Galeotto se troubla. «M'avez-vous entendue? répéta la princesse.»

Alors, prenant courage, Galeotto imagina de lire hardiment la lettre

d'un ton pathétique et en feignant un trouble toujours croissant.

C'était une déclaration d'amour du comte de Steinach, rédigée dans des

termes aussi passionnés que son rang avait pu le lui permettre.

Le malin page la déclama d'une voix tremblante et comme s'il eût été

frappé de l'application qu'il pouvait se faire des expressions timides

et brûlantes de la lettre. Il affecta plusieurs fois de manquer de force

pour achever une phrase et de tenir le papier d'une main tremblante.

Enfin il joua si bien la comédie, que Saint-Julien en eût été dupe

complètement sans le dernier entretien qu'ils avaient eu ensemble.

Mais la princesse ne parut émue ni de l'amour de Steinach, ni de celui

que Galeotto feignait d'abriter timidement sous les ailes de la

diplomatie sentimentale.

«Cela est pitoyable,» dit-elle, quand le page eut fini. Et, lui

arrachant la lettre des mains, elle la jeta dans une corbeille de bambou

qui était sous le bureau et dans laquelle elle avait coutume d'entasser

pêle-mêle tous les papiers inutiles.

«Mais, tout mauvais que soit cet italien, ajouta-t-elle, le comte de

Steinach, qui ne sait aucune langue, pas même la sienne, n'aurait jamais

été capable de l'écrire. C'est vous qui avez composé ce pathos,

Galeotto.» Et, sans attendre sa réponse, elle se tourna vers Julien.

--Écris sous ma dictée une autre lettre, lui dit-elle. Galeotto

attendra, et les portera toutes deux à leur adresse.»

Elle lui dicta une formule de renvoi moqueuse et impertinente pour

Steinach comme celle destinée à Gurck; elle la signa de même, la cacheta

et la remit en silence à Galeotto. Le page voulut faire une question;

elle lui ferma la bouche d'un regard et lui montra la porte d'un geste.

En attendant qu'il fût de retour, elle s'entretint amicalement avec

Saint-Julien. Elle lui parut si franche et si bonne, qu'il céda au

mouvement de son propre cœur et se sentit plus que jamais dominé par

elle. Les souffrances qu'il avait éprouvées lui rendirent plus vives les

joies qu'il retrouvait. Il bénit intérieurement les conseils de son ami

et reprit confiance dans la vie.

Au bout d'une heure, Galeotto revint. Il s'était composé un maintien

grave et froid; mais il cachait mal le dépit qu'il éprouvait d'avoir été

si rudement traité par Quintilia. Elle était naturellement brusque et

emportée; mais ordinairement elle oubliait en moins d'une heure ses

ressentiments et jusqu'à la cause qui les avait produits. Cette fois

pourtant, elle reçut le page aussi mal qu'elle l'avait congédié. Il

voulut transmettre une réponse verbale du comte de Steinach; elle lui

dit: «Vous répondrez quand je vous interrogerai.» Puis, prenant la

lettre de M. de Gurck, elle la décacheta et la passa à Julien.

«Lisez tout haut, lui dit-elle; et vous, monsieur Galeotto de

Stratigopoli, asseyez-vous au bout de la chambre et attendez mes

ordres.»

Saint-Julien lut:

«Madame,

«La réponse de Votre Altesse est tellement décisive, que je croirais

manquer au respect que je lui dois en insistant davantage. J'obéis à

l'ordre qu'elle me donne en lui soumettant textuellement la réclamation

de mon souverain.

«Un envoyé de notre cabinet, portant le titre de chevalier et le nom de

Max, chargé, il y a quinze ans, de représenter le prince de Monteregale

au mariage de Votre Altesse, s'est établi auprès d'elle avec le

consentement de ses protecteurs. Mais ayant été rappelé au bout de

quatre ans, il n'a point répondu aux ordres de sa cour, et jamais il n'a

reparu. Il est sommé aujourd'hui de rendre compte de sa conduite durant

cette longue absence et de se présenter devant moi, duc de Gurck, fondé

de pouvoir, etc., pour me remettre certains papiers et répondre à

certaines questions qui doivent décider de son identité. À défaut de cet

acte de soumission de la part du chevalier Max, Votre Altesse serait

sommée de donner les preuves de son décès ou de désigner le lieu de sa

retraite; et, à défaut de cette satisfaction, elle serait reconnue en

état d'hostilité contre notre gouvernement, etc.»

