VI.

Le lendemain, la princesse appela Saint-Julien et s'enferma avec lui

dans son cabinet. Elle était occupée de mille projets; elle voulait

apporter de notables économies à son luxe, fonder un nouvel hôpital,

réduire les richesses d'un chapitre religieux, écrire un traité sur

l'économie politique, et mille autres choses encore. Saint-Julien fut

épouvanté de tout ce qu'elle voulait réaliser, et il pensa un instant

que la vie d'un homme ne suffirait pas à en faire le détail. Néanmoins

elle lui posa si nettement les points principaux, elle le seconda par

des explications si précises et si lucides, qu'il commença bientôt à

voir clair dans ce qu'il avait pris à l'abord pour le chaos d'une tête

de femme. Lorsqu'elle le renvoya, elle lui confia une besogne assez

considérable, qu'il eut à lui rendre le lendemain et dont elle fut

contente, bien qu'elle y fît de nombreuses annotations.

Plusieurs mois furent employés à dresser et à préparer ce travail.

Durant tout ce temps, la princesse fut enfermée dans son palais; les

fêtes et les réceptions furent suspendues; les rues furent

silencieuses, et les façades ne s'illuminèrent plus de l'éclat des

flambeaux. Quintilia, vêtue d'une longue robe de velours noir, et

relevant ses beaux cheveux sous un voile, sembla oublier la parure, le

bruit et le faste, dont elle était ordinairement avide. Plongée dans de

sérieuses études et dans d'utiles réflexions, elle ne se permettait pas

d'autre délassement que de fumer le soir sur une terrasse avec ses

intimes confidents, à savoir: le page, le secrétaire intime et la

Ginetta. Quelquefois elle se promenait avec eux en gondole sur la jolie

petite rivière appelée Célina, qui traversait la principauté; mais la

gaieté folâtre était bannie de leurs entretiens. Ses projets du

lendemain, ses travaux de la veille, la mettaient dans un rapport

immédiat et continuel avec Saint-Julien. La familiarité qui en résulta

avait quelque chose de paisible et de fraternel, qui était mieux que de

l'amitié, et qui cependant ne ressemblait pas à l'amour. Du moins Julien

le croyait; mais son âme était dominée, toutes ses facultés absorbées

par une seule pensée. Si les heures où la princesse l'exilait de sa

présence n'eussent été assidûment remplies par le travail qu'elle lui

imposait et par les courts instants de repos qu'il était forcé de

prendre, elles lui eussent semblé insupportables. Mais dès son réveil,

il se rendait près d'elle et ne la quittait plus que le soir. Elle

prenait ses repas avec lui, des repas courts et presque napoléoniens. Si

quelquefois elle se reposait de ses fatigues intellectuelles par

quelques idées plus douces, elle y associait toujours son jeune protégé.

Elle l'entretenait des arts, qu'elle chérissait et dont il avait le vif

sentiment; elle écoutait avec intérêt quelques douces et naïves poésies

dont le jeune homme s'inspirait auprès d'elle, ou bien elle lui parlait

des bienfaits d'une vie laborieuse et réglée, des charmes d'une amitié

chaste et sainte. Saint-Julien l'écoutait avec délices, et, à voir son

front serein, son regard maternel, il oubliait qu'une passion orageuse

ou fatale pût naître auprès d'une telle femme; il se persuadait être

arrivé au terme du plus beau vœu qu'une âme noble puisse faire; il

croyait avoir atteint pour toujours un bonheur sans mélange et sans

remords. Quelquefois, il est vrai, lorsqu'il se retrouvait seul au

sortir de ces douces causeries, sa tête s'enflammait, son cœur battait

précipitamment, son émotion devenait une souffrance vague; mais un

sentiment pieux succédait à ces agitations. Il remerciait Dieu de

l'avoir tiré d'une condition douloureuse pour le combler de telles

joies, il versait des larmes, il prononçait le nom de Quintilia et

l'associait au nom de Marie, la Vierge des cieux. Quand il avait soulagé

son cœur dans ces extases, il reprenait avec ardeur la tâche que sa

souveraine lui avait confiée, et se livrait par anticipation au plaisir

de mériter et d'obtenir ses éloges et ses remerciements.

