Par une belle journée, cheminait sur la route de Lyon à Avignon un jeune
homme de bonne mine. Il se nommait Louis de Saint-Julien, et portait à
bon droit le titre de comte, car il était d'une des meilleures familles
de sa province. Néanmoins il allait à pied avec un petit sac sur le dos;
sa toilette était plus que modeste, et ses pieds enflaient d'heure en
heure sous ses guêtres de cuir poudreux.
Ce jeune homme, élevé à la campagne par un bon et honnête curé, avait
beaucoup de droiture, passablement d'esprit, et une instruction assez
recommandable pour espérer l'emploi de précepteur, de
sous-bibliothécaire ou de secrétaire intime. Il avait des qualités et
même des vertus. Il avait aussi des travers et même des défauts; mais il
n'avait point de vices. Il était bon et romanesque, mais orgueilleux et
craintif, c'est-à-dire susceptible et méfiant, comme tous les gens sans
expérience de la vie et sans connaissance du monde.
Si ce rapide exposé de son caractère ne suffit point pour exciter
l'intérêt du lecteur, peut-être la lectrice lui accordera-t-elle un peu
de bienveillance en apprenant que M. Louis de Saint-Julien avait de
très-beaux yeux, la main blanche, les dents blanches et les cheveux
noirs.
Pourquoi ce jeune homme voyageait-il à pied? c'est qu'apparemment il
n'avait pas le moyen d'aller en voiture. D'où venait-il? c'est ce que
nous vous dirons en temps et lieu. Où allait-il? il ne le savait pas
lui-même. On peut résumer cependant son passé et son avenir en peu de
mots: il venait du triste pays de la réalité, et il tâchait de s'élancer
à tout hasard vers le joyeux pays des chimères.
Depuis huit jours qu'il était en route, il avait héroïquement supporté
la fatigue, le soleil, la poussière, les mauvais gîtes, et l'effroi
insurmontable qui chemine toujours triste et silencieux sur les talons
d'un homme sans argent. Mais une écorchure à la cheville le força de
s'asseoir au bord d'une haie, près d'une métairie où l'on avait
récemment établi un relais de poste aux chevaux.
Il y était depuis un instant lorsqu'une très-belle et leste berline de
voyage vint à passer devant lui; elle était suivie d'une calèche et
d'une chaise de poste qui paraissaient contenir la suite ou la famille
de quelque personnage considérable.
L'idée vint à Julien de monter derrière une de ces voitures; mais à
peine y fut-il installé, que le postillon, jetant de côté un regard
exercé à ce genre d'observation, découvrit la silhouette du délinquant,
qui courait avec l'ombre de la voiture sur le sable blanc du chemin.
Aussitôt il s'arrêta et lui commanda impérieusement de descendre.
Saint-Julien descendit et s'adressa aux personnes qui étaient dans la
chaise, s'imaginant dans sa confiance honnête qu'une telle demande ne
pouvait être repoussée que par un postillon grossier; mais les deux
personnes qui occupaient la voiture étaient une lectrice et un
majordome, gens essentiellement hautains et insolents par état. Ils
refusèrent avec impertinence.--Vous n'êtes que des laquais mal appris!
leur cria Saint-Julien en colère, et l'on voit bien que c'est vous qui
êtes faits pour monter derrière la voiture des gens comme il faut.
Saint-Julien parlait haut et fort; le chemin était montueux, et les
trois voitures marchaient lentement et sans bruit sans un sable mat et
chaud. La voix de Julien et celle du postillon, qui l'insultait pour
complaire aux voyageurs de la chaise, furent entendues de la personne
qui occupait la berline. Elle se pencha hors de la portière pour
regarder ce qui se passait derrière elle, et Saint-Julien vit avec une
émotion enfantine le plus beau buste de femme qu'il eût jamais imaginé;
mais il n'eut pas le temps de l'admirer; car dès qu'elle jeta les yeux
sur lui, il baissa timidement les siens. Alors cette femme si belle,
s'adressant au postillon et à ses gens d'une grosse voix de contralto et
avec un accent étranger assez ronflant, les gourmanda vertement et
interpella le jeune voyageur avec familiarité:--Viens çà, mon enfant,
lui dit-elle, monte sur le siège de ma voiture; accorde seulement un
coin grand comme la main à ma levrette blanche qui est sur le
marchepied. Va, dépêche-toi; garde tes compliments et tes révérences
pour un autre jour.
Saint-Julien ne se le fit pas dire deux fois, et, tout haletant de
fatigue et d'émotion, il grimpa sur le siège et prit la levrette sur ses
genoux. La voiture partit au galop en arrivant au sommet de la côte.
