Les derniers jours de l'automne viennent de finir. Les feuilles mortes
qui tapissaient les bois et roulaient au souffle de la brise, le long
des chemins pleins d'ornières, sont disparues sous la première couche de
neige; sur les coteaux, les arbres dépouillés tremblent, frileux, dans
leur nudité, et paraissent comme des panaches de deuil sur des
catafalques blancs.
Les jours sont courts et les nuits, bien longues, car le soleil
paresseux ne sort de sa couche de nuages, à l'horizon, que vers les huit
heures du matin, et disparaît, dès les quatre heures de l'après-midi,
derrières les Laurentides couvertes de sapins.
Les bordées de neige se succèdent rapidement, et, bientôt, les champs
ressemblent à une mer tranquille. De temps à autres on entend le
tintement des sonnettes et des grelots que secouent, en trottant, les
chevaux des charroyeurs; et l'on entend aussi, dans les granges
voisines, les coups rapides et cadencés des fléaux qui tombent sans
cesse sur les épis étendus sur l'aire. Il y a quelque chose de gai dans
ces bruits qui s'élèvent au milieu du calme de la nature; mais il y a
quelque chose d'une indéfinissable mélancolie dans ce calme universel
qui vous entoure, s'il n'est troublé que par le fléau d'un batteur de
grain, ou la plainte aiguë d'une _lisse_ d'acier sur la neige. Joseph
Letellier se hâtait de charroyer son bois de chauffage avant la _hauteur
des neiges_, car il n'est pas facile d'entrer dans les bois quand la
neige est bien épaisse. Un soir, à son arrivée, il trouva plusieurs
voitures à sa porte, et autant de chevaux dans l'écurie. Il fut surpris,
examina et reconnut les carrioles et les chevaux. Tout cela appartenait
à des amis. Il détela, soigna sa bête et revint à la maison.
--Diable! dit-il en entrant, vous me surprenez. Pourquoi ne pas m'avoir
averti? je n'aurais pas été au bois cet après-midi, et nous aurions joué
aux cartes.
--Nous jouerons ce soir, dit l'un des nouveaux arrivés.
--Vous n'avez pas soupé, je suppose, et vous êtes altérés?
--Pardon pour la première partie de votre phrase, nous avons soupé,
repartit le plus pimpant et le plus jovial de la bande--un médecin, s'il
vous plaît! le nouveau médecin de la paroisse--quant à la seconde
partie, nous sommes altérés, mais de mille choses que nous n'avalerons
jamais.
On convint de trouver cela drôle et l'on rit.
--De quoi donc? demanda Djos.
--De quoi? hélas! de bonheur, de richesses, de plaisirs, d'amour.
--Plusieurs verres de rhum donnent tout cela, dit Picounoc.
--Je me rechange, dit Joseph, et je suis à vous.
Au bout d'une demi-heure il revint fort bien mis et de belle humeur.
Alors le jeune médecin, s'approchant de lui, lui présenta un énorme
paquet; c'était un casque et des mitaines de vison.
--Voici, dit-il, un léger cadeau que vos amis vous offrent à l'occasion
de votre anniversaire. Ils vous offrent, en même temps, à vous, à votre
femme bien-aimée et à votre enfant, les hommages de la plus sûre amitié,
et les voeux les plus ardents pour votre bonheur.
--La jolie surprise, en vérité, que vous me faites là!... J'en suis tout
attendri. Je ne sais pas faire de discours, moi, mais, au moins, je puis
toujours bien vous assurer que je suis heureux de compter des amis aussi
dévoués que vous. J'ai presque envie de dire que ce casque est le plus
beau jour de ma vie....
Des bravos couvrirent la voix de Joseph et l'empêchèrent de continuer.
--Je ne songeais pas, reprit-il après un moment, que j'avais aujourd'hui
vingt deux ans...
--J'y songeais depuis longtemps, moi, dit une voix vive et
joyeuse--c'était la voix de Noémie--et, te souviens-tu de ce billet que
tu vis sur la table et voulus prendre, un soir? eh bien! c'était une
lettre du docteur au sujet de cette petite fête.
--Oui, oui, je m'en souviens, répliqua machinalement Joseph.
La soirée fut des plus amusantes; le réveillon, servi à point, faisait
honneur à la cuisinière--et à la basse-cour du jeune cultivateur.
Quand tout le monde fut parti, Joseph dit à sa femme:
--Montre-moi donc, maintenant, ce petit billet du docteur.
Noémie répondit avec une certaine inquiétude.
--Je ne l'ai plus, cher ami, je ne sais ce qu'il est devenu; c'était de
si peu d'importance....
