Des touristes parisiens disaient avec mépris: «C'est ça, leurs courses?»

--Attendez la course espagnole.... On mettra à mