V.

Quintilia était étendue sur de riches tapis et fumait du latakié dans

une longue chibouque couverte de pierreries. Elle portait toujours ce

costume grec qu'elle semblait affectionner, mais dont l'éclat, cette

fois, était éblouissant. Les étoffes de soie des Indes à fond blanc semé

de fleurs étaient bordées d'ornements en pierres précieuses; les

diamants étincelaient sur ses épaules et sur ses bras. Sa calotte de

velours bleu de ciel, posée sur ses longs cheveux flottants, était

brodée de perles fines avec une rare perfection. Un riche poignard

brillait dans sa ceinture de cachemire. Un jeune axis apprivoisé dormait

à ses pieds, le nez allongé sur une de ses pattes fluettes. Appuyée sur

le coude, et s'entourant des nuages odorants du latakié, la princesse,

fermant les yeux à demi, semblait plongée dans une de ces molles extases

dont les peuples du Levant savent si bien savourer la paisible

béatitude. La Ginetta se mit à lui préparer du café, et le page à

remplir sa pipe, qu'elle lui tendit d'un air nonchalant, après lui avoir

fait un très petit signe de tête amical. Julien restait debout au milieu

de la chambre, éperdu d'admiration, mais singulièrement embarrassé de sa

personne.

Quintilia, soufflant au milieu du nuage d'opale qui flottait autour

d'elle, distingua enfin son secrétaire intime, qui attendait

craintivement ses ordres. «Ah! c'est toi, Giuliano? dit-elle en lui

tendant sa belle main; es-tu bien dans ton nouvel appartement?

Trouves-tu que j'aie été un bon factotum dans ton petit palais? À ton

tour, tu auras bien des choses à faire dans le mien: mais nous parlerons

de cela demain. Aujourd'hui je te présente à mes courtisans; songe à

faire bonne contenance. Voyons; ton costume? marche un peu. Comment le

trouves-tu, Ginetta?

--Je suis absolument de l'avis de Votre Altesse.

--Et toi, Galeotto?

--Si mademoiselle n'avait rien dit, j'aurais dit quelque chose; mais ne

trouve rien de plus spirituel à répondre que ce qu'elle a trouvé.

--Ginetta, dit la princesse, je vous défends de tourmenter Galeotto.

D'ailleurs, ajouta-t-elle en voyant l'air triste et contraint de

Saint-Julien, ces enfantillages ne sont pas du goût de M. le comte, et

il vous faudra, avec lui, brider un peu votre folle humeur.

--Madame, dit Julien, qui craignait de jouer le rôle d'un pédant,

laissez, je vous en prie, leur gaieté s'exercer à mes dépens; je suis un

paysan sans grâce et sans esprit, leurs sarcasmes me formeront

peut-être.

--C'est notre amitié qui prendra ce soin, dit Quintilia. Mais, dis-moi,

enfant, tu ne m'as pas conté ton histoire, et je ne sais pas encore par

quelle bizarrerie du destin monsieur le comte de Saint-Julien m'a fait

l'honneur de me suivre en Illyrie. Je gagerais qu'il y a là-dessous

quelque aventure d'amour, quelque grande passion de roman, contrariée

par des parents inflexibles; tu m'as bien l'air d'être venu à moi

par-dessus les murs. Voyons, Ragazzo, quelle escapade avez-vous faite?

pour quelle dette de jeu, pour quel grand coup d'épée, pour quelle fille

enlevée ou séduite avez-vous pris votre pays par pointe?»

En parlant ainsi, elle posa son pied chaussé d'un bas de soie bleuâtre

lamé d'argent sur le flanc de sa biche tachetée, et, tout en prenant sa

chibouque des mains du page, elle le baisa au front avec indolence.

Cette familiarité ne troubla nullement Galeotto, qui semblait tout à

fait dévoué à son rôle d'enfant; mais elle fit monter le sang au visage

du timide Julien.

«Voyons, dit la princesse sans y faire attention; nous avons encore une

heure à attendre l'ouverture du cérémonial; veux-tu nous raconter tes

aventures?

--Hélas! Madame, répondit Julien, il vaudrait mieux m'ordonner de vous

lire un conte des _Mille et une Nuits_ ou un des romanesques épisodes de

Cervantès; ce serait plus amusant pour Votre Altesse que les obscures

souffrances d'un héros aussi vulgaire et d'un conteur aussi médiocre que

je le suis.