--De si peu d'importance aujourd'hui, et alors c'était d'une grande
importance?
--Sans doute; si tu l'avais vu, la surprise eut été en moins... et c'est
quelque chose qu'une agréable surprise....
--Mais, si tu voulais le cacher, comment se fait-il que tu n'en aies
pris aucun soin, et que tu l'aies laissé traîner, au risque de le voir
tomber sous ma main?
Oh! les jaloux, ils sont parfois d'une logique désespérante.
Elle avait brûlé l'inoffensif billet, et n'avait osé le dire, de crainte
d'éveiller les soupçons de Djos; et, c'était justement en cachant cet
insignifiant détail qu'elle lui donnait un semblant de raison. Elle
avoua qu'elle l'avait jeté au feu, mais il n'en crut rien.
--Si c'était vrai, pourquoi ne l'aurais-tu pas dit de suite?
répliqua-t-il.
Noémie pria, affirma, tout fut inutile, elle ne put rendre le repos à
l'âme chagrine de Joseph.
Les jours qui suivirent furent des jours de tristesse. L'ange de paix,
qui s'était assis au foyer des jeunes époux, s'efforçait pourtant
d'éloigner les nuages, et de faire luire, dans les ombres naissantes, le
flambeau de la charité; mais les esprits pervers, qui remplissent
l'espace et volent sans cesse autour des créatures de Dieu pour les
tromper et les perdre, l'emportaient sur lui. S'ils ne pouvaient
corrompre le coeur de la femme, à cause de ses vertus, ils pouvaient, au
moins, le remplir d'amertume; et leur triomphe sur le coeur de l'homme
s'affermissait de jour en jour, parce que l'homme ne s'était pas encore
entièrement affermi dans le bien.
Picounoc ne négligeait point ses infâmes desseins. Il étudiait et
perfectionnait ses plans, le jour, en allant à l'ouvrage, la nuit, en
attendant le sommeil.
A la fête de Joseph, il entendit Noémie parler du billet qu'elle avait
reçu du médecin, et comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce futile
incident, il accosta, quelque temps après, la petite Angèle Mercier qui
demeurait dans le voisinage, lui parla longtemps, et lui glissa une
pièce blanche dans la main.
Il attendit les premiers beaux chemins, attela au traîneau _bâtonné_, et
se dirigea vers sa terre à bois du Portage. Sachant que Joseph avait du
bois à charroyer, il lui demanda en passant--car il passait à sa
porte--s'il était disposé à atteler. Joseph répondit qu'il avait
commencé à _battre_, mais, qu'ayant au moins une _moulée_ (mouture) de
battue, il pouvait bien, en effet, profiter des beaux chemins pour aller
au bois. Et tous deux ils partirent, chacun dans sa voiture. Quant ils
furent dans la petite route de St. François, Picounoc dit:
--_Embarque_ donc avec moi, ton cheval suit bien.
Dans nos campagnes, l'on embarque en voiture comme en bateau, et l'on
abuse étrangement du mot, sinon de la chose.
--C'est bon! dit Djos, arrête.
Les deux amis continuèrent leur route, debout dans le même traîneau, et
le cheval de Djos suivit fidèlement. La conversation roula sur divers
sujets: sur le rendement du grain et sur les fréquentes bordées de
neige, sur les chevaux et sur les amis.
--On ne voit plus l'ex-élève, dit Picounoc, à propos des amis.
--C'est aussi bon. Penses-tu sérieusement qu'il aime ma femme?
--Il ne me l'a jamais dit, mais.... Du reste tu as des yeux comme moi;
et tu n'es pas de ces hommes à qui l'on fait avaler des couleuvres, ce
me semble....
--Il vaut mieux être prudent que téméraire.
--Sans doute; mais avec les femmes il vaut mieux être téméraire que trop
prudent. On arrive plus vite et aussi sûrement: Connais-tu les femmes,
toi?
--Pas beaucoup... Je connais la mienne....
--Tu connais la tienne?... c'est là que tu fais erreur. On connaît
toujours mieux la femme de son ami, ou de son voisin, que sa propre
femme.
--Va donc!
--Va donc? Est-ce que je n'ai pas vu, avant toi, le doux penchant de la
tienne pour l'ex-élève?
--C'est vrai.
--Donc j'ai raison. Et je parie que moi qui suis loin de ta femme, je
vois des choses qui te crèvent les yeux et que tu ne vois pas?
Djos prit une expression de douloureux étonnement.
--Qu'est-ce donc encore?
--As-tu mis la main sur un certain petit billet que ta femme avait, un
soir, oublié sur la table?...