* * *

--Fort bien, dit Quintilia. Reprenez votre plume et écrivez:

«Je ne reconnais à aucun souverain de la terre le droit de me faire une

demande arbitraire ou une question absurde. Je n'ai aucun compte à

rendre des actions d'autrui; et jamais prince, petit ou grand, n'a été

le gardien des étrangers résidant sur ses terres. Tout ce que je puis

faire pour seconder les vœux de votre cour, c'est de vous permettre de

publier et d'afficher dans mes États un ordre directement adressé au

chevalier Max de la part de son souverain. S'il se rend à cet ordre, je

serai charmée de voir cesser vos inquiétudes à son égard.»

* * *

Quintilia signa, cacheta, et, s'adressant au page: «Maintenant,

Monsieur, lui dit-elle, qu'avez-vous à dire de la part de M. de

Steinach?

--Le comte, au désespoir..., répondit Galeotto.

--Faites-moi grâce des phrases de M. le comte, interrompit Quintilia; à

quoi se décide-t-il?

--Il se soumet à vos ordres.

--Quels ordres? je lui ai donné le choix: partir ou se taire.

--Il se taira.

--À la bonne heure. Celui-là n'est que sot, et je ne veux pas l'offenser

s'il ne m'y contraint pas. L'autre est un insolent. Allez porter ma

lettre, et revenez.»

La princesse se remit à causer avec Julien de choses étrangères à ce qui

venait de se passer. Elle avait tant de calme et de lucidité d'esprit,

que Saint-Julien se déclara absurde dans ses soupçons.

Galeotto revint. Il demandait, de la part du duc de Gurck, la faveur

d'un entretien particulier avant son départ.

«Nous verrons, répondit Quintilia; c'est assez s'occuper de ces

messieurs pour aujourd'hui. C'est à vous que j'ai affaire, monsieur de

Stratigopoli. Voici un billet que vous porterez à mon trésorier. Il vous

comptera une somme qui vous mettra en état de voyager durant quelques

années. C'est, je crois, l'objet de vos désirs. Vous trouverez bon que

d'ici à quelques heures je dispose pour votre remplaçant de

l'appartement que vous occupez dans le palais. Pour faciliter votre

départ, j'ai commandé des chevaux de poste qui viendront vous prendre ce

soir, et qui vous conduiront jusqu'à la frontière. Je vous prie de

garder la voiture pour continuer votre voyage. Vous désignerez vous-même

la route qu'il vous plaira de prendre. Je fais des vœux pour votre

avenir, et j'ai l'honneur de vous saluer.»

Galeotto, frappé de la foudre, pâlit et balbutia; mais il vit dans les

yeux de la princesse que l'arrêt était irrévocable. Il crut que Julien

l'avait trahi. Incertain du parti qu'il prendrait, mais forcé d'obéir,

et résolu à se venger, il s'inclina profondément et sortit sans dire un

seul mot.

Saint-Julien voulut intercéder en sa faveur; mais la princesse lui

imposa silence avec douceur, et lui permit d'aller faire ses adieux au

page.

Il le trouva au bas du grand escalier, et témoigna sa surprise et son

chagrin avec tant de candeur, que le page en fut ébranlé.

«Si vous n'êtes pas sincère en ce moment, lui dit-il, vous êtes le

premier des fourbes et le dernier des hommes. Après tout, je n'en sais

rien, je ne pense pas, je crois rêver. Je ne sais ni ce qui m'arrive, ni

ce que j'éprouve, ni ce que j'ai à faire.

--Il faut faire semblant d'obéir, lui dit Julien, et attendre à la

frontière l'ordre de votre rappel. Il est impossible que la princesse

ait des griefs sérieux contre vous. Elle se sera doutée de votre liaison

avec Steinach, et elle aura voulu vous effrayer. Mais je vous

justifierai de mon mieux; Gina pleurera à ses pieds, et vous lui

écrirez; elle se laissera fléchir.

--Je ne sais pas, je ne sais pas, dit le page d'un air méfiant. Je ne

sais pas si vous ne me trahissez pas; je ne sais pas si la Gina ne me

donne pas ce soir pour successeur le page de Steinach ou le chasseur de

Gurck, tandis que la princesse recevra dans le pavillon mystérieux

Rosenhaïm, qu'elle embrassait si tendrement cette nuit sur le seuil en

l'appelant son _seul_ amour, ou bien le duc de Gurck qui saura peut-être

se faire craindre, ou le Steinach qu'elle fait semblant de rudoyer, ou

le tendre Julien qui a su cacher son indignation dévote, ou qui s'est

fait tolérant... Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête des autres;

j'aviserai à voir clair dans la mienne. Si vous me trompez, monsieur le

secrétaire intime, ne chantez pas encore victoire. Je ne me tiens pas

pour battu, et souvent les choses qui semblent m'échapper sont celles

dont je suis sûr, parce qu'alors il me prend envie de m'en emparer...