--Je crois comprendre ta répugnance, Giuliano, reprit la princesse; tu

crains d'être écouté avec indifférence: tu te trompes; il ne s'agit pas

pour moi de satisfaire une curiosité oisive; je voudrais lire jusqu'au

fond de ton cœur, afin d'éclairer mon amitié sur les moyens de te rendre

heureux. Si tu doutes de l'intérêt avec lequel nous allons t'entendre,

attends que la confiance te vienne. C'est à nous de savoir la mériter.

--Je serais un sot et un ingrat, répondit Julien, si je doutais de la

bienveillance de Votre Altesse après les bontés dont elle m'a comblé; je

crois aussi à l'amitié de mon jeune confrère, à la discrétion de la

signora Gina. D'ailleurs il n'y a point de piquants mystères dans mon

histoire, et les malheurs domestiques dont j'ai souffert ne peuvent être

aggravés ni adoucis par la publicité.»

Galeotto prit la main de Julien et le fit asseoir sur le tapis, entre

lui et l'axis favori. Le jeune comte raconta son histoire en ces termes:

«Je suis né en Normandie, de parents nobles, mais ruinés par la

révolution du siècle dernier. Ma mère, en partant pour l'étranger, fut

heureuse de pouvoir confier mon éducation à un prêtre à qui elle avait

rendu d'importants services dans des temps meilleurs, et qui, par

reconnaissance, se chargea de moi. J'avais six ans quand on m'installa

au presbytère dans un riant village de ma patrie. Le curé était encore

jeune, mais c'était un homme austère et fervent comme un chrétien des

anciens jours. Intelligent et instruit, il se plut à étendre le cercle

de mes idées aussi loin qu'il est possible de le faire sans dépasser les

limites sacrées de la foi. Il jugeait toutes les choses humaines avec

sévérité, mais avec calme. Ses principes étaient inflexibles, et

l'extrême pureté de sa conscience lui donnait le droit d'être ferme et

absolu avec les méchants. Il était peu susceptible d'enthousiasme, si ce

n'est lorsqu'il s'agissait de flétrir le vice par des paroles véhémentes

et de repousser l'hypocrite ostentation des faux dévots.

«Malgré cette noble sincérité et l'horreur qu'il éprouvait pour tout

machiavélisme religieux, cet homme respectable était peu compris et peu

aimé. On l'accusait de manquer de tolérance, et on le confondait avec

les fanatiques qui, sous la robe du lévite, recèlent la haine et

l'aigreur jalouse des cœurs froissés. Mais on était injuste envers lui,

je puis l'affirmer. C'était le plus chaste et en même temps le moins

chagrin des prêtres. La fermeté, l'esprit d'ordre et l'amour de la

justice, qui étaient les principaux traits de son caractère,

entretenaient dans ses manières et dans ses mœurs une sérénité

patriarcale. Sa maison était rigoureusement bien tenue; sa sœur, digne

et excellente ménagère, distribuait ses aumônes avec discernement, et il

avait si bien surveillé sa paroisse, qu'on n'y voyait plus aucun

malfaiteur ni aucun vagabond troubler le repos ou effaroucher la

conscience des honnêtes gens.

«C'est là ce qui faisait dire à des philanthropes imprudents qu'il se

conduisait plutôt en justicier inflexible qu'en apôtre miséricordieux.

Ces gens-là ne voulaient pas comprendre qu'il faisait la guerre au vice,

et ne haïssait dans les hommes que la souillure de leurs péchés.

«Pour moi, j'aimais en lui toutes choses, mais principalement cette

vertueuse rigueur, qui éclairait tous les doutes de ma conscience et qui

aplanissait toutes les difficultés de mon chemin. Guidé par lui, je me

sentais capable d'être vertueux comme lui. Ses conseils, ses

encouragements et ses éloges n'inondaient d'une joie céleste, et je ne

craignais point de chercher dans un noble orgueil la force dont l'homme

a besoin pour traverser les séductions coupables. Il m'exhortait à ce

sentiment d'estime envers moi-même, et me le faisait envisager comme la

plus sûre garantie contre la dépravation d'un siècle sans croyance.»

À cet endroit du récit de Julien, la Ginetta laissa tomber son éventail,

et ses regards vagues, qui tenaient le milieu entre le sommeil et la

préoccupation, troublèrent un peu le narrateur. Galeotto sourit à demi

et lui dit: «Prenez courage, mon cher monsieur de Fénelon; cette frivole

Cidalise n'est bonne qu'à découper du papier et à friser des petits

chiens.» La princesse lui imposa silence et pria Saint-Julien de

continuer.

