XXIII.

Le biographe de la princesse Quintilia, qui nous a transmis les

documents relatifs au chevalier Max, n'a jamais pu nous fournir de

renseignements précis sur les papiers qu'elle conservait dans son

secrétaire. Saint-Julien ne s'est point expliqué à cet égard. Il a dit

seulement quelle impression avait produite sur lui cette lecture. Tout

nous porte à croire que c'était une collection de lettres autographes

adressées à la princesse. Saint-Julien reconnut dans plusieurs de ces

lettres l'écriture de Lucioli, avec laquelle il avait eu souvent

l'occasion de se familiariser.

Quand il eut refermé le secrétaire, il cacha son visage dans ses mains

et resta absorbé dans ses pensées. Puis il le rouvrit et écrivit à la

princesse ce qui suit:

«Un témoignage manquait à ceux-ci, et je vais vous le fournir de bonne

grâce. À genoux dans votre appartement, seul, et le cœur brisé de

remords, je déclare que j'ai été infâme envers vous, que j'ai payé vos

bienfaits de la plus noire ingratitude. Il me serait facile de faire

comme tous ceux dont l'écriture compose ce recueil, c'est-à-dire de me

soumettre à une disgrâce méritée, et de me consoler en disant tout bas à

l'oreille de tout le monde que j'ai été votre amant. Tous ceux-là l'ont

dit, sans s'inquiéter des preuves du contraire qu'ils vous laissaient

entre les mains. Ils savaient bien que vous répugneriez à vous en

servir, que vous étiez au-dessus du soupçon dans l'esprit de

quelques-uns, et que vous ne feriez pas assez de cas des autres pour

vous disculper auprès d'eux. Ainsi, ils vous ont impunément calomniée,

et ils ont eu le monde pour les croire, pour les féliciter ou les

plaindre aux dépens de votre honneur. J'ai été plus criminel qu'eux

tous; mais je ne serai pas vil. Je ne répondrai pas par un lâche sourire

à ceux qui me demanderont ce qui s'est passé entre vous et moi pendant

six mois de tête-à-tête. Je leur dirai: «Allez demander à Quintilia quel

témoignage de ma gloire elle a entre les mains. Recevez-le, ce

témoignage, Madame, comme une expiation de mon forfait, comme le cri

d'une conscience déchirée. Vous m'aviez accordé la chaste protection

d'une sœur, et je vous en ai récompensée par l'insulte et l'outrage. Je

mérite tous les châtiments que vous voudrez m'infliger; mais je ne crois

pas qu'il en existe un plus humiliant et plus atroce que celui que je

m'inflige moi-même en signant cet écrit: LOUIS DE SAINT-JULIEN.»

Louis, ayant posé ce papier sur les autres, ferma le coffre de sandal et

se promena dans la chambre avec agitation. Le hamac suspendu au milieu,

la lampe blême et triste, l'éventail de plumes de paon oublié à terre à

côté d'une pantoufle brodée d'argent, un reste de parfum répandu dans

l'air, minuit qui sonnait à l'horloge du palais, tout rappelait à

Saint-Julien le moment fatal où son erreur l'avait porté à une tentative

odieuse. Avec ses remords et son désespoir, son amour se rallumait plus

profond et plus grave. Il se jeta à genoux auprès du hamac, et baisa la

pantoufle comme une relique; puis il recommença à parler avec véhémence.

«N'y a-t-il personne ici pour me plaindre? s'écria-t-il; car je suis

encore plus malheureux que coupable. Oh! voyez, voyez mes larmes;

croyez-vous qu'elles ne soient pas sincères? Quintilia, si vous

m'entendez, prenez pitié de moi! Gina, Gina, n'êtes-vous pas là quelque

part? ne voulez-vous pas intercéder pour moi? Vous êtes bonne, vous! Et

vous, Max! vous qui êtes heureux, ne serez-vous pas généreux avec moi,

ne me pardonnerez-vous pas, pour qu'elle me pardonne, votre Quintilia,

votre femme? Ah! je l'aime! oui, je l'aime avec passion; mais je vous

aime aussi et je ne suis pas jaloux; je souffre, je pleure, voilà

tout... Vous ne pouvez pas m'en vouloir, vous savez que j'étais fou;

vous avez vu ce que je souffrais, vous étiez mon ami alors! ne

l'êtes-vous plus? Spark, où êtes-vous? J'espère en vous! Qu'on me dise

où est Spark, cet homme si bon et si vrai! qu'on me laisse aller vers

lui; Spark! Spark!»