Au relais suivant, qui fut atteint avec une grande rapidité,
Saint-Julien descendit, dans la crainte d'abuser de la permission qu'on
lui avait donnée; et comme il se mêla aux postillons, aux chevaux, aux
poules et aux mendiants qui encombrent toujours un relais de poste, il
put regarder la belle voyageuse à son aise. Elle ne faisait aucune
attention à lui et tançait tous ses laquais l'un après l'autre d'un ton
demi-colère, demi-jovial. C'était une personne étrange, et comme Julien
n'en avait jamais vu. Elle était grande, élancée; ses épaules étaient
larges; son cou blanc et dégagé avait des attitudes à la fois cavalières
et majestueuses. Elle paraissait bien avoir trente ans, mais elle n'en
avait peut-être que vingt-cinq; c'était une femme un peu fatiguée; mais
sa pâleur, ses joues minces et le demi-cercle bleuâtre creusé sous ses
grands yeux noirs donnaient une expression de volonté pensive,
d'intelligence saisissante et de fermeté mélancolique à toute cette
tête, dont la beauté linéaire pouvait d'ailleurs supporter la
comparaison avec les camées antiques les plus parfaits.
La richesse et la coquetterie de son costume de voyage n'étonnèrent pas
moins Julien que ses manières. Elle paraissait très-vive et très-bonne,
et jetait de l'argent aux pauvres à pleines mains. Il y avait dans sa
voiture deux autres personnes, que Saint-Julien ne songea pas à
regarder, tant il était absorbé par celle-là.
Au moment de repartir, elle se pencha de nouveau; et, cherchant des yeux
Saint-Julien, elle le vit qui s'approchait, le chapeau à la main, pour
lui faire ses remerciements. Il n'eût pas osé renouveler sa demande;
mais elle le prévint. «Eh bien! lui dit-elle, est-ce que tu restes ici?
--Madame, répondit Julien, je me rends à Avignon; mais je craindrais...
--Eh bien! eh bien! dit-elle avec sa voix mâle et brève, je t'y
conduirai avant la nuit, moi. Allons, remonte.»
Ils arrivèrent en effet avant la nuit. Saint-Julien avait eu bien envie
de se retourner cent fois durant le voyage et de jeter un coup d'œil
furtif dans la voiture, où il eût pu plonger en faisant un mouvement;
mais il ne l'osa pas, car il sentit que sa curiosité aurait le caractère
de la grossièreté et de l'ingratitude. Seulement il était descendu à
tous les relais pour regarder la belle voyageuse à la dérobée, pour
examiner ses actions, écouter ses paroles, scruter sa conduite, en
affectant l'air indifférent et distrait. Il avait trouvé en elle ce
continuel mélange du caractère impérial et du caractère bon enfant, qui
ne le menait à aucune découverte. Il n'eût pas osé s'adresser aux
personnes de sa suite pour exprimer la curiosité imprudente qui
chauffait dans sa tête. Il était dans une très-grande anxiété en
s'adressant les questions suivantes:--Est-ce une reine ou une
courtisane?--Comment le savoir?--Que m'importe? Pourquoi suis-je si
intrigué par une femme que j'ai vue aujourd'hui et que je ne verrai plus
demain?
La voyageuse et sa suite entrèrent avec grand fracas dans la principale
auberge d'Avignon. Saint-Julien se hâta de se jeter en bas de la
voiture, afin de s'enfuir et de n'avoir pas l'air d'un mendiant
parasite.
Mais à la vue de l'aubergiste et de ses aides de camp en veste blanche
qui accouraient à la rencontre de la voyageuse, il s'arrêta, enchaîné
par une invincible curiosité, et il entendit ces mots, qui lui ôtèrent
un poids énorme de dessus le cœur, partir de la bouche du patron:
«J'attendais Votre Altesse, et j'espère qu'elle sera contente.»
Saint-Julien, rassuré sur une crainte pénible, se résolut alors à faire
sa première folie. Au lieu d'aller chercher, comme à l'ordinaire, un
gîte obscur et frugal dans quelque faubourg de la ville, il demanda une
chambre dans le même hôtel que la princesse, afin de la voir encore, ne
fût-ce qu'un instant et de loin, au risque de dépenser plus d'argent en
un jour qu'il n'avait fait depuis qu'il était en voyage.
Il ne rencontra que des figures accortes et des soins prévenants, parce
qu'on le crut attaché au service de la princesse, et que les riches sont
en vénération dans toutes les auberges du monde.