--Un petit billet?... Ah! au sujet de ma fête?
--Oui, au sujet de ta fête, répondit Picounoc, d'un ton ironique.
--Non, je ne l'ai pas vu.
--Je sais bien que tu ne l'as pas vu, et que tu ne le verras jamais, ni
celui-là, ni d'autres.
--Comment? penses-tu que....
Il n'osa pas achever, cela lui faisait trop de mal.
--Le docteur est un joli garçon, continua Picounoc avec malice, il a de
l'esprit, de l'argent, quelle femme demeurerait insensible?
--Tu crois?... mais non, il ne vient presque jamais à la maison.
--Elle va à l'église... le dimanche, la semaine aussi des fois... Ah!
les femmes dévotes! les femmes dévotes!...
--Tu te moques de moi, Picounoc; je suis assez malheureux comme cela, je
t'en prie, n'ajoute pas à mon désespoir.
--Comme tu voudras... je me tais et tu sortiras d'affaire comme tu
pourras.... Mais prends garde que l'on sache tout, et que tu paraisses
ne rien voir... je te plains alors.... Et tu sais le nom que l'on donne
aux maris trop aveugles?...
--Picounoc, dis-tu vrai? tu es mon ami, je le sais, ne me trompe pas....
--T'ai-je jamais trompé? Tu as vu de tes yeux?... Tiens! Djos, une femme
qui cesse une fois d'aimer son mari, ne cesse plus d'aimer les autres
hommes, et tous ceux qui viennent à elle sont les bien venus. Si ta
femme a aimé l'ex-élève--et je ne crois pas me tromper en affirmant que
c'est le cas--elle aime le docteur, et, après le docteur, un autre, et
toujours ainsi.
Djos avait la tête basse, et du feu dans les yeux.... Il serrait avec
rage les bâtons du traîneau, et son pied droit fouillait la neige
attachée au fond.
--Je n'ai pas voulu te faire de peine, repartit Picounoc après quelques
moments de silence.
--Il faut que cela finisse! répondit Djos d'une voix sombre.
--Le moyen?
--Le moyen? Ah! je le trouverai bien!... Mais tu n'as pas de preuves de
ce que ta avances, Picounoc.
--Pas de preuves? demande à la petite Angèle Mercier, c'est-elle qui est
la messagère de l'amour et porte les billets doux.
--La petite Angèle Mercier?
--Oui.
--Comment as-tu découvert cela.
--Un pur hasard.... J'ai été chez le médecin, avant hier, pour ma femme,
tu le sais, tu m'as vu passer. La petite était là, dans l'office.
--Est-ce qu'il y a des malades chez vous? que je lui demande.
--Non, monsieur, répond-elle naïvement....
--T'en viens-tu avec moi? je suis en voiture.
--Elle n'est pas prête à partir, dit le médecin, visiblement contrarié.
Il faut que je lui prépare quelque chose et lui écrive une prescription.
Ne l'attendez pas....
--Préparer des remèdes et coucher une longue prescription pour quelqu'un
qui n'est pas malade, voilà qui est drôle pensais-je... et je faillis
m'éclater de rire.... Le médecin ne s'aperçut pas de la bourde qu'il
venait de dire.
--Es-tu descendue exprès pour chercher ces remèdes? demandai-je à
l'enfant.
--Oui, monsieur, répond-elle, d'une voix mal assurée.
--Pour qui donc, s'il n'y a pas de malade chez vous?
--L'enfant baisse la tête, rougit et ne répond rien. Le médecin,
furieux, m'apostrophe en ces termes:
--Monsieur, sachez que la médecine a ses secrets comme la confession....
--Pardon! docteur, pardon! je ne voulais pas être indiscret.... Je
sortis, et vins attendre la petite commissionnaire chez Robineau le
forgeron. Quand elle fut dépassée, je donnai du fouet, la rejoignis et
la fis asseoir à mes côtés....
Elle refusa d'abord; mais j'insistai tellement qu'elle dût céder.
--Le docteur t'a dit de ne pas t'en venir avec moi, n'est-ce pas? lui
demandai-je.
Elle pencha la tête en souriant.
--Je le sais bien, tu peux parler sans crainte; tiens! prends ceci pour
t'acheter des bonbons.
Je lui glisse un douze sous dans la main, et vois rayonner ses yeux et
sourire sa figure. Oh! la gourmandise chez les petites filles, c'est
comme... la gourmandise encore chez les grandes.
--Vas-tu souvent, comme cela, chercher des prescriptions pour ta mère?
--Ce n'est pas pour maman.
--Pour qui donc?
