Au moment d'entrer dans l'appartement de la princesse, Saint-Julien
retrouva cette assurance à laquelle nous atteignons quand les
circonstances forcent notre timidité dans ses derniers retranchements.
Il serra la boucle de sa ceinture, prit d'une main sa barrette, passa
l'autre dans ses cheveux, et entra tout résolu de s'asseoir en blouse de
coutil à la table de madame de Cavalcanti, fût-elle princesse ou
comédienne.
Elle était debout et marchait dans sa chambre, tout en causant avec ses
compagnons de voyage. Lorsqu'elle vit Saint-Julien, elle fit deux pas
vers lui, et lui dit:--«Allons donc, Monsieur, vous vous êtes fait bien
prier! Est-ce que vous craignez de compromettre votre généalogie en vous
asseyant à notre table? Il n'y a pas de noblesse qui n'ait eu son
commencement, Monsieur, et la vôtre elle-même...
--La mienne, Madame! répondit Saint-Julien en l'interrompant sans façon,
date de l'an mil cent sept.»
La princesse, qui ne se doutait guère des méfiances de Saint-Julien,
partit d'un grand éclat de rire. L'espiègle Ginetta, qui était en train
d'emporter quelques chiffons de sa maîtresse, ne put s'empêcher d'en
faire autant; l'abbé, voyant rire la princesse, se mit à rire sans
savoir de quoi il était question. Le seul personnage qui ne parût pas
prendre part à cette gaieté fut un grand officier en habit de fantaisie
chocolat, sanglé d'or sur la poitrine, emmoustaché jusqu'aux tempes,
cambré comme une danseuse, éperonné comme un coq de combat. Il roulait
des yeux de faucon en voyant l'aplomb de Saint-Julien et la bonne humeur
de la princesse; mais Saint-Julien se fiait si peu à tout ce qu'il
voyait, qu'il s'imagina les voir échanger des regards d'intelligence.
«Allons, mettons-nous à table, dit la princesse en voyant fumer le
potage. Quand la première faim sera apaisée, nous prierons monsieur de
nous raconter les faits et gestes de ses ancêtres. En vérité, il est
bien fâcheux, pour nous autres souverains légitimes, que tous les
Français ne soient pas dans les idées de celui-ci. Il nous viendrait de
par delà les Alpes moins d'_influenza_ contre la santé de nos
aristocraties.»
Saint-Julien se mit à manger avec assurance et à regarder avec une
apparente liberté d'esprit les personnes qui l'entouraient. «Si je suis
assis, en effet, à la table d'une Altesse Sérénissime, se dit-il,
l'honneur est moins grand que je ne l'imaginais; car voici des gens
qu'elle a traités comme des laquais toute la journée, et qui sont tout
aussi bien assis que moi devant son souper.»
La princesse avait coutume, en effet, de faire manger à sa table,
lorsqu'elle était en voyage seulement, ses principaux serviteurs:
l'abbé, qui était son secrétaire; la lectrice, duègne silencieuse qui
découpait le gibier; l'intendant de sa maison, et même la Ginetta, sa
favorite; deux autres domestiques d'un rang inférieur servaient le
repas, deux autres encore aidaient l'aubergiste à monter le souper.
«C'est au moins la maîtresse d'un prince, pensa Saint-Julien; elle est
assez belle pour cela.» Et il la regarda encore, quoiqu'il fût bien
désenchanté par cette supposition.
Elle était admirablement belle à la clarté des bougies; le ton de sa
peau, un peu bilieux dans le jour, devenait le soir d'une blancheur mate
qui était admirable. À mesure que le souper avançait, ses yeux prenaient
un éclat éblouissant; sa parole était plus brève, plus incisive; sa
conversation étincelait d'esprit; mais, à l'exception de la Ginetta,
qui, en qualité d'enfant gâté, mettait son mot partout, et singeait
assez bien les airs et le ton de sa maîtresse, tous les autres convives
la secondaient fort mal. La lectrice et l'abbé approuvaient de l'œil et
du sourire toutes ses opinions, et n'osaient ouvrir la bouche. Le
premier écuyer d'honneur paraissait joindre à une très-maussade
disposition accidentelle une nullité d'esprit passée à l'état chronique.
La princesse semblait être en humeur de causer; mais elle faisait de
vains efforts pour tirer quelque chose de ce mannequin brodé sur toutes
les coutures. Saint-Julien se sentait bien la force de parler avec elle,
mais il n'osait pas se livrer. Enfin il prit son parti, et, affrontant
ce regard curieusement glacial que chacun laisse tomber en pareille
circonstance sur celui qui n'a pas encore parlé, il débuta par une
franche et hardie contradiction à un aphorisme moqueur de madame
Cavalcanti. Sans s'apercevoir qu'il inquiétait l'écuyer d'honneur, qui
n'entendait pas bien le français, il s'exprima dans cette langue. La
princesse, qui la possédait parfaitement, lui répondit de même, et,
pendant un quart d'heure, toute la table écouta leur dialogue dans un
religieux silence.