Après s'être retiré dans sa chambre pour faire un peu de toilette, il
s'assit dans la cour sur un banc et attacha son regard sur les fenêtres
où il supposa que pouvait se montrer la princesse. Son espérance fut
promptement réalisée: les fenêtres s'ouvrirent, deux personnes
apportèrent un fauteuil et un marchepied sur le balcon, et la princesse
vint s'y étendre d'une façon assez nonchalante en fumant des cigarettes
ambrées; tandis qu'un petit homme sec et poudré apporta une chaise
auprès d'elle, déploya lentement un papier, et se mit à lui faire d'un
ton de voix respectueux la lecture d'une gazette italienne.
Tout en fumant une douzaine de cigarettes que lui présentait tout
allumées une très-jolie suivante qu'à l'élégance de sa toilette
Saint-Julien prit au moins pour une marquise, l'altesse ultramontaine le
regarda en clignotant de l'œil d'une manière qui le fit rougir jusqu'à
la racine des cheveux. Puis elle se tourna vers sa suivante, et, sans
égard pour les poumons de l'abbé, qui lisait pour les murailles:
«Ginetta, est-ce que c'est là l'enfant que nous avons ramassé ce matin
sur la route?
--Oui, Altesse.
--Il a donc changé de costume?
--Altesse, il me semble que oui.
--Il loge donc ici?
--Apparemment, Altesse.
--En bien! l'abbé, pourquoi vous interrompez-vous?
--J'ai cru que Votre Altesse ne daignait plus entendre la lecture des
journaux.
--Qu'est-ce que cela vous fait?»
L'abbé reprit sa tâche. La princesse demanda quelque chose à Ginetta,
qui revint avec un lorgnon. La princesse lorgna Julien.
Saint-Julien était d'une très-délicate et très-intéressante beauté:
pâlie par le chagrin et la fatigue, sa figure était pleine de langueur
et de tendresse.
La princesse remit le lorgnon à Ginetta en lui disant: «_Non è troppo
brutto._» Puis elle reprit le lorgnon et regarda encore Julien. L'abbé
lisait toujours.
Saint-Julien n'avait pu faire une brillante toilette; il avait tiré de
son petit sac de voyage une blouse de coutil, un pantalon blanc, une
chemise blanche et fine; mais cette blouse, serrée autour de la taille,
dessinait un corps souple et mince comme celui d'une femme; sa chemise
ouverte laissait voir un cou de neige à demi caché par de longs cheveux
noirs. Une barrette de velours noir posée de travers lui donnait un air
de page amoureux et poète. «Maintenant qu'il n'est plus couvert de
poussière, dit Ginetta, il a l'air tout à fait bien né.
--Hum! dit la princesse en jetant son cigare sur le journal que lisait
l'abbé, et qui prit feu sous le nez du digne personnage, c'est quelque
pauvre étudiant.»
Saint-Julien n'entendait point ce que disaient ces deux femmes; mais il
vit bien qu'elles s'occupaient de lui, car elles ne se donnaient pas la
moindre peine pour le cacher. Il fut un peu piqué de se voir presque
montré au doigt, comme s'il n'eût pas été un homme et comme si elles
eussent cru impossible de se compromettre vis-à-vis de lui. Pour
échapper à cette impertinente investigation, il rentra dans la salle des
voyageurs.
Il était au moment de s'asseoir à la table d'hôte lorsqu'il se sentit
frapper sur l'épaule; et, se retournant brusquement, il vit cette piètre
figure et cette maigre personne d'abbé qui lui était apparue sur le
balcon.
L'abbé, l'ayant attiré dans un coin et l'ayant accablé de révérences
obséquieuses, lui demanda s'il voulait souper avec Son Altesse
sérénissime la princesse de Cavalcanti. Saint-Julien faillit tomber à la
renverse; puis, reprenant ses esprits, il s'imagina que sous la triste
mine de l'abbé pouvait bien s'être cachée quelque humeur ironique et
facétieuse; et, s'armant de beaucoup de sang-froid: «Certainement,
Monsieur, répondit-il, quand elle m'aura fait l'honneur de m'inviter.
--Aussi, Monsieur, reprit l'abbé en se courbant jusqu'à terre, c'est une
commission que je remplis.
--Oh! cela ne suffit pas, dit Saint-Julien, qui se crut joué et persiflé
par la princesse elle-même. Entre gens de notre rang, madame la
princesse Cavalcanti sait bien qu'on n'emploie pas un abbé en guise
d'ambassadeur. Je veux traiter avec un personnage plus important que
Votre Seigneurie, ou recevoir une lettre signée de l'illustre main de
Son Altesse.»