Attendez... Venez avec moi chez le trésorier; je vous permets de répéter

à la princesse tout ce que vous me verrez faire et dire.»

Ils entrèrent ensemble chez le trésorier, et Galeotto présenta le billet

qui lui avait été remis cacheté. Lorsque le trésorier énonça la somme

qu'il allait compter au jeune page, celui-ci eut un moment d'émotion.

C'était beaucoup plus qu'il n'avait espéré dans sa petite ambition, et

pendant un instant il abandonna l'idée singulière qui venait de le

préoccuper. Mais tandis que le trésorier comptait l'argent, il se mit à

marcher dans la salle avec anxiété. Cette petite fortune le mettait à

même de satisfaire son goût pour les voyages, et d'aller se présenter

d'une manière brillante dans quelque autre cour plus importante que

celle de Monteregale. Mais, en même temps qu'il arrivait à

l'accomplissement d'un vœu de plusieurs années, il renonçait à une

entreprise conçue depuis quelques jours. Dans son amour pour l'intrigue,

il avait caressé l'espoir de lutter avec l'expérience et ce qu'il

appelait l'habileté de Quintilia. Il s'était proposé pour but de ses

premières armes en ce genre d'écarter, ne fût-ce que pendant quelques

jours, des rivaux plus hauts et plus arrogants que lui. L'emporter sur

eux lui paraissait une satisfaction nécessaire à son amour-propre

froissé. Enfin, tandis qu'une vanité cupide l'engageait à prendre

l'argent et à chercher ailleurs un autre genre de succès, une vanité

raffinée, un véritable dépit d'homme de cour, l'engageaient à sacrifier

sa petite fortune à l'espoir incertain d'un frivole triomphe.

Ce dépit l'emporta, et au moment où le trésorier lui présenta une partie

de sa fortune en or, et le reste en billets sur diverses banques

étrangères qu'il avait désignées d'abord, il demanda du papier pour

écrire un reçu, fit une déclaration d'amour à la princesse, et lui

annonça qu'il n'avait besoin de rien au monde, puisqu'il allait mourir

de chagrin; puis il redemanda le bon signé d'elle qu'il venait de

remettre au trésorier; il le déchira, en mit les morceaux dans sa

lettre, chargea le trésorier de la faire porter à Quintilia, jeta

dédaigneusement les billets de banque sur la table, donna un coup de

poing théâtral dans les piles d'or, et, tournant le dos au trésorier

stupéfait, sortit sans emporter un écu.

Julien, qui ne vit dans cette conduite qu'un acte de fierté, trouva le

mouvement très-beau et l'approuva. En même temps il mit tout ce qu'il

possédait à la disposition du page.

«Je ne sais pas, je ne sais pas, répéta celui-ci, toujours sur ses

gardes. Il est possible que vous soyez de bonne foi, il est possible

aussi que vous me fassiez cette offre sans grand mérite. Quoi qu'il en

soit, je n'ai besoin de rien; je ne vais pas loin, et vous ne serez pas

longtemps sans entendre parler de moi. Vous pouvez dire cela à Son

Altesse. La frontière est à trois lieues d'ici. On peut avoir un pied

sur les terres du voisin et un œil dans la résidence... Adieu, adieu.

Merci de votre amitié si elle est vraie; si elle est feinte, on saura

s'en passer.

Il monta en voiture en tenant le même langage, et laissa Julien

très-offensé et très-affligé de ses doutes. Il demanda à voir la

princesse, et lui rapporta la conduite magnanime du page, en la

suppliant de le rappeler. Mais Quintilia, qui avait déjà reçu la lettre

de Galeotto par son trésorier, ne parut point touchée de cette

forfanterie. «Je ne puis pas lui faire grâce, dit-elle; cesse de me

parler de lui, ce serait me déplaire en pure perte. Il t'accuse de lui

avoir nui auprès de moi, mon pauvre Julien. Accepte cette injustice en

châtiment de celles que tu as commises, et apprends, mon cher enfant,

combien il est cruel d'être accusé quand on n'est pas coupable.»

Le secrétaire intime · 第 24 / 37 题