À vingt ans, on passe rapidement du mépris à l'enthousiasme. On est si
porté à augurer favorablement des hommes, qu'on fait immense, exagérée,
la réparation qu'on leur accorde à la moindre apparence de sagesse.
Saint-Julien, frappé du grand sens que la princesse déploya dans la
discussion, était bien près de tomber dans cet excès, quoiqu'il y eût
des instants encore où l'idée d'une scène habilement jouée pour le
railler venait faire danser des fantômes devant ses yeux éblouis. Il
était tenté de prendre toute cette cour italienne pour une troupe de
comédiens ambulants. «La prima donna, se disait-il, joue le rôle de
cette princesse au nom précieux; l'aide de camp n'est qu'un ténor sans
voix et sans âme; cet intendant sourd et muet est peut-être habitué au
rôle de la statue du Commandeur; la Ginetta est une vraie Zerlina; et
quant à cet abbé stupide, c'est sans doute quelque banquier juif que la
prima donna traîne à sa suite et qui défraie toute la troupe.»
Après le dîner, la princesse, s'adressant à son premier écuyer, lui dit
en italien: «Lucioli, allez de ma part rendre visite à mon ami le
maréchal de camp ***, qui réside dans cette ville. Informez-vous de son
adresse, dites-lui que l'empressement et la fatigue du voyage m'ont
empêchée de l'inviter à souper, mais que je vous ai chargé de lui
exprimer mes sentiments. Allez.»
Lucioli, assez mécontent d'une mission qui pouvait bien n'être qu'un
prétexte pour l'éloigner, n'osa résister et sortit.
Dès qu'il fut dehors, l'abbé vint demander à Son Altesse si elle n'avait
rien à lui commander, et, sur sa réponse négative, il se retira.
Saint-Julien, ne sachant quelle contenance faire, allait se retirer
aussi; mais elle le rappela en lui disant qu'elle avait pris plaisir à
sa conversation, et qu'elle désirait causer encore avec lui.
Saint-Julien trembla de la tête aux pieds. Un sentiment de répugnance
qui allait jusqu'à l'horreur était le seul qui pût s'allier à l'idée
d'une femme d'un rang auguste livrée à la galanterie. Il trouvait une
telle femme d'autant plus haïssable qu'elle était plus à craindre,
entourée de moyens de séduction, et l'âme remplie de traîtrise et
d'habileté. Il regarda fixement la princesse italienne, et se tint
debout auprès de la porte, dans une attitude hautaine et froide.
La princesse Cavalcanti ne parut pas y faire attention; elle fit un
signe à Ginetta et remit un volume à la lectrice. Aussitôt la soubrette
reparut avec une toilette portative en laque japonaise qu'elle dressa
sur une table. Elle tira d'un sac de velours brodé un énorme peigne
d'écaille blonde incrusté d'or; et, détachant la résille de soie qui
retenait les cheveux de sa maîtresse, elle se mit à la peigner, mais
lentement, et d'une façon insolente et coquette, qui semblait n'avoir
pas d'autre but que d'étaler aux yeux de Saint-Julien le luxe de cette
magnifique chevelure.
Au fait, il n'en existait peut-être pas de plus belle en Europe. Elle
était d'un noir de corbeau, lisse, égale, si luisante sur les tempes
qu'on en eût pris le double bandeau pour un satin brillant; si longue et
si épaisse qu'elle tombait jusqu'à terre et couvrait toute la taille
comme un manteau. Saint-Julien n'avait rien vu de semblable, si ce n'est
dans ses élucubrations fantastiques. Le peigne doré de la Ginetta se
jouait en éclairs dans ce fleuve d'ébène, tantôt faisant voltiger les
légères tresses sur les épaules de la princesse, tantôt posant sur sa
poitrine de grandes masses semblables à des écharpes de jais; et puis,
rassemblant tout ce trésor sous son peigne immense, elle le faisait
ruisseler aux lumières comme un flot d'encre.
Avec sa tunique de damas jaune, brodée tout autour de laine rouge, sa
jupe et son pantalon de mousseline blanche, sa ceinture en torsade de
soie, liée autour des reins et tombant jusqu'aux genoux; avec ses
babouches brodées, ses larges manches ouvertes et sa chevelure
flottante, la riche Quintilia ressemblait à une princesse grecque.
Ianthé, Haïdé, n'eussent pas été des noms trop poétiques pour cette
beauté orientale du type le plus pur.
Pendant cette toilette inutile et voluptueuse, la duègne lisait, et la
princesse semblait ne pas écouter, occupée qu'elle était d'ôter et de
remettre ses bagues, de nettoyer ses ongles avec une crème parfumée et
de les essuyer avec une batiste garnie de dentelles.