L'abbé ne fit pas la moindre objection à cette prétention singulière;
son visage n'exprima pas la moindre opinion personnelle sur la
négociation qu'il remplissait. Il salua profondément Julien, et le
quitta en lui disant qu'il allait porter sa réponse à la princesse.
Sait-Julien revint s'asseoir à la table d'hôte, convaincu qu'il venait
de déjouer une mystification. Il avait si peu l'usage du monde, que ses
étonnements n'étaient pas de longue durée. «Apparemment, se disait-il,
que ces choses-là se font dans la société.»
Il était retombé dans sa gravité habituelle, lorsqu'il fut réveillé par
le nom de Cavalcanti, qu'il entendit prononcer confusément au bout de la
table.
«Monsieur, dit-il à un commis voyageur qui était à son côté, qu'est-ce
donc que la princesse Cavalcanti?
--Bah! dit le commis en relevant sa moustache blonde et en se donnant
l'air dédaigneux d'un homme qui n'a rien de neuf à apprendre dans
l'univers, la princesse Quintilia Cavalcanti? Je ne m'en soucie guère;
une princesse comme tant d'autres! Race italienne croisée allemande.
Elle était riche; on lui a fait épouser je ne sais quel principicule
d'Autriche, qui a consenti pour obtenir sa fortune à ne pas lui donner
son nom. Ces choses-là se font en Italie: j'ai passé par ce pays-là, et
je le connais comme mes poches. Elle vient de Paris et retourne dans ses
États. C'est une principauté esclavone qui peut bien rapporter un
million de rente. Bah! qu'est-ce que cela? Nous avons dans le commerce
des fortunes plus belles qui font moins d'étalage.
--Mais quel est le caractère de cette princesse Cavalcanti?
--Son caractère! dit le commis voyageur d'un ton d'ironie méprisante;
qu'est-ce que vous en voulez faire, de son caractère?»
Saint-Julien allait répondre lorsque le maître de l'auberge lui frappa
sur l'épaule et l'engagea à sortir un instant avec lui.
«Monsieur, lui dit-il d'un air consterné, il se passe des choses bien
extraordinaires entre vous et son Altesse madame la princesse de
Cavalcanti.
--Comment, Monsieur?...
--Comment, Monsieur! Son Altesse vous invite à venir souper avec elle,
et vous refusez! Vous êtes cause que cet excellent abbé Scipion vient
d'être sévèrement grondé. La princesse ne veut pas croire qu'il se soit
acquitté convenablement de son message, et s'en prend à lui de l'affront
qu'elle reçoit. Enfin elle m'a commandé de venir vous demander une
explication de votre conduite.
--Ah! par exemple, voilà qui est trop fort, dit Julien. Il plaît à cette
dame de me persifler, et je n'aurais pas le droit de m'y refuser!...
--Madame la princesse est fort absolue, dit l'aubergiste à demi-voix;
mais...
--Mais madame la princesse de Cavalcanti peut être absolue tant qu'il
lui plaira! s'écria Saint-Julien. Elle n'est pas ici dans ses États, et
je ne sais aucune loi française qui lui donne le droit de me faire
souper de force avec elle...
--Pour l'amour du ciel, Monsieur, ne le prenez pas ainsi. Si madame de
Cavalcanti recevait une injure dans ma maison, elle serait capable de
n'y plus descendre. Une princesse qui passe ici presque tous les ans,
Monsieur! et qui ne s'arrête pas deux jours sans faire moins de cinq
cents francs de dépense!... Au nom de Dieu, Monsieur, allez, allez
souper avec elle. Le souper sera parfait. J'y ai mis la main moi-même.
Il y a des faisans truffés que le roi de France ne dédaignerait pas, des
gelées qui...
--Eh! Monsieur, laissez-moi tranquille...
--Vraiment, dit l'aubergiste d'un air consterné en croisant ses mains
sur son gros ventre, je ne sais plus comment va le monde, je n'y conçois
rien. Comment! un jeune homme qui refuse de souper avec la plus belle
princesse du monde, dans la crainte qu'on ne se moque de lui! Ah! si
madame la princesse savait que c'est là votre motif, c'est pour le coup
qu'elle dirait que les Français sont bien ridicules!
--Au fait, se dit Julien, je suis peut-être un grand sot de me méfier
ainsi. Quand on se moquerait de moi, après tout! je tâcherai, s'il en
est ainsi, d'avoir ma revanche. Eh bien! dit-il à l'aubergiste, allez
présenter mes excuses à madame la princesse, et dites-lui que j'obéis à
ses ordres.
