«Maintenant nous avons fini, Monsieur, dit le professeur; veuillez me
suivre.
--Où dois-je vous suivre, Monsieur? dit Julien. Après tout ce que je
viens de lire, je vois qu'à beaucoup d'égards j'ai été la dupe des plus
sots mensonges et des plus absurdes préventions. Je ne puis plus croire
à une vengeance indigne de Quintilia. Menez-moi vers elle, Monsieur, ou
plutôt laissez-moi sortir d'ici. Je courrai me jeter à ses pieds,
j'obtiendrai mon pardon...
--Monsieur, répondit maître Cantharide, dans une heure vous serez libre;
la princesse doit se rendre ici avec le duc de Gurck avant le feu
d'artifice; vous pourrez la voir lorsqu'elle sortira. En attendant,
venez avec moi; je compte que vous n'aurez pas la désobligeance de me
refuser.
Saint-Julien suivit le professeur; il espérait se débarrasser de lui
dans le jardin; mais, en traversant les allées que l'on commençait à
illuminer, il vit qu'il était suivi de près par les quatre hommes qui
l'avaient emmené. Il fallait se résigner et obéir de bonne grâce aux
volontés obséquieuses du professeur.
On le fit entrer au palais par de petits escaliers. Il se flatta alors
qu'on allait le reconduire à son appartement, et l'y tenir prisonnier
jusqu'à son explication avec Quintilia. Il en tirait un bon augure;
mais, à sa grande surprise, on le fit entrer dans les appartements de la
princesse, et le professeur, l'ayant accompagné jusqu'au cabinet de
travail, lui remit une petite clé en lui disant:
«Veuillez ouvrir le coffre de sandal et prendre connaissance des papiers
qu'il contient.
Puis il le salua profondément, et sortit après l'avoir enfermé à double
tour dans le cabinet. Saint-Julien jeta la clé par terre avec dépit.
--Et que m'importe à présent? s'écria-t-il. Qu'ai-je besoin de vous
respecter, si vous ne songez plus avec moi qu'à vous faire craindre! Ô
Quintilia! votre orgueil m'a perdu! Pourquoi m'avez-vous traité comme un
ancien ami, moi qui ne vous connaissais pas? Max mérite tout votre amour
par sa confiance; mais à quel autre avez-vous donné le droit de croire
ainsi en vous sans être ridicule? Hélas! il eût fallu vous deviner!...
Vous avez été trop exigeante, en vérité; mais vous deviez vous douter de
l'affection qui, en dépit de mes soupçons, vivait toujours au fond de
mon cœur! Cette haine, cette soif de vengeance, cette folie qui m'a
porté au crime, n'étaient-ce pas les conséquences d'une passion
violente?... Suis-je seul ici? n'êtes-vous pas cachée derrière une
cloison pour voir et entendre ce que je fais? Quintilia, m'écoutez-vous?
Eh bien! écoutez-moi, écoutez-moi, je suis un misérable!... Je suis au
désespoir!...»
Julien n'en put dire davantage; il se laissa tomber sur une chaise et
fondit en larmes. Aucun bruit, aucun mouvement ne répondit à ses
sanglots. Seul dans la demi-clarté que jetait la lampe d'albâtre, il
promenait ses regards mornes sur ce cabinet qui lui rappelait de si
heureux jours. C'est là qu'il avait passé le seul beau temps de sa vie.
C'est là que pendant six mois il s'était abandonné aux douceurs d'une
amitié si sainte et d'une admiration si fervente. Mais combien de
souffrances et d'agitations! quel siècle de peines et d'événements le
séparait déjà de cet heureux souvenir! Combien d'injures, de colères et
d'injustices s'étaient accumulées sur sa conscience depuis un mois, un
mois fatal, plus rempli à lui seul de soucis et de tergiversations que
toutes les années de sa vie! «Mais que lui dirai-je pour m'excuser?
pensait-il. Comment pourrai-je lui faire oublier la plus grossière
insulte qu'un homme puisse faire à une femme de cœur?...»
Dans ses perplexités, il lui vint à l'esprit de se conformer aux ordres
de Quintilia en lisant les papiers renfermés dans le coffre. Peut-être y
trouverait-il une lettre de la princesse pour lui, et cette idée le fit
tressaillir d'impatience. Il courut au coffre et prit connaissance de
toutes les lettres qu'il contenait. Il ne s'y trouvait pas une ligne
pour lui.