«Lorsque j'entrai dans l'adolescence, un trouble inconnu vint porter

l'épouvante dans mes rêves et dans mes prières. Je m'en confessai à mon

instituteur, non comme à un prêtre, mais comme à un ami. Il me répondit

avec franchise et me révéla hardiment tous les secrets de la vie.--Si

vous étiez destiné à la virginité du sacerdoce, me dit-il, j'essaierais

de prolonger votre ignorance ou d'éteindre par la crainte les ardeurs de

votre jeune imagination; mais le germe des passions se révèle chez vous

avec trop de vivacité pour que j'essaie jamais de vous retirer du monde,

où votre place est marquée. Il ne s'agit que de bien diriger les

passions, pour qu'elles soient fertiles en nobles pensées et en belles

actions.

«Alors il essaya de me peindre les deux sortes d'amours qui souillent ou

purifient les âmes: l'attrait du plaisir qui, sans l'autre amour, ne

conduit qu'à l'abrutissement de l'esprit; et l'amour du cœur, qui

rapproche les êtres vertueux et produit l'union sainte de l'homme et de

la femme. Il me parla de cette compagne d'Adam, de ce rayon du ciel

envoyé au sommeil du premier homme, comme le plus beau don que Dieu eût

mis en réserve pour couronner l'œuvre de la création. Il me parla aussi

de cet être dégénéré qui, dans notre société corrompue, dément sa

céleste origine et enivre l'homme des poisons de la luxure, fruit amer

et impérissable de l'arbre de la science. Les portraits qu'il me fit de

la femme pure et de la femme vicieuse imprimèrent dans mon cœur, encore

enfant, deux images ineffaçables: l'une, divine et couronnée, comme les

vierges de nos églises, d'une sainte auréole; l'autre, hideuse et

grimaçante comme un rêve funeste. Que cette idée fût erronée dans sa

candeur, cela est hors de doute pour moi aujourd'hui, et pourtant je

n'ai pu perdre entièrement cette impression obstinée de ma première

jeunesse. La laideur du corps et celle de l'âme me semblent toujours

inséparables au premier abord; et quand je vois la beauté du visage

servir de masque à la corruption du cœur, j'en suis révolté comme d'une

double imposture, et je suis saisi de terreur comme à l'aspect d'un

bouleversement dans l'ordre éternel de l'univers.

«Au retour des Bourbons en France, mes parents revinrent de

l'émigration, et je quittai avec regret le presbytère pour aller vivre

dans le château délabré de mes ancêtres. Mon père sacrifia ses dernières

ressources pour rentrer en possession du manoir qui portait son nom;

mais il ne put racheter qu'une très-petite partie des terres

environnantes, et l'entretien d'une vaste maison et d'un parc sans

rapport achevèrent de rendre notre existence précaire et triste.

Néanmoins je me flattais, dans les commencements, de goûter un bonheur

nouveau pour moi dans l'intimité de ma mère, dont je me rappelais avec

amour les caresses et les premiers soins. Elle était encore belle malgré

ses cinquante ans, et à un esprit naturel et enjoué elle joignait assez

d'instruction et de jugement; mais, par une inconcevable fatalité, nos

opinions différaient sur beaucoup de points. Il est vrai que ma mère,

douce et facile dans son humeur railleuse, attachait peu d'importance à

nos discussions et semblait ne pas s'apercevoir de l'impression pénible

que j'en recevais; mais il m'était cruel de trouver dans une femme que

j'aurais voulu entourer du plus saint respect une légèreté de principes

si différente de ce que j'en attendais. Peu à peu, la frivolité avec

laquelle ma mère traitait mes plus chères croyances, l'espèce de pitié

moqueuse qu'elle avait pour mon caractère, me rendirent plus hardi, et

j'essayai de l'amener à mes idées; mais alors elle m'imposa silence avec

hauteur, et me reprocha aigrement ce qu'elle appelait le pédantisme de

l'intolérance. Mon père ne se mêlait jamais à nos contestations; presque

toujours endormi dans son fauteuil, il ne prenait intérêt qu'à sa partie

de piquet, que ma mère faisait, il est vrai, avec une obligeance

infatigable; et, pourvu que rien ne gênât ses habitudes paresseuses, il

s'accommodait de tous les visages et de tous les caractères. Un ami

subalterne de la maison me rendit, presque malgré moi, le triste service

de m'apprendre que ma mère avait souvent trompé autrefois ce débonnaire

mari, et me conseilla de heurter moins imprudemment ses souvenirs, et

peut-être les reproches secrets de sa conscience, par la rigidité de mes

principes. Je le remerciai de son avis, et j'en profitai. Je compris que

je n'avais plus le droit de discuter, puisque c'était m'arroger celui de

censurer la conduite de ma mère; mais en rentrant dans la voie d'un

froid respect, je sentis s'évanouir en moi cette sainte affection dont

j'avais conçu l'espoir.

