non coupable!
--Prisonnier, vous êtes libre, dit le juge avec émotion.
Une clameur longtemps contenue s'éleva soudain, et des applaudissements
frénétiques ébranlèrent la vaste salle. Victor, tout en larmes, se
précipita dans les bras de son père, et longtemps le père et le fils se
tinrent pressés coeur contre coeur. On avait empêché Noémie d'assister
au verdict qui pouvait, vu l'indécision des jurés, tourner fatalement.
Le grand-trappeur alla lui-même lui annoncer la fin de ses épreuves et
de son expiation.
Des ordres furent donnés pour l'arrestation de Picounoc. Picounoc
s'était enfui de la ville, comme le rat laisse le navire qui sombre. En
un jour il avait vu s'écrouler l'immense échafaudage élevé, vingt ans
durant, par sa malice et sa lubricité. Ses amis, tombés et perdus à
jamais, l'appelaient dans le gouffre, et il se sentait inévitablement
entraîné. Sombre, morose, il entra dans sa maison et parcourut, comme un
homme ivre ou fou, chaque appartement. Il évita les regards de sa fille
encore faible et souffrante. Par instant il avait encore un fol espoir:
il est si dur renoncer à l'espérance! Il épia le retour des gens qui
étaient allés à Québec pour le procès, et, afin d'apprendre le secret de
sa destinée sans s'exposer à rougir, il se cacha dans le fossé qui longe
la route de St. Eustache, sur le coteau de sable, parmi les cerisiers
sauvages, et il attendit patiemment. Il fut bien servi. Les premiers qui
passèrent furent le grand-trappeur, Victor et Noémie. La joie brillait
sur leurs figures et l'amour débordait de leurs coeurs. En passant sur
le coteau, le grand-trappeur disait: Pauvre Picounoc! je ne lui avais
pourtant jamais fait de mal!... et s'il eut voulu me laisser en paix, je
lui aurais bien pardonné son crime, j'étais si heureux! Et Noémie
répondit: Maintenant il est trop tard.--Trop, tard! ajouta Victor, on le
cherche pour l'arrêter.
Picounoc eut le frisson et ses yeux se couvrirent d'un nuage de sang. Il
eut envie de se repentir pour satisfaire à la justice divine, et de se
livrer au bourreau pour satisfaire à la justice humaine. Mais ce premier
bon mouvement ne fut pas suivi d'un second.
--Malédiction! dit-il, il n'y a point de pardon pour moi, ni en cette
vie, ni en l'autre! Il demeura longtemps dans un abattement profond. Il
pensa à se sauver comme avait fait Djos autrefois; mais ce qui lui
paraissait facile pour d'autres, lui semblait impossible à lui. Quand il
se leva, irrésolu encore et tremblant, il aperçut des étrangers qui
montaient la route. Alors il se met à fuir, croyant que ce sont des
constables qui viennent l'arrêter. Et il a raison. Après avoir couru
longtemps il se détourne. Deux des constables sont sur ses talons. La
peur lui donne des ailes, et il s'élance comme un cerf que la meute
poursuit. Il passe à la porte de Letellier, et voit une foule joyeuse et
bruyante.... Il pense que cette foule va lui barrer le passage; mais
elle s'ouvre pour le laisser fuir. Il arrive chez lui haletant, épuisé,
couvert de sueurs, les yeux sanglants et sortis de leurs orbites. Les
officiers de la police le poursuivent toujours. Il passe à côté de la
maison, gagne la prairie et, soudain, il disparaît comme s'il se fut
enfoncé dans la terre. Il s'était, précipité dans un puits. Dans son
élan, il descendit tête première au fond, et là, ses mains crispées
s'attachèrent par hasard à une pierre, fangeuse. Quand on le retira il
était mort; mais ses mains serraient toujours la roche pleine de
limon.... En jetant cette pierre on s'aperçut que son enveloppe se
désagrégeait. On l'examina attentivement. O jugement de Dieu! on
reconnut le châle qui avait dû envelopper sa victime. Il y avait vingt
ans qu'il était là. Ce n'avait pas été, en effet, selon la parole de la
tireuse d'horoscope, la main d'un vivant qui l'avait retiré du puits.