Saint-Julien ne pouvait pas la regarder sans une admiration qu'il
combattait en vain. Pour conjurer l'enchanteresse, il eût voulu écouter
la lecture. C'était un livre allemand qu'il n'entendait pas.
«Fanciullo, lui dit la princesse sans lever les yeux sur lui,
comprends-tu cela?
--Pas un mot, Madame.
--Mistress White, dit-elle en anglais à la lectrice, lisez le texte
latin qui est en regard. Je présume, ajouta-t-elle en regardant
Saint-Julien, que vous avez fait vos études, monsieur le gentilhomme?»
Louis ne répondit que par un signe de tête; la lectrice lut le texte en
latin.
C'était un ouvrage de métaphysique allemande, la plus propre à donner
des vertiges.
La princesse interrompait de temps en temps la lecture, et, tout en
continuant ses féminines recherches de toilette, contredisait et
redressait la logique du livre avec une supériorité si mâle, avec une
intelligence si pénétrante; elle jetait un coup d'œil si net, si hardi
sur les subtilités de cette mystérieuse analyse, que Julien ne savait
plus à quelle opinion s'arrêter. Pressé par elle de donner son avis sur
les rêveries de l'ascétique Allemand, il déploya tout son petit savoir;
mais il vit bientôt que c'était peu de chose en comparaison de celui de
madame Cavalcanti. Elle le critiqua doucement, le battit avec
bienveillance, et finit par l'écouter avec plus d'attention, lorsque,
abandonnant la controverse ergoteuse, il se fia davantage aux lumières
naturelles de sa raison et aux inspirations de sa conscience. Quintilia,
le voyant dans une bonne voie, l'écoutait parler. Insensiblement il se
livra à ce bien-être intellectuel qu'on éprouve à se rendre un compte
lumineux de ses propres idées.
Il quitta peu à peu la place éloignée et l'attitude contrainte où la
honte l'avait retenu. Il était embarqué dans la plus belle de ses
argumentations lorsqu'il s'aperçut qu'il était appuyé sur la toilette de
madame Cavalcanti, vis-à-vis d'elle, et sous le feu immédiat de ses
grands yeux noirs. Elle avait quitté ses brosses à ongles et repoussé le
peigne de Ginetta; tout enveloppée de ses longs cheveux, elle avait
croisé sa jambe droite sur son genou gauche, et ses mains autour de son
genou droit. Dans cette attitude d'une grâce tout orientale, elle le
regardait avec un sourire de douceur angélique, mêlé à une certaine
contraction de sourcil qui exprimait un sérieux intérêt.
Saint-Julien, tout épouvanté du danger qu'il courait, s'arrêta d'un air
effaré au milieu d'une phrase; mais il voulut en vain donner une
expression farouche à son regard, malgré lui il en laissa jaillir une
flamme amoureuse et chaste qui fit sourire la princesse.
«C'est assez, dit-elle à sa lectrice; mistress White, vous pouvez vous
retirer.»
Louis n'y comprit rien, la tête lui tournait. Il voyait approcher le
moment décisif avec terreur; il pensait au rôle ridicule qu'il allait
jouer en repoussant les avances de la plus belle personne du monde.
Pourtant il se jurait à lui-même de ne jamais servir aux méprisants
plaisirs d'une femme, fût-il devenu lui-même le plus roué des hommes.
Tout à coup la princesse lui dit avec aisance:
«Bonsoir, mon cher enfant; je suppose que vous avez besoin de repos, et
je sens le sommeil me gagner aussi. Ce n'est pas que votre conversation
soit faite pour endormir; elle m'a été infiniment agréable, et je
désirerais prolonger le plaisir de cette rencontre. Si vos projets de
voyage s'accordaient avec les siens, je vous offrirais une place dans ma
voiture... Voyons, où allez-vous?
--Je l'ignore, Madame; je suis un aventurier sans fortune et sans asile;
mais, quelque misérable que je sois, je ne consentirai jamais à être à
charge à personne.
--Je le crois, dit la princesse avec une bonté grave; mais entre des
personnes qui s'estiment, il peut y avoir un échange de services
profitable et honorable à toutes deux. Vous avez des talents, j'ai
besoin des talents d'autrui; nous pouvons être utiles l'un à l'autre.
Venez me voir demain matin; peut-être pourrons-nous ne pas nous séparer
si tôt, après nous être entendus si vite et si bien.»
En achevant ces mots, elle lui tendit la main et la lui serra avec
l'honnête familiarité d'un jeune homme. Saint-Julien, en descendant
l'escalier, entendit les verrous de l'appartement se tirer derrière lui.
«Allons, dit-il, j'étais un fou et un niais; madame Cavalcanti est la
plus belle, la plus noble, la meilleure des femmes.»