«Je me retirai en moi-même; je devins mélancolique, souffrant, et

l'ennui s'empara de moi. Je pris dans cet isolement de l'âme une

habitude de réserve qui acheva de m'aliéner le cœur de mes parents. Ils

me le témoignèrent cruellement quatre ou cinq fois, et à la dernière je

pris mon parti. Je partis dans la nuit, leur laissant une lettre

d'humbles excuses, et leur promettant que, quelle que fût ma fortune,

ils n'auraient jamais à rougir de moi. Je me mis donc en route, au

hasard, tristement, et presque sans ressources, la gêne où vivaient mes

parents m'interdisant de leur demander le moindre sacrifice; j'espérai

en la Providence et un peu en mon courage. Votre Altesse sait le reste,

et grâce à sa bonté, je n'ai pas eu longtemps à supporter les fatigues

et les privations de mon voyage.

--Je te remercie, mon cher Julien, dit la princesse. Je vois que tu es

un honnête homme et un noble cœur; mais laisse-moi te parler en amie et

remplacer la mère que tu as abandonnée. Je crains que tu ne sois un peu

entaché, à ton insu et malgré toi, de l'esprit d'obstination et

d'orgueil que l'on reproche avec raison au clergé de France. Tu a subi

l'influence des prêtres dans ce qu'elle a de bon principalement, mais

aussi un peu dans ce qu'elle a de dangereux. Ton curé de village est

sans doute un homme vertueux et franc; mais peut-être ceux qui lui

reprochaient de manquer d'indulgence et de miséricorde n'avaient-ils pas

absolument tort. Je n'aime pas qu'on chasse d'un pays les vagabonds et

les malfaiteurs; c'est se défaire de la peste en faveur de son prochain.

Il vaudrait mieux essayer de fixer et d'employer les uns, de corriger ou

de contenir les autres. Ta mère me paraît une bonne femme que tu aurais

mieux fait d'accepter avec ses qualités et ses défauts, et je

l'estimerais encore mieux si tu avais ignoré ou enseveli dans un éternel

oubli les fautes de sa jeunesse. Prends-y garde, mon enfant: ce

caractère absolu, cette froide habitude de condamner en silence et de

fuir sans retour et sans pardon tout ce qui ne nous ressemble pas, peut

bien nous rendre coupables, dangereux aux autres et à nous-mêmes. Tu

vois déjà que tu t'es fait souffrir, que tu as gâté le bonheur possible

de la vie de famille; et sans doute ta mère, quelque frivole qu'elle

soit, doit avoir pleuré ton départ et ses motifs. Lui donnes-tu

quelquefois de tes nouvelles, au moins?

--Oui, Madame, répondit Saint-Julien.

--Eh bien, fais-le toujours, reprit-elle, et que le ton de tes lettres

lui fasse oublier ce que ton absence a de cruel et de mortifiant. Au

reste, ajoute la princesse en se levant et en lui tendant la main, vous

avez bien fait de nous dire toutes ces choses, monsieur le comte; nous

saurons mieux le respect que nous devons à vos chagrins. Mes enfants,

dit-elle aux deux autres, vous avez trop d'esprit et de délicatesse pour

ne pas le comprendre, le cœur de San-Giuliano n'est pas du même âge que

le votre. Il ne faut pas le traiter comme un camarade d'enfance. Et toi,

mon ami, dit-elle au jeune comte, il faut faire aussi quelque concession

à leur jeunesse, et tâcher de te distraire avec eux. Nous réunirons tous

nos efforts pour te faire l'avenir meilleur que le passé; si nous

échouons, c'est que l'amitié est sans puissance et ton âme sans oubli.»

L'heure étant venue où la princesse devait se montrer pour la première

fois depuis son retour à toute sa cour assemblée, elle prit le bras de

Julien pour se lever; puis elle passa sur sa robe de soie une pelisse de

velours brodée d'or et fourrée de zibeline. Le page prit son éventail de

plumes de paon. On remit à Julien un livre à riches fermoirs sur lequel

il devait inscrire les demandes présentées à la souveraine. La Ginetta,

qui avait des privilèges particuliers, se mêla à trois grandes dames

autrichiennes qui, par droit de noblesse, avaient la charge honorifique

de paraître en public les suivantes de la princesse. Elles n'étaient

guère flattées de voir une Vénitienne sans naissance et, disaient-elles,

sans conduite, marcher du même pas et leur ôter sans façon des mains la

queue du manteau ducal; mais la princesse avait des volontés absolues.

