P. S.--Ne montrez pas cette lettre à Victor, et ne parlez pas de moi.
Victor entra plein de confiance dans l'étude du notaire.
--Eh bien! avez-vous une réponse? demanda-t-il.
--Oui, monsieur.
--Favorable, j'espère?
--Non, monsieur. Je le regrette beaucoup, mais il m'est impossible de
vous rendre le service demandé.
--De qui tenez-vous vos renseignements, s'il vous plaît?
--Je ne puis le dire.
--De quelqu'un qui veut acquérir pour rien la terre de ma mère, je
suppose?...
--Je n'en sais rien: mais c'est d'un homme en qui j'ai confiance moi, et
vous comprenez que cela me suffit.
--Je le comprends!
Et il sortit la tête en feu. Il se dirigea du côté de Ste. Foye,
passant, rêveur et désolé, sous les grands arbres qui voilent la route,
devant les demeures des riches et des heureux de la ville.
Quand il apprit que Picounoc était l'acquéreur de cette ferme qu'il
avait tant raison de regretter, il éprouva une consolation: Au moins cet
homme nous aime, pensait-il, et il ne chassera pas ma mère, j'en suis
sûr. Et une pensée toute de soleil vint à son esprit: Marguerite sa
fille unique, sa fille bien aimée, Marguerite m'aime; elle sera ma femme
un jour... à elle tous les biens de son père!... à moi par
conséquent!... Et ce rêve légèrement ambitieux égayait son âme.
Il rencontra, deux jours après, le notaire qui avait failli lui prêter
de l'argent.
--Eh bien! dit le notaire, savez vous à qui a été adjugée la terre de
votre mère?
--Oui, Monsieur, répondit le jeune avocat d'un ton tout-à-fait
ragaillardi, à M. P. St. Pierre, un vieil....
Le notaire fit un pas en arrière....
--A M. Pierre-Enoch Saint Pierre? Vous badinez? et à quel prix?
--Trois cent cinquante cinq louis!
--Trois cent cinquante cinq louis!... et à M. Saint Pierre?
--Mais oui! et pourquoi pas? cela vous surprend? M. Saint Pierre est
très à l'aise.
--Je n'en doute pas, mais....
--Mais?
--Je ne dis rien! j'aime mieux ne pas parler... salut, monsieur Victor:
Qui peut connaître les hommes? murmura-t-il en s'éloignant....
Victor entendit cette remarque et en fut frappé. Cela le conduisit à
réfléchir sur la surprise qu'avait manifestée le notaire au nom de St.
Pierre, et de là il se reporta à Lotbinière, et il évoqua ses souvenirs
encore tout nouveaux. Il revit Picounoc plus sombre et moins empressé
auprès de lui que de coutume; il se rappela les paroles mystérieuses de
Marguerite, les visites du bossu, les entretiens intimes de cet homme
détestable avec le père de Marguerite, et une immense angoisse serra son
coeur: Je suis perdu, pensa-t-il!... nous sommes perdus! Cet homme si
bon s'est tourné contre nous!... c'est lui, je le parierais, qui a dit
au notaire de ne pas me prêter d'argent.... Ah! veut-il donc se
dédommager du bien qu'il nous a fait, par un redoublement de malice?...
Et, plein de ces pensées douloureuses, il retourna sur ses pas et
rejoignit le notaire.
--Je puis bien vous reprocher maintenant, monsieur le notaire, dit-il en
l'abordant, d'avoir mis trop de confiance en votre ami.... Vous voyez
qu'il était intéressé à me nuire....
--Comment! qui vous a dit?...
--Je sais tout: et si je n'avais rien su, votre étonnement de tout à
l'heure m'aurait éclairé complétement....
--On ne connaît pas le monde!... J'étais loin de penser cela de mon ami
Pierre-Enoch... enfin, le mot est lâché, tant pis pour lui! s'il a agi
indignement, je ne veux être ni son complice, ni le cacher.... Le jeune
Victor était horriblement tourmenté. Comment cet homme dont le dévoûment
et l'amitié semblaient inépuisables, se montrait-il tout-à-coup sans
pitié? Comment la protection qu'il avait depuis tant d'années accordée à
la femme pauvre et souffrante se pouvait-elle changer en une lâche
persécution? Rien ne désole notre âme comme l'éloignement des amis aux
jours du malheur. Victor comprit que sa mère avait besoin de
consolations dans les circonstances douloureuses où elle se trouvait. Et
qui, après Dieu, peut apporter mieux que l'enfant soumis, à la veuve
affligée, le baume sacré de la consolation? Il attendit avec impatience
le départ du bateau. Or les bateaux qui voyagent entre Québec et les
paroisses d'en haut, ne viennent que deux fois par semaine, le lundi et
le vendredi. Ils laissent la ville avec la marée montante, le mardi et
le samedi. Et c'est un spectacle curieux que de voir comme des ruches
serrées, ces vaisseaux, accostés les uns contre les autres, pleins de
monde, pleins de produits de toutes sortes. C'est un va et vient
singulier et qui réjouit les yeux; c'est un bourdonnement incessant, ce
sont des cris, des rires, des adieux, des saluts qui s'échangent
longtemps, et que viennent interrompre de temps en temps les sifflets à
vapeur stridents, rauques ou sonores, des divers bâtiments sur le point
de partir. Victor monta à Lotbinière le samedi qui suivit la vente.
Noémie avait espéré jusqu'à la dernière heure que le bossu se laisserait
attendrir et lui ferait grâce de quelques mois encore: elle avait espéré
aussi que Victor trouverait de l'argent pour payer avant la vente. Quand
elle apprit qu'elle n'avait plus de demeure et qu'il lui faudrait
bientôt sortir de cette maison où elle avait si longtemps vécu; où elle
avait d'abord éprouvé des joies si vives et si pures et, ensuite, des
douleurs si grandes elle se prit à pleurer. Elle entra dans sa chambre à
coucher et, tombant à genoux devant le crucifix suspendu à la muraille:
Jésus! Jésus! s'écria-t-elle, en sanglotant, vous voulez que je boive, à
votre exemple, le calice jusqu'à la lie, que votre sainte volonté soit
faite! mais soutenez-moi, car mon courage m'abandonne, et je me sens
défaillir!...
Puis elle demeura longtemps silencieuse, et, de temps en temps, on
l'entendait prononcer, au milieu de profonds soupirs, les noms sacrés de
Jésus et de Marie, et, dans la chambre voisine, Agnès, sa nièce,
pleurait aussi en tournant son rouet.