--Ah _ben_!...
--Je le sais, va! c'est pour la femme de Djos Letellier.
--Qui est-ce qui vous l'a dit?
--C'est-elle.
--Je ne le crois pas....
--Elle trouvait que tu tardais beaucoup et m'a demandé de te ramener en
voiture.
--Vous voulez me faire parler....
--Non, ma chère, mais je sais tout. Et elle t'a donné un petit papier
pour le docteur?...
--Non, monsieur, pas aujourd'hui! répond-elle d'un air triomphant. Ce
pas aujourd'hui vaut son pesant d'or....
--Pas aujourd'hui? c'est possible; mais elle a coutume de t'en confier?
--Elle m'a défendu de le dire... laissez-moi tranquille....
--Je riais dans ma barbe. Son mari le sait-il? continuai-je.
--Son mari? son mari?... si elle est malade faut-il pas qu'elle ait le
docteur?
--Si elle est malade je la guérirai, moi! interrompit Djos d'une voix
courroucée.
--Le docteur est fin, va, reprit Picounoc, et il ne t'a pas donné un
casque de vison pour rien, le jour de ta fête... il avait son intention
c'est un diplomate, comme disent les gens instruits.
--Gare à lui! il ne me pèserait guère au bout du bras....
Les deux amis se rendirent au bois, et revinrent avec leur voyage,
toujours en causant. Picounoc s'applaudissait d'avoir imaginé ce nouveau
grief contre la femme de son ami.
Ce qu'il voulait, ce n'était point rendre l'ex-élève ou le docteur
odieux à Joseph, mais faire comprendre que Noémie remplaçait l'amour
perdu par un autre amour et cherchait désormais le bonheur et le plaisir
loin de son mari. Il voulait prédisposer Joseph à croire sa femme
capable des plus grandes fautes, et l'aigrir assez pour qu'il put se
venger de sa honte.
L'histoire de son entretien avec la petite Mercier, n'était rien moins
qu'un mensonge; mais il avait dressé l'enfant à mentir et à raconter la
même histoire à peu près si Djos l'interrogeait. Ce qui ne manqua pas
d'arriver.
Noémie vit bien, à l'arrivée de son mari, que la paix du foyer allait
subir un nouvel orage, et son coeur gros de tristesse s'éleva vers Dieu,
pendant que ses regards, toujours chastes, se baissaient comme ceux
d'une femme coupable.
Djos embrassa son enfant, mais passa près de sa femme sans la regarder,
et il demeura plusieurs jours sans lui parler.
Ah! que sont-ils devenus ces beaux jours de naguère, où, la main dans la
main, le sourire sur les lèvres, ces deux jeunes époux marchaient le
chemin de la vie? L'amour débordait de leurs coeurs, les paroles
affectueuses coulaient de leurs bouches, et leurs journées étaient bien
remplies et agréables au Seigneur! Chaque matin ils allaient à l'ouvrage
en chantant gaîment, et, chaque soir, ils se reposaient dans les bras
l'un, de l'autre, après avoir remercié le ciel de ses bienfaits, et lui
avoir demandé un heureux lendemain. Qui aurait pu prédire un orage aussi
prompt dans cette atmosphère limpide? Qui aurait pu deviner tant de
larmes dans les paupières radieuses de la jeune épouse, tant d'angoisses
dans son âme alors sereine? Qui aurait osé croire que les folles vapeurs
de la jalousie devaient sitôt s'élever sur l'esprit de l'époux heureux
et l'envelopper de ténèbres? Un homme seul pouvait prédire tout cela,
car tout cela était son ouvrage, et cet homme, c'était Picounoc le
maudit.
Un jour, le médecin revenant de voir un malade dans le bas de St.
Eustache, entra allumer la pipe chez Joseph Letellier qu'il n'avait pas
vu depuis longtemps; et qu'il considérait toujours comme l'un de ses
amis. Joseph était allé au moulin, Noémie reçut le médecin avec
politesse.
--Attendez mon mari, dit-elle, il est à la veille d'arriver.
Elle ne savait pas que son mari était jaloux du docteur. Djos avait jugé
à propos de guetter une bonne occasion pour lui jeter à la face tout ce
qu'il savait de ses prétendus rapports avec cet homme. Le docteur
s'assit et alluma sa pipe. Il remarqua la pâleur de la jeune femme et
son air de tristesse.
--Vous n'êtes pas bien, Madame Letellier, je crois; vous êtes changée.
--Pardon, docteur, je suis très-bien répondit-elle, en affectant un
sourire où perçait la souffrance....
--Et le bébé?
--Oh! il se porte à merveille voyez-le....