Marguerite fut long temps à se remettre de ce coup terrible. Cependant
elle ignorait, la pauvre enfant, l'horrible mystère de la mort de son
père. On s'était fait un devoir de lui cacher cette honte. Elle vit son
jeune ami Victor et ne rougit pas, inconsciente qu'elle était du crime
de sa race. Elle s'applaudissait d'avoir été délivrée du bossu. Il
venait de mourir sur le gibet.
C'est le temps de dire que l'ancien docteur au _sirop de la vie
éternelle_ était devenu bossu à la suite du coup de rame qui lui avait
été infligé--les lecteurs du Pèlerin s'en souviennent--sur la grève du
Château-Richer, lors de l'enlèvement de la petite Marie-Louise. Ferron,
conduit au pénitencier avec son compère Racette le maître-d'école,
s'était enfui au bout de deux ans, avec le même complice, en tuant l'un
des gardiens. La femme Asselin, la tante inhumaine du Pèlerin, l'épouse
infidèle, l'empoisonneuse, monta aussi sur l'échafaud. Robert et Charlot
furent enfermés au pénitencier pour le reste de tours jours. En
entendant leur sentence, ils se poussèrent du coude.
--Batiscan! dit Robert, une pension sur l'Etat! qu'en dis-tu?
--Mille noms! quelle chance! le mérite est toujours reconnu, répliqua
Charlot.
--On en sortira.
--Oui, couché sur le dos.... N'importe on a fait une bonne jeunesse....
--De soixante et quinze ans!...
Marguerite, pourtant, finit par apprendre ce qu'avait été son père, et
ce qu'il avait fait. Inutile d'essayer à peindre son désespoir; nul ne
le pourrait. Ses entrevues avec Victor ne furent que des larmes et des
sanglots. Un jour, pourtant, qu'il voulait la consoler, et lui disait,
que les enfants ne sont pas responsables des fautes de leurs parents, et
qu'il l'aimait encore et qu'il l'aimerait toujours, elle retrouva son
énergie et sa fierté:
--Victor, dit, dit-elle en le couvrant d'un regard plein de pleurs et
d'amour, Victor, consentirais-tu donc à avoir pour enfants les petits
fils de mon père?...
Victor l'étreignit sur son coeur et, silencieux, sortit sans pouvoir
répondre.
Plus tard, une belle jeune fille arrivait au fort Providence, sur les
bords de ce grand lac solitaire qui dort dans les régions boréales, sous
un manteau de glace. Elle apportait beaucoup d'argent pour secourir les
pauvres et embellir la chapelle de Dieu; elle apportait beaucoup
d'ardeur pour le salut des enfants sauvages. Cette nouvelle sainte qui
voulait expier les fautes de sa race, c'était Marguerite. Le trappeur
qui l'avait conduite là, c'était l'ex-élève. Il revint prendre sa place
au foyer du grand-trappeur qui ne voulait pas se séparer de lui.
Gagnon, instruit par les événements qu'il avait vu se dérouler sous ses
yeux, retourna auprès de la Louise. Il arriva au moment ou la vieille
Labourique sortait.... Elle sortait pour aller au cimetière. Pour
racheter un peu le mal qu'il avait causé à la société en général et au
bonhomme Asselin en particulier, il donna à ce dernier la belle terre
qu'il venait d'acquérir à Lotbinière.
Deux ans se sont écoulés. Victor, sur la voie de la fortune et de la
gloire, vient d'arriver à la maison paternelle. Le grand-trappeur,
Noémie, l'ex-élève et le vieux Asselin font la partie de quatre sept, et
s'amusent comme seuls peuvent s'amuser des chrétiens qui ont la paix et
l'amour de Dieu dans la conscience, et de l'or dans leur bourse....
Victor apporte une lettre de Marie Louise, la soeur St. Joseph du fort
Providence. Les cartes restent pêle-mêle sur la table, et les oreilles
attentives ne perdent pas un mot. Or voici ce que dit cette lettre, et
ce sera la dernière page de mon livre.