Elle eût chassé ces douairières plutôt que de contrarier sa jeune

favorite, et aucun homme de cour ne trouvait à redire à l'admission

d'une si belle personne dans les salles de réception.

Quand la princesse eut agréé les hommages de ses flatteurs, elle leur

présenta son secrétaire intime, le comte de Saint-Julien. Au ton de sa

voix, tous comprirent que ce n'était pas à la lettre un successeur de

l'abbé Scipione, et qu'il fallait se conduire autrement avec lui.

Saint-Julien fut donc étourdi et presque effrayé des protestations et

des avances qui lui furent faites de tous côtés. Il était bien loin

d'avoir conçu une si haute idée de son rôle. «Eh! mon Dieu! se

disait-il, si j'étais l'époux de la princesse, on ne me traiterait pas

mieux. Tous ces gens-là doivent pourtant bien savoir dans quel costume

je suis arrivé ici.» En voyant combien les hommes sont rampants et

souples devant tout ce qui semble accaparer la faveur du maître, il

s'étonna d'avoir été si craintif. «Qu'est-ce donc que cette grandeur que

j'avais rêvée? se dit-il; où sont ces hommes élevés qui soutiennent la

dignité de leur rang par de nobles actions, et qui ont le cœur fier et

hardi comme la devise de leurs ancêtres? Les vrais nobles sont-ils aussi

rares que les vrais talents?»

Le jour même, on célébra le mariage de l'aide de camp Lucioli avec la

lectrice mistress White. Ce fut un grand sujet d'étonnement pour Julien,

de voir ce beau jeune homme épouser une vieille fille d'un rang obscur

et d'un esprit médiocre. Personne ne songea à partager la surprise de

Julien. La duègne était richement dotée par la princesse, et Lucioli

pourrait désormais satisfaire ses étroites vanités et déployer un luxe

insolent. Il était réconcilié avec sa situation, et trouvait dans le

maintien grave de Quintilia plus d'indulgence pour son amour-propre

qu'il ne l'avait espéré.

En effet, la princesse présida cette cérémonie avec un sang-froid

imperturbable. Il était impossible de se douter, à son air austère et

maternel, qu'elle fût occupée à se divertir sérieusement d'une victime

insolente et lâche. Dans aucun recoin de la chapelle on n'osa échanger

le plus furtif sourire. Les lèvres de Quintilia étaient immobiles et

serrées comme celles d'un mathématicien qui résout intérieurement un

problème. Julien se méfia néanmoins de cette affectation, et quand vers

minuit la princesse se retrouva dans son appartement avec lui, Ginetta

et Galeotto, il ne s'étonna guère de la scène qui eut lieu, devant lui.

La Ginetta, mettant son mouchoir sur sa bouche, semblait attendre dans

une impatience douloureuse le signal de sa délivrance, lorsque

Quintilia, se laissant tomber tout de son long sur le tapis, lui donna

l'exemple d'un rire inextinguible et presque convulsif. Le page fit la

troisième partie, et Julien resta ébahi à les contempler jusqu'à ce que,

les rires un peu apaisés, un feu roulant et croisé de sarcasmes amers et

d'observations caustiques lui fit comprendre qu'on venait de jouer la

plus majestueuse des farces dont un amant rebuté ou disgracié pût être

la victime ou le bouffon.

«Je n'aime pas cela, dit-il au page lorsqu'ils se retrouvèrent ensemble

dans leur appartement. Ou Lucioli est un pauvre niais qu'on mystifie

sans pitié, ou c'est un misérable qui se console avec de l'argent, et

qu'il faudrait plutôt chasser.

--Vous avez l'air, dit le page d'un ton assez sec et sérieux, de

critiquer la conduite de notre bienfaitrice; je vous dirai, moi aussi,

monsieur de Saint-Julien, je n'aime pas cela.

--Mettez-vous à ma place, répondit Julien un peu confus; ne

penseriez-vous pas, en voyant des choses si étranges, que la princesse

est bien cruelle envers ceux qui osent s'élever jusqu'à elle, ou bien

inconstante envers ceux qu'elle y fait monter un instant?»

Le page ne répondit que par un grand éclat de rire; puis, reprenant

aussitôt son sérieux, il quitta Saint-Julien en lui disant: «Mon ami, ni

le dévouement ni la prudence n'admettent l'esprit d'analyse.»

Le secrétaire intime · 第 11 / 37 题