--Dieu soit loué! s'écria l'aubergiste. Vous ne vous en repentirez pas;
vous mangerez les plus belles truites de Vaucluse!...» Et il s'enfuit
transporté de joie.
Saint-Julien, voulant lui donner le temps de faire sa commission,
rentra dans la salle des voyageurs. Il remarqua un grand homme pâle,
d'une assez belle figure, qui errait autour des tables et qui semblait
enregistrer les paroles des autres. Saint-Julien pensa que c'était un
mouchard, parce qu'il n'avait jamais vu de mouchard, et que, dans son
extrême méfiance, il prenait tous les curieux pour des espions. Personne
cependant n'en avait moins l'air que cet individu. Il était lent,
mélancolique, distrait, et ne semblait pas manquer d'une certaine
niaiserie. Au moment où il passa près de Saint-Julien, il prononça entre
ses dents, à deux reprises différentes et en appuyant sur les deux
premières syllabes, le nom de Quintilia Cavalcanti.
Puis il retourna auprès de la table, et fit des questions sur cette
princesse Cavalcanti.
«Ma foi! Monsieur, répondit une personne à laquelle il s'adressa, je ne
puis pas trop vous dire; demandez à ce jeune homme qui est auprès du
poêle. C'est un de ses domestiques.»
Saint-Julien rougit jusqu'aux yeux, et, tournant brusquement le dos, il
s'apprêtait à sortir de la salle; mais l'étranger, avec une singulière
insistance, l'arrêta par le bras, et, le saluant avec la politesse d'un
homme qui croit faire une grande concession à la nécessité: «Monsieur,
lui dit-il, auriez-vous la bonté de me dire si madame la princesse de
Cavalcanti arrive directement de Paris?
--Je n'en sais rien, Monsieur, répondit Saint-Julien sèchement. Je ne la
connais pas du tout.
--Ah! Monsieur, je vous demande mille pardons. On m'avait dit...»
Saint-Julien le salua brusquement et s'éloigna. Le voyageur pâle revint
auprès de la table.
«Eh bien? lui dit le commis voyageur, qui avait observé sa méprise.
--Vous m'avez fait faire une bévue, dit le voyageur pâle à la personne
qui l'avait d'abord adressé à Saint-Julien.
--Je vous en demande pardon, dit celui-ci. Je croyais avoir vu ce jeune
homme sur le siège de la voiture.»
Le commis voyageur, qui était facétieux comme tous les commis voyageurs
du monde, crut que l'occasion était bien trouvée de faire ce qu'il
appelait une farce. Il savait fort bien que Saint-Julien ne connaissait
pas la princesse, puisque c'était précisément à lui qu'il avait adressé
une question semblable à celle du voyageur pâle; mais il lui sembla
plaisant de faire durer la méprise de ce dernier.
«Parbleu! Monsieur, dit-il, je suis sûr, moi, que vous ne vous êtes pas
trompé. Je connais très-bien la figure de ce garçon-là: c'est le valet
de chambre de madame de Cavalcanti. Si vous connaissiez le caractère de
ces valets italiens, vous sauriez qu'ils ne disent pas une parole
gratis; vous lui auriez offert cent sous...
--En effet,» pensa le voyageur, qui tenait extraordinairement à
satisfaire sa curiosité. Il prit un louis dans sa bourse et courut après
Saint-Julien.
Celui-ci attendait sous le péristyle que l'hôte vînt le chercher pour
l'introduire chez la princesse. Le voyageur pâle l'accosta de nouveau,
mais plus hardiment que la première fois, et, cherchant sa main, il y
glissa la pièce de vingt francs.
Saint-Julien, qui ne comprenait rien à ce geste, prit l'argent, et le
regarda en tenant sa main ouverte dans l'attitude d'un homme stupéfait.
«Maintenant, mon ami, répondez-moi, dit le voyageur pâle. Combien de
temps madame la princesse Cavalcanti a-t-elle passé à Paris?
--Comment! encore? s'écria Julien furieux en jetant la pièce d'or par
terre. Décidément ces gens sont fous avec leur princesse Cavalcanti.»
Il s'enfuit dans la cour, et dans sa colère il faillit s'enfuir de la
maison, pensant que tout le monde était d'accord pour le persifler. En
ce moment, l'aubergiste lui prit le bras en lui disant d'un air
empressé: «Venez, venez, Monsieur, tout est arrangé; l'abbé a été
grondé; la princesse vous attend.»