Les remarques allèrent leur train, et plusieurs donnèrent à la
malheureuse femme le coup de pied de l'âne.
--Voilà ce que c'est! dit Prisque Martineau, elle a voulu faire un gros
monsieur de son garçon, au lieu de l'accoutumer comme les nôtres aux
travaux de la terre, et son bien passe à payer des livres, des écoles,
des études qui ne rendent pas le monde plus fin.
--Elle a fait pour le mieux, la pauvre femme! elle a suivi les conseils
de son excellent voisin Picounoc, ajouta François Lapointe.
--Picounoc voyait de loin, reprit Jacques Dumais, il est un peu
vaniteux, sa fille est jolie; il voulait la pousser dans la société, et,
à cet effet, il lui a préparé pour mari un homme de profession.
--Qui?
--Victor, parbleu! le garçon de la veuve.
--C'est une idée que tu as là, Dumais.
--Pourtant, dit un autre, il paraît que M. Chèvrefils, a déclaré l'autre
jour, chez Madame Fleury, qu'il était fiancé avec Marguerite Saint
Pierre, et que son mariage aurait lieu avant longtemps.
--Si le bossu se met dans la tête, ou dans le coeur, d'avoir Marguerite,
le diable ne saurait y mettre obstacle.
--Il a la bosse de la persévérance, cet homme-là.
--Oui, et c'est sa moindre.
Le jour de la vente arriva. Les citoyens se rendirent en grand nombre à
l'église où se faisait la criée. Plusieurs avaient l'intention
d'acquérir cette belle propriété, pour eux-mêmes ou pour leurs garçons
en âge de s'établir. Trois habitants avaient fait le voyage de la ville
pour s'assurer de la somme d'argent nécessaire dans le cas où là terre
leur serait adjugée. L'un s'était adressé à Monsieur Larivière, le
second à M. Venner; l'autre, plus heureux, n'avait pas trouvé de
prêteur. L'encanteur lut les conditions de la vente, et chacun écouta
des deux oreilles.
--Maintenant, Messieurs, une offre, s'il vous plaît, dit le crieur, une
offre pour commencer, une offre pour la terre de St. Eustache. Vous la
connaissez; c'est la meilleure et la plus belle terre de la paroisse....
--La veuve avec? demanda un farceur.
Ce fut un éclat de rire.
--La veuve est pour Picounoc, répondit un autre.
--Allons, Messieurs, allons! reprit l'encanteur, décidez-vous!
décidez-vous! il n'y a que le premier pas qui coûte, c'est comme la
confession....
--C'est le premier péché qui coûte à dire à la confession.
--On commence par le dernier!
--Allez-vous faire silence! on dirait des enfants, reprit l'encanteur.
--Cent louis! cria une voix.
--Cent cinquante.
--Deux cents....
--Quand je vous le disais qu'il n'y a que le premier pas qui coûte, dit
l'encanteur ça va aller! ça va aller! A deux cents louis! deux cents
louis! rien que deux cents louis! c'est pour rien! ce n'est pas la
moitié de la valeur! Voyons, vous, Baptiste, vous avez envie de mettre
un cinquante louis, je lis ça dans votre figure.
--C'est bon, envoyez!
--A deux cent cinquante louis, deux cent cinquante! rien que deux cent
cinquante! ce n'est pas le quart de la valeur.
--Ce n'est pas même la valeur du quart! riposta un habitant.
--Bonnet blanc, blanc bonnet! allons; mon farceur, mets un cinquante
louis, toi, tu as de l'argent en veux-tu? en voilà!
--Va pour trois cents! répondit un gros gaillard jovial.
--Bon, voilà au moins une offre un peu acceptable, et pourtant, il n'est
pas possible que l'on donne pour un si vil prix une pareille propriété.
--Elle est bien détériorée! observa l'un.
--Il n'y a plus de clôtures! ajouta l'autre.
--Les fossés sont remplis! dit un troisième.
--Il faut de l'engrais, partout!
--Les mauvaises herbes pullulent!
--La maison est en ruine!
--Elle va tomber sur le dos de la veuve!...
--Pendant que vous faites des farces la terre s'en va; je vais
l'adjuger! A trois cents louis, une fois, à trois cents louis, deux
fois... à trois cents louis,... voyons! est-ce tout? vous allez la
regretter; dépêchez-vous!... à trois cents....
--Trois cent cinquante!
--Et cinq! dit une voix.
--Qu'il la garde! j'ai fini!...
--Qui est-ce qui vient de mettre? demanda le crieur.
--Moi! répondit une voix.
--A trois cent cinquante cinq louis, rien que trois cent cinquante cinq
louis!... c'est pour rien! ce n'est pas la moitié de la valeur.... Faut
la rendre à quatre cents au moins.... Voyons! êtes-vous, bien décidés!
avez-vous tous fini? A trois cent cinquante cinq louis, une fois! à
trois cinquante cinq louis deux fois! à trois cent cinquante cinq
louis... eh! eh! attention! personne? fini? toi? vous? Non?... eh bien!
ça y est!... eh! trrrois! fois! Adjugé M. Saint-Pierre!
--Picounoc! c'est Picounoc qui l'a achetée! il paraît que le voilà grand
propriétaire!
Comme le prix de vente rencontrait les frais et les créances du bossu,
la vente fut suspendue, et la terre à bois ne fut pas mise à l'enchère.
Cette journée fut bien triste pour Noémie et pour Victor, le jeune
avocat. Victor s'était donné bien du mal pour trouver de l'argent, et
empêcher le bien paternel d'être vendu par le shérif, mais il se heurta
contre des coeurs insensibles ou indifférents. Il eut toutefois un
éclair d'espérance; l'un des notaires agents qu'il vit, lui fit croire
que le prêt serait bien possible, si les renseignements qu'il donnait
étaient exacts; et Victor savait qu'il n'avait pas même fait valoir
toutes les raisons qu'il avait d'emprunter, ni toutes les garanties
qu'il pourrait offrir. Le notaire écrivit à une personne de Lotbinière
qu'il connaissait bien, pour lui demander s'il y avait quelque risque à
prêter trois cents louis à la veuve Letellier. Le jeune avocat attendait
la réponse avec impatience, car il connaissait cette démarche du
notaire. La réponse arriva. La voici:
Ne prêtez pas plus de deux cents louis, vous perdriez; et, comme deux
cents ne paient pas toutes les dettes, vous ne pourriez pas être
substitué au demandeur et avoir la première hypothèque.