Las de secouer la porte inflexible et d'invoquer les murailles

silencieuses, Julien se laissa tomber épuisé auprès de la fenêtre

entr'ouverte. Il y avait encore bal cette nuit-là. Une apparente

réconciliation ayant eu lieu entre la princesse et M. de Gurck, cette

fête devait clore le mois consacré aux plaisirs. Saint-Julien vit le

grand corps de bâtiment qui donnait sur la Célina resplendissant de

lumières; les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à lui, et, de l'aile

obscure où il se trouvait alors, il pouvait voir passer et repasser

devant les vastes fenêtres de la salle de danse les robes brillantes et

les têtes empanachées. Deux ou trois fois il lui sembla reconnaître le

costume grec que la princesse portait souvent. La vue de cette fête

insouciante aigrit tellement sa douleur, qu'il résolut de sortir de son

inaction, dût-il briser les portes.

Mais la consigne venait apparemment d'être levée; car la première porte

qu'il toucha n'offrit plus aucune résistance, et il se trouva seul dans

les corridors faiblement éclairés. Il courut au hasard, rencontra des

figures qu'il vit à peine, essaya de pénétrer dans le bal, et fut

repoussé parce qu'il n'était pas en toilette. Alors il descendit

précipitamment le grand escalier, et s'arrêta en voyant la Ginetta sur

la dernière marche. Elle avait un costume éblouissant, et, gracieusement

appuyée sur un grand vase de jaspe rempli de lis jaunes, elle écoutait,

en jouant avec son éventail, les fadeurs de cinq ou six hommes.

Julien, pâle, les cheveux et les vêtements en désordre, s'élança au

milieu de ce groupe, et, s'adressant à Gina, lui dit avec agitation:

«Mademoiselle, ayez la bonté de m'accorder un instant...» Mais la Gina,

l'ayant regardé d'un air froid et dédaigneux, passa son bras sous celui

d'un des cavaliers qui l'entouraient, et s'éloigna sans lui répondre, en

murmurant à demi-voix quelques paroles; il crut entendre le mot de

_matto_ accolé à son nom. Les jeunes gens qui s'en allaient avec elle se

retournèrent plusieurs fois pour regarder Julien. Indigné de ces

manières insultantes, il n'osait pourtant en demander raison; car l'idée

que sa folie était le sujet de toutes les conversations, et qu'il ne

pouvait plus faire un pas sans être traité avec ironie ou avec mépris,

l'écrasait de honte et de crainte. Il se sentait défaillir; mais,

rassemblant toutes ses forces, il se mit à courir dans le jardin,

espérant trouver quelqu'un qui le prendrait en pitié. Le jardin lui

sembla d'abord presque désert. Bientôt il s'aperçut que des groupes

inquiets et curieux se répandaient dans les endroits sombres, et

particulièrement vers la partie où était situé le pavillon. Alors il se

rappela que la princesse devait y conduire le duc de Gurck pour le

mettre en présence de Max, et il se décida à demander à la première

personne qu'il rencontra si la princesse était toujours dans la salle de

bal. Le personnage auquel il s'adressa n'était rien autre que le

gracieux Lucioli. En le reconnaissant, Julien, qui l'avait toujours

détesté, fut prêt à lui tourner le dos sans attendre sa réponse. Mais,

au lieu de l'air insolent que Lucioli prenait ordinairement de

préférence avec Julien, il lui présenta la main et s'informa de sa

santé avec beaucoup de courtoisie. «La signora Gina nous a dit que

depuis trois jours vous étiez au lit avec la fièvre, et, à voir votre

pâleur, je croirais assez que vous n'êtes pas guéri.»

--Voulez-vous me faire jouer la scène de Basile chez Bartholo dit Julien

avec aigreur. N'allez-vous pas dire que je sens la fièvre? Dites-moi, de

grâce, si la princesse est au bal?

