II.

Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien

retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les

circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements.

Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa

l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de

coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou

comédienne.

Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses

compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas

vers lui, et lui dit:--«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien

prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous

asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son

commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même...

--La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon,

date de l'an mil cent sept.»

La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien,

partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train

d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en

faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans

savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas

prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie

chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes,

cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait

des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur

de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il

voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence.

«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le

potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de

nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est

bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les

Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de

par delà les Alpes moins d'_influenza_ contre la santé de nos

aristocraties.»

Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une

apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis

assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il,

l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens

qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout

aussi bien assis que moi devant son souper.»

La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table,

lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs:

l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui

découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa

favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le

repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper.

«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est

assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien

désenchanté par cette supposition.

Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa

peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate

qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient

un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa

conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta,

qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait

assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives

la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'œil et

du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le

premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade

disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique.

La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de

vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes

les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle,

mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant

ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille

circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une

franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame

Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui

n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La

princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et,

pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un

religieux silence.

À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si

porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée,

la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse.

Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la

discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût

des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le

railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il

était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de

comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de

cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans

voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au

rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et

quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la

prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.»

Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit

en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le

maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son

adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont

empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui

exprimer mes sentiments. Allez.»

Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un

prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit.

Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait

rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira.

Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer

aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à

sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui.

Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance

qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée

d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une

telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre,

entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et

d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint

debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide.

La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un

signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette

reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa

sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne

d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui

retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais

lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir

pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette

magnifique chevelure.

Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle

était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes

qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et

si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille

comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est

dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se

jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les

légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa

poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis,

rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait

ruisseler aux lumières comme un flot d'encre.

Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa

jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de

soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses

babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure

flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque.

Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette

beauté orientale du type le plus pur.

Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la

princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de

remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et

de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.

Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il

combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter

la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas.

«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui,

comprends-tu cela?

--Pas un mot, Madame.

--Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte

latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant

Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?»

Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en

latin.

C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner

des vertiges.

La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en

continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et

redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une

intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'œil si net, si hardi

sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait

plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur

les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir;

mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de

madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec

bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque,

abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières

naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia,

le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se

livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte

lumineux de ses propres idées.

Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la

honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses

argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de

madame Cavalcanti, vis-à-vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses

grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le

peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait

croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son

genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le

regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine

contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt.

Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air

effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une

expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une

flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.

«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous

retirer.»

Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le

moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait

jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde.

Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants

plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes.

Tout à coup la princesse lui dit avec aisance:

«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et

je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation

soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je

désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de

voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma

voiture... Voyons, où allez-vous?

--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile;

mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à

charge à personne.

--Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des

personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services

profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai

besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre.

Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer

si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.»

En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec

l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant

l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui.

«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la

plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.»

Le secrétaire intime · 第 8 / 37 题