Entièrement séparé de l'entourage extérieur de la princesse, il n'avait

de relations qu'avec Galeotto et la Ginetta. Son caractère timide et un

peu fier, ses occupations sérieuses et soutenues, et surtout le

sentiment de bien-être intérieur qui lui rendait tout épanchement

inutile, s'opposaient à toute communication entre lui et le reste des

hommes. Il vécut donc dans un tel isolement de tout ce qui n'était pas

Quintilia, qu'il savait à peine les noms des personnes qu'il rencontrait

dans l'intérieur du palais. Et pourtant une passion, réelle, dévorante,

à jamais tenace, s'allumait en lui à son insu, à l'ombre de cette

confiance dangereuse. L'imagination de ce jeune homme était si pure, il

avait si peu connu l'amour, qu'il ne croyait pas à ses tourments et les

éprouvait sans les reconnaître.

Six mois s'étaient écoulés ainsi. Un soir, le travail se trouva terminé.

La princesse avait été tout ce jour-là plus grave et plus réfléchie que

de coutume. Elle traça de sa main une dernière page à la fin du registre

que Julien venait de lui présenter. Pendant qu'elle l'écrivait, Ginetta,

qui s'était introduite sans bruit dans l'appartement, attendait avec une

sorte d'anxiété qu'elle eût fini; son œil noir et mobile interrogeait

impatiemment tantôt la porte où Julien aperçut un pan du manteau de

Galeotto, tantôt le front assombri et le sourcil plissé de la princesse.

Enfin, la princesse posa sa plume d'un air distrait, cacha sa tête dans

ses mains, reprit la plume, joua un instant avec une tresse de ses

cheveux qui s'était détachée, puis tressaillit, traça précipitamment

quelques chiffres, signa le registre, le ferma et le poussa loin d'elle.

Puis, tenant toujours sa plume, elle se leva, se tourna vers Ginetta et

la planta dans une grosse touffe de ses cheveux noirs. La soubrette fit

un cri de joie. «Est-ce enfin terminé, Madame? s'écria-t-elle; votre

belle main va-t-elle quitter la plume et reprendre le sceptre et

l'éventail? Sommes-nous arrivés au bout de ce pâle carême? le plaisir

va-t-il briser la pierre du cercueil où vous l'avez enseveli? me

permettrez-vous de jeter au vent cette vilaine plume que vous venez de

mettre dans mes cheveux, et qui me semble peser comme du plomb?

--Fais-en un auto-da-fé, répondit Quintilia, je ne travaillerai plus

cette année.

--Vive la liberté! s'écria Galeotto en entrant d'un bond. Au risque

d'être grondé, il faut que je vienne mettre un genou en terre devant ma

souveraine, et que je la prie de _briser les cercles de fer de son

écuyer_.

--Reprends ton vol, mon beau papillon, dit la princesse en l'embrassant

au front.

--Par la Vierge! dit le page en se relevant, il y avait plus de six mois

que Votre Altesse n'avait fait cet honneur à son pauvre nain. Nous voici

tous sauvés; nous renaissons, nous dépouillons nos chrysalides, nous

ressuscitons. Alleluia.

--Brûlons la maudite plume! dit Ginetta.

--Non, dit le page en s'en emparant. Attachons-la à la barrette de

monsieur le secrétaire intime, et jetons tout dans la Célina, le pédant

et son encre, l'ennui et les registres.

--Non pas, dit la princesse; à votre tour, respectez le travail, la

réflexion, l'économie. Mon bon Giuliano, nous nous retrouverons tête à

tête dans la poussière des livres. Aujourd'hui, reposons-nous, quittons

nos habits noirs. Rions avec ces enfants, redevenons jeunes. Page, fais

illuminer le fronton de mon palais. Toi, Ginetta, rends la liberté à ma

chevelure, et enlève cette dernière tache d'encre à mon doigt.»

La Ginetta frotta les mains de la princesse avec de l'essence de citron.

Le page ouvrit les fenêtres et donna en criant des signaux à la

cantonade; puis il entraîna Julien sur la terrasse, et lui remettant un

magnifique bouquet de fleurs:

«Portez-le à Son Altesse, lui dit-il, mettez-vous à ses pieds, et tâchez

qu'elle ait pour vous un doux regard. Quittez surtout cet air consterné.