--Elle vient de sortir, mon cher monsieur, et vous devinez avec qui?

--Non, en vérité!

--Avec quel autre que le favori du jour, le duc de Gurck?

--Vraiment? dit Julien d'un ton moqueur et méprisant, dont Lucioli ne se

fit pas l'application.

--Que voulez-vous, mon cher comte! reprit-il en baissant la voix; la

faveur des princes et surtout celle des princesses, est un brillant

météore qui ne fait que luire et s'effacer. Nos yeux ont vu cette

lumière, et ils l'ont perdue, n'est-il pas vrai? Vous et moi, heureux

hier, disgraciés aujourd'hui, nous pourrions prédire à Gurck ce qui lui

arrivera demain; mais qu'importe? Ne faut-il pas que chacun ait part aux

rayons du soleil? Mais vous prenez les choses trop au sérieux, mon cher

comte; vous êtes défait comme un spectre. Eh! que diable! regardez-moi,

mon cher, on ne meurt pas de ces choses-là.

Saint-Julien venait de voir apparemment dans les papiers de la princesse

des documents très-contraires à cette prétention de Lucioli; car il fut

indigné de son impudence, au point de se demander s'il ne ferait pas

bien de le souffleter. Mais, en se rappelant sa propre conduite, il fut

accablé de l'idée qu'il était encore plus coupable, et il se contenta de

lui tourner le dos.

À quelques pas de là, il vit un groupe d'Autrichiens, et s'y mêla dans

l'obscurité.

«Je vous dis que nous voici au dénouement, disait l'un d'eux en mauvais

français; la petite princesse s'humanise avec nous; il était temps,

l'opinion se révoltait contre elle dans sa propre cour; M. de Shrabb

avait pris des mesures pour qu'on ne parlât pas d'autre chose depuis

huit jours; le scandale grondait sourdement, et il l'aurait fait éclater

si la princesse n'eût entendu raison et promis une satisfaction complète

au duc.--Mais, dit un autre interlocuteur, fera-t-elle apparaître Max

dans un miroir magique? Le professeur Cantharide aura-t-il le pouvoir de

dire à Lazare: Levez-vous?--Et si le mort ne ressuscite pas, dit un

troisième, en quoi consistera la satisfaction promise à M. de Gurck?»

Un gros rire mal étouffé accueillit cette question et résuma toutes les

réponses.

Saint-Julien, saisi de dégoût, mais toujours sous le coup du

découragement et du remords, se dirigea vers la grande salle de verdure

où le feu d'artifice se préparait et où presque toute la cour était déjà

rassemblée. Une agitation qui n'était pas ordinaire, semblait régner

dans les esprits. Julien comprit, à quelques paroles saisies de côté et

d'autre, qu'on attendait avec anxiété le résultat de la conférence du

pavillon, et que personne ne croyait à l'existence de Max. Les plus

insolents dans leurs commentaires étaient ceux dont Julien venait

d'apprécier au juste le véritable crédit auprès de la princesse en

feuilletant les papiers du coffre de sandal.

Tout à coup une figure nouvelle à la cour, mais que Saint-Julien se

souvint confusément d'avoir vue ailleurs, vint à lui, et lui demanda

avec empressement un mot d'entretien particulier.

«Qui êtes-vous? lui dit Julien vivement en le suivant à l'écart. Je vous

ai vu... Oui, c'est vous! Vous êtes Charles de Dortan!

--Silence! lui dit le voyageur pâle d'un air mystérieux. Si mon nom

allait jusqu'aux oreilles de la princesse, elle me ferait peut-être

chasser.

--Que venez-vous donc faire ici?

--Parlons bas, je vous en prie. Lorsque je vous rencontrai à Avignon,

j'allais aussi en Italie. Me trouvant à Venise et entendant vanter en

plusieurs endroits les talents et la beauté de la princesse Cavalcanti,

l'amour, le dépit, l'espoir, que sais-je!... enfin, je suis venu ici,

et, à la faveur d'un costume brillant et d'un faux nom, j'en ai imposé

au maître des cérémonies lui-même. Je me suis glissé jusqu'ici; mais j'y

suis fort mal à l'aise, n'y étant connu de personne. Je crains que mon

isolement dans cette foule ne me fasse suspecter. Ayez la bonté de

marcher avec moi jusqu'à ce que la princesse paraisse. Alors je

risquerai mon sort.

