Djos lut, plusieurs fois... et plus il lut, moins il comprit: son regard
était troublé comme son coeur. Il ne lui vint pas à l'idée qu'il était
le jouet d'un misérable. L'absence d'Emmélie lui prouvait bien, d'un
autre côté, qu'elle ne connaissait rien de ce complot, et qu'une femme
coquette l'avait ourdi toute seule. Il fut d'une tristesse mortelle et
ne pria point dans l'église, pendant la messe. Il prenait en aversion
son ancien ami, et ne pouvait détourner ses yeux de sa personne.
L'ex-élève priait avec ferveur.
--C'est de l'hypocrisie, pensait Joseph. Il songe à toute autre chose
qu'au bon Dieu....
Parfois il avait envié de pleurer, et d'aller, en suppliant, se jeter
aux genoux de sa femme. Mais l'amour propre reprenait le dessus et la
colère grondait soudain. Mon Dieu, se disait-il, est-ce donc que vous ne
m'avez pas assez châtié?... faut-il que vous m'atteigniez dans ce que
j'ai de plus cher au monde!...
L'ex-élève, ignorant tout le trouble qu'il causait, avait retrouvé sa
verve d'autrefois. De retour à la maison il aborda la jeune femme et
entama avec elle la conversation. Noémie jeta d'abord un coup d'oeil
craintif autour d'elle et ne vit pas son mari; cela la rassura. Elle se
mit à causer, mais avec une certaine gêne. L'éx-élève était en verve et,
devant sa gaîté, elle dut céder. Elle oublia la jalousie de son mari et
goûta sans contrainte les charmes du babil de son compagnon.
Malheureusement Djos l'épiait. Les jaloux ont cent yeux et voient
partout, découvrant même des choses qui n'existent point. Il se mordit
les lèvres regarda sourire Noémie, mais la regarda d'un oeil sanglant.
La pauvre jeune femme ne songeait pas à mal, et demeurait bien sage
assurément.
Un peu plus tard, dans une autre circonstance, elle se souvint de la
susceptibilité de son mari,--car il n'était pas loin d'elle--répondit
avec assez de froideur à l'ex-élève qui lui adressait la parole, et
s'éloigna.
--L'hypocrite! pensa Joseph Letellier... elle sait que j'ai les yeux sur
elle.
Il fut tenté de lui dire ironiquement qu'elle était d'une réserve
admirable, et qu'il comprenait la sottise qu'il avait faite en la
soupçonnant; mais il eut peur de ne pouvoir assez bien dissimuler son
ressentiment aux yeux des amis, et de se laisser emporter par la colère,
il demeura silencieux et sortit. Noémie qui avait jusqu'alors partagé
l'enjouement général, devint pensive tout à coup, car elle devina le
mécontentement de Joseph. Elle fut tentée de voler sur ses pas pour le
ramener à la noce, ou s'en aller avec lui, mais, elle aussi eut peur
d'éveiller l'attention. Le plaisir qu'elle goûta ensuite fut mêlé
d'amertumes, et elle se fit violence pour ne pas laisser voir les larmes
qui se cachaient dans ses sourires. Picounoc fut joyeux. Il faisait
semblant d'adorer sa nouvelle épouse, ne la laissait point, se montrait
empressé auprès d'elle et la comblait d'attentions. Aglaé ne comprenait
guère son bonheur, tant il était grand. Elle se croyait aimée pardessus
toute chose, et ne trouvait rien au monde de comparable à Picounoc. Elle
en voulait à l'ex-élève qui l'avait conseillée de renoncer à son amour,
disant que Picounoc n'était ni franc, ni sincère. Jamais jeune épousée
n'a vu la vie lui apparaître plus riante et plus belle, pensait-elle,
et, je n'échangerais pas ma destinée contre celle d'une reine. Le
bonheur d'un roi ou d'une reine--aux yeux du vulgaire--est l'idéal du
bonheur ici-bas. Erreur grossière, car le bonheur ne consiste ni dans la
gloire, ni dans la puissance, ni dans la richesse, mais seulement dans
la paix de la conscience et la soumission à Dieu. Entrez dans les
palais, approchez des trônes, et vous verrez presque toujours des fronts
soucieux, des regards inquiets, des âmes troublées, qui s'affublent d'un
masque joyeux pour se montrer au monde. Ouvrez la porte de la chaumière,
souvent vous serez étonnés du calme et de l'a paix qui rayonnent sur la
figure des pauvres de la terre, qui s'empresseront de vous offrir une
part de ce pain de chaque jour qu'ils ont demandé à Dieu dans leurs
prières. Le soir de la noce Joseph ne parla pas à sa femme; il la
boudait. Il ne fit pas sa prière aussi longue, ni aussi bien que de
coutume, car on prie mal quand on se laisse dominer par une passion.
Noémie pria longtemps et fut agréable au Seigneur. Mais Dieu ne détourna
point de sa tête les épreuves terribles qu'il réserve souvent à ceux
qu'il aime et prédestine à l'éternelle félicité.