De quoi vous étonnez-vous? Pensez-vous que nous étions convertis pour

jamais, et que tout irait toujours selon vos goûts et vos idées? Mais

apprenez à connaître l'amitié. Je pourrais me venger aujourd'hui de tout

l'ennui que vous m'avez causé; je veux, au contraire, vous aider à

ressaisir votre crédit qui chancelle.

--Vraiment, je vous jure que je ne comprends pas, reprit Julien en

prenant le bouquet machinalement.

--Allez, allez! cria le page en le poussant. Si vous êtes habile, ne

perdez pas le temps et l'occasion, car voici le tourbillon qui nous

enveloppe et le sabbat qui commence.»

Les accords de cent instruments montaient en effet dans les airs, et

déjà des pétards et des fusées volaient par les rues.

--Qu'est-ce donc que tout ce bruit? dit Julien.

--C'est mon ouvrage, dit Galeotto d'un air enivré; c'est ce qui doit

sauver ou perdre bien des flatteurs, faire voler les uns comme des

aigles, barboter les autres comme des oisons.»

Saint-Julien, poussé par les épaules, approcha de la princesse d'un air

gauche et confus.

Elle était déjà transformée en une autre femme que celle qu'il voyait

depuis six mois. Elle avait les cheveux parfumés, le front couvert de

diamants de sept couleurs, une folle et magnifique parure. Son corps

avait changé d'attitude et sa figure d'expression. Elle était sans

contredit beaucoup plus jeune, plus belle et plus séduisante qu'avec sa

robe noire et son air pensif. Mais Saint-Julien l'avait aimée beaucoup

mieux ainsi, et maintenant elle l'effrayait comme autrefois; ses doutes

évanouis longtemps se réveillaient, sa confiance et sa joie pâlissaient

à mesure que la beauté de Quintilia s'illuminait d'un éclat plus vif.

[Illustration: Je me nomme Galeotto _degli Stratigopoli_... (Page 11.)]

«Un genou en terre, lui dit le page à l'oreille, et tâchez de baiser sa

main.»

Julien crut qu'on le persiflait; peu s'en fallut qu'il n'accusât

Quintilia d'être complice d'une mystification préparée contre lui. Il se

laissa tomber à demi sur le carreau de velours qui était à ses pieds,

et, tout palpitant, il leva sur elle un regard qui semblait être un

triste et doux reproche. Mais, au lieu de le railler, comme il s'y

attendait, Quintilia lui prit la main.

«Eh quoi! des fleurs à la main de Giuliano! lui dit-elle avec gaieté;

mais je crois que le monde est bouleversé, et tu m'apportes précisément

les fleurs que j'aime, la rose turque et la pompadoura qui enivre!

Donne, donne, Giuliano. Toi aussi, tu veux donc te rajeunir et te

retremper! Bien, mon fils; faisons-leur voir que le travail ne nous a

pas rendus stupides, et que nos esprits ne sont point émoussés comme nos

plumes.»

Quintilia, en disant ces folles paroles, embrassa son secrétaire intime

sur les deux joues. C'était la première fois, et il s'y attendait si

peu, que sa tête se troubla, et il lui fut impossible de comprendre ce

qui se passait autour de lui.

Un feu d'artifice fut tiré sur l'eau, et un grand souper, qui sembla

improvisé, mais que Galeotto et Ginetta tenaient prêt depuis longtemps,

prolongea la fête assez avant dans la nuit. Saint-Julien suivit d'abord

machinalement Quintilia; il était encore sous l'impression délirante de

ce baiser: il ne songea qu'à la trouver belle dans sa nouvelle parure,

gracieuse et spirituelle avec ceux qui venaient la complimenter. Mais

peu à peu cet entourage de courtisans qu'il avait perdu l'habitude de

voir se placer entre elle et lui, ce bruit qui ne lui permettait plus

d'être seul entendu, ce mouvement qui semblait enivrer Quintilia, lui

devinrent odieux. Il fut souvent tenté de quitter cette cohue et d'aller

s'enfermer dans sa chambre. Un sentiment de jalousie inquiète et

chagrine le retint auprès de la princesse.

[Illustration: Que suis-je donc? s'écria Julien... (Page 18.)]

Le secrétaire intime · 第 12 / 37 题