--Quel que soit votre projet, répondit froidement Julien, je le crois

absurde, d'autant plus que vous ne connaissez pas la princesse, et que

votre aventure avec elle est un rêve ou un roman.

--Que signifie le ton que vous prenez? dit Dortan avec colère; au lieu

de me rendre service, voulez-vous m'insulter?

--Vous n'êtes qu'un horloger, dit Saint-Julien en levant les épaules.

--Un horloger, moi! s'écria Dortan stupéfait. J'ai bien entendu dire

tout à l'heure à une dame que vous aviez une fièvre cérébrale; je vois

que vous avez le délire.

--Le délire! non, mordieu! reprit Saint-Julien. Voyons, qui êtes-vous?

D'où connaissez-vous la princesse? donnez-moi votre parole d'honneur...

Oui, vous avez raison, je crois que je perds la tête.»

Ils s'assirent sur un banc. Là Julien, ayant gardé un instant le silence

et réfléchi à cette singulière rencontre, fut saisi d'une étrange idée.

Fatigué du rôle pénible qu'il jouait vis à vis de lui-même, il chercha à

se persuader qu'il n'était pas si coupable; que Quintilia venait de le

jouer de nouveau, et que l'arrivée de Dortan était une circonstance

fatale, une prévision de la destinée pour le retirer de l'abîme où il

allait rouler encore une fois. Sa méfiance innée se réveilla avec toutes

ses objections. Au fait, l'histoire de la montre n'avait jamais été

expliquée. Il se pouvait que la princesse aimât son mari et le préférât

à ses amants; mais il se pouvait aussi qu'elle se permît parfois

certaines distractions, surtout dans le mystère et l'impunité. Avec le

caractère de Spark cela était si facile!

Cette idée, confusément développée dans son cerveau, le porta à faire

mille questions à Dortan. Les réponses de celui-ci avaient un tel

caractère de vérité, que Saint-Julien ne savait plus à quoi s'arrêter.

«Mais enfin, lui dit-il, pourquoi ne lui parlâtes-vous pas vous-même à

Avignon lorsque vous la vîtes monter en voiture?

--Je la vis, je la reconnus fort bien; c'est elle, je n'en puis douter;

mais elle me regardait d'un air si étonné, elle affectait si

admirablement de ne m'avoir jamais vu, que je me troublai, et la crainte

de parler sottement m'empêcha de parler...»

Tout à coup Dortan fit un cri, se leva et se rassit précipitamment, et,

saisissant le bras de Julien, dit d'une voix étouffée:

«La voilà, c'est elle! oui, c'est elle!...

--Où donc? s'écria Saint-Julien, ému lui-même, et cherchant des yeux

avec anxiété.

--Quoi! vous ne la voyez pas? dit Dortan baissant la voix de plus en

plus. Ici, tout près de nous, cette belle reine en robe de satin de

Perse!

--Qui? celle dont un freluquet ramasse l'éventail?

--Eh! sans doute.

--C'est là votre dame du bal masqué, votre conquête d'une nuit, votre

princesse Quintilia?

--Oui, sur mon honneur!

--Eh! mon cher, dit Saint-Julien en se levant pour s'en aller, vous vous

êtes un peu trompé: c'est la Gina, la Ginetta, la suivante, la

confidente, la camériste, comme vous voudrez...

--Est-il possible? dit Dortan avec consternation; ne me trompez-vous

pas?

--Allez, mon cher, abordez-la sans crainte, et comptez que la chose vaut

mieux ainsi pour vous. C'est une aimable personne et nullement prude.

Vous avez cru charmer une princesse, vous n'avez eu affaire qu'à la

soubrette. C'est une conquête un peu moins glorieuse, mais plus

certaine; profitez-en si le cœur vous en dit.»

Il s'éloigna précipitamment et plus honteux que jamais de ses méfiances

toujours renaissantes; il remercia Dieu d'avoir vaincu la dernière, et

se dirigea vers le pavillon, décidé à mériter sa grâce par le plus

fervent repentir.

Le secrétaire intime · 第 33 / 37 题