L'ex-élève partit pour Deschambeault, mais voulant revoir Emmélie une
fois encore, il entra chez elle, en passant. Il la trouva faible et
souffrante. Picounoc et sa femme venaient d'arriver aussi. Ils
s'efforçaient tous deux de l'encourager et de lui rendre l'espérance.
Aglaé surtout, qui se trouvait si heureuse et aimait tant la vie, ne
pouvait pas se faire à l'idée qu'une fille jeune et belle comme Emmélie
pût renoncer à jouir et à vivre. Les nouveaux mariés devaient rester
avec Emmélie jusqu'à sa mort ou à son rétablissement, ensuite ils
iraient avec la belle mère sur la terre du village.
Emmélie sourit tristement en voyant l'ex-élève.
--C'est fini, dit-elle. Je sens que je m'en vais.... Tu penseras à moi
quelquefois....
--Toujours! toujours répondit avec feu, le malheureux garçon. Mais il
faut espérer encore, chère amie... reprit-il après un moment de silence.
--Je n'espère plus... n'espérons plus. Je voudrais avoir le prêtre.
--Tu as communié ces jours derniers, dit Picounoc.
--Encore une fois avant que je meure, ajouta-t-elle... le médecin m'a
avoué que je peux trépasser subitement à cause de ma maladie de
coeur....
L'ex-élève courut à l'église et revint avec le prêtre. Le ministre du
Seigneur portait le viatique et l'ex-élève, en avant, agitait la petite
sonnette, pour avertir les chrétiens que le Seigneur de miséricorde
allait consoler une créature mourante. Tout le monde sortait des maisons
pour s'agenouiller sur le passage du bon Dieu. Un grand nombre de
personnes se rendit chez Picounoc pour faire escorte à la Sainte
Eucharistie et prier pour la malade.
Près du lit d'Emmélie, sur une table garnie d'un drap blanc, était un
crucifix, deux chandelles allumées et une soucoupe remplie d'eau bénite,
dans laquelle trempait un petit rameau de cèdre bénit. Le prêtre entra,
la foule se tint prosternée; Emmélie reçut la sainte communion avec une
foi touchante et les assistants étaient dans l'admiration. Le prêtre
allait sortir quand une plainte légère s'éleva. Il se retourna et vit la
malade retomber sur son oreiller, les yeux levés vers le ciel et les
mains jointes comme pour prier. Il s'approche et voit qu'elle rend
l'âme. Alors il lui donne le sacrement des mourants, au milieu des
pleurs de l'assistance. Il prononce les paroles sublimes qui effacent
les péchés commis par nos sens corrompus. Puis élevant la voix, il dit:
--Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père tout
puissant, qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant,
qui a souffert pour vous; au nom du Saint-Esprit, qui vous a été donné;
au nom des Anges et des Archanges; au nom des Trônes et des Dominations;
au nom des Principautés et des Puissances; au nom des Chérubins et des
Séraphins; au nom des Patriarches et des Prophètes; au nom des Saints
Apôtres et Evangélistes; au nom des Saints Martyrs et Confesseurs; au
nom des Saints Moines et Solitaires; au nom des Saintes Vierges et de
tous les saints et saintes de Dieu. Qu'aujourd'hui votre séjour soit
dans la paix, et votre demeure, dans la Sainte Sion! Par Jésus-Christ,
Notre Seigneur. Ainsi soit-il!
A ces mots; un dernier souffle s'échappa des lèvres blêmes de la jeune
fille; un sourire d'une infinie douceur se répandit sur sa figure, et
ses yeux d'azur demeurèrent fixes comme s'ils eussent contemplé une
céleste apparition. Chacun, tour à tour, vint déposer un baiser sur le
front de la morte. L'ex-élève la regarda longtemps, et des larmes
roulaient sur ses joues. Il sortit et s'éloigna en silence.
Picounoc ferma sa maison et s'en alla avec sa jeune femme demeurer au
village chez sa belle mère.
Alors commença pour lui une existence nouvelle. Il se vit, d'un coup,
selon qu'il l'avait rêvé, à la tête d'une ferme superbe. Son ambition
satisfaite, il eut vécu dans l'aisance entouré du respect et de l'amitié
de ses concitoyens, s'il eut eu le courage d'imposer silence à ses
appétits sensuels. Mais le succès le grisa au lieu de le rendre sage. Il
se dit qu'il réussirait dans une autre affaire, comme il avait réussi
dans la première. Les obstacles ne l'arrêtaient point; bien au
contraire, ils aiguillonnaient ses désirs. La religion ne pouvait mettre
de frein à ses passions, car il la méprisait, et se moquait de ses
préceptes; non ouvertement--il était trop habile pour agir ainsi--mais
dans le fond de son coeur. Il était à lui-même son Dieu, et se dressait
des autels en son âme. Il venait de sacrifier à l'avarice; maintenant il
offrait ses hommages au dieu de la volupté. Il allait à la messe chaque
dimanche, et entendait aussi les vêpres, comme les autres habitants, et
nul n'aurait osé dire qu'il n'était pas rempli de bons sentiments et
d'une vraie piété. Cependant il n'avait qu'un but: inspirer de la
confiance aux hommes en les trompant.
V