Le médecin s'approcha du berceau où dormait l'enfant....
--Il est beau comme un ange.... Il vous ressemble, Madame, oui, il vous
ressemble.
Et le docteur regardait Noémie qui devenait rouge, et reprenait sa
beauté flétrie.
--Je puis bien l'embrasser? continua-t-il.
--Oui, mais vous allez le réveiller.
--Quand même; il dormira tantôt, il n'a que cela à faire.
En disant cela, il se pencha sur l'enfant et lui donna un bon gros
baiser. L'enfant s'éveilla en sursaut....
--Je vous le disais, docteur, fit Noémie. Et elle s'inclina, à son tour,
sur le petit qu'elle embrassa bien fort. Le docteur ne s'était pas
relevé encore. Tous deux se trouvèrent, un instant, fort rapprochés,
au-dessus du berceau. D'un peu loin on eut pu croire que les baisers
n'étaient point pour l'enfant. On se serait trompé. La distance est
souvent une source d'erreurs.
Depuis une minute un homme regardait par la fenêtre, et la fureur
bouleversait sa figure. Cet homme, c'était Djos. Il avait connu le
cheval du docteur, et s'était glissé, sans bruit, jusqu'à la première
vitre, pour voir ce qui se passait à l'intérieur.
--Il savait que j'étais au moulin, pensa-t-il... mais il ne m'attendait
pas sitôt, le misérable!... Quand il vit sa femme et le médecin se tenir
ainsi inclinés, tête contre tête, sur le berceau, il se précipita dans
la maison.
--Ah! ah! les amoureux! hurla-t-il.... Je vous prends enfin!...
--Noémie n'a que le temps de relever la tête, et elle pousse un cri à la
vue de la colère de son mari.
--Mon Dieu! Djos, tu es fou!... Ecoute! écoute!
Djos la repousse violemment.
--Misérable! tu me trompes!
Le docteur, stupéfait, le regarde et semble demander une explication.
--Vous, coureur de femmes, lui crie Djos, sauvez-vous ou je vous
assomme. Ah! je sais depuis longtemps vos intentions! je connais vos
desseins.... Mais j'en étranglerai quelqu'un de ces maudits-là qui nous
volent nos femmes parce qu'ils sont des Messieurs.... Sortez,
entendez-vous? où je vous déchire en mille morceaux comme une guenille!
Le docteur eut peur, et il eut raison, car Djos, ne se possédait plus,
et pouvait, d'un instant à l'autre, se porter à des violences terribles.
Il sortit, se jeta dans sa carriole et fouetta son cheval....
--Il est fou, pensa-t-il....
Cet esclandre du malheureux Joseph ne resta pas caché, et bientôt l'on
sut, dans la paroisse, qu'il était jaloux. Plusieurs de ses amis
essayèrent de le guérir de ce mal, et de lui rendre la paix, mais leurs
efforts furent à peu près inutiles; ils ne réussirent point à le
délivrer des injustes soupçons qu'il nourrissait contre sa femme. Il
croyait avoir des preuves de la légèreté de cette bonne créature, mais
il ne voulait pas les révéler, et il se renfermait dans un silence
obstiné. Il aimait encore mieux passer à tort pour jaloux, que de subir
la honte de posséder une femme infidèle. Et il pensait en savoir assez
pour confondre l'innocente victime. Picounoc l'approuvait dans sa
conduite, et, sans paraître le conseiller en rien, lui glissait
sournoisement certains avis qui étaient toujours trop fidèlement suivis.
Cependant il lança, sur les ailes de la rumeur, une parole méchante qui
fit son chemin. Il confia discrètement à l'un de ses amis, qui jura de
ne jamais en desserrer les dents, que Djos, si jaloux, était lui-même un
mari assez galant, et, qu'à plusieurs reprises, il avait osé manquer de
respect envers Aglaé. La nouvelle se répandit vite--bien que toujours
elle fut répétée à l'oreille, à voix basse, et avec promesse qu'elle
n'irait pas plus loin. Il paraît que si l'on veut qu'une chose soit vite
connue, il faut l'entourer de mystères et prier ceux qui la connaissent
de n'en jamais parler. Personne ne sut d'où était sortie cette
intéressante nouvelle. De temps en temps la confidence recommençait
revue et augmentée. On alla jusqu'à dire qu'Aglaé, la femme sage et
dévouée de Picounoc, avait donné un soufflet à l'impertinent Joseph, et
que celui-ci l'avait, dans sa colère, menacée d'une bonne revanche.
Picounoc revoyait lui-même et amplifiait les nouvelles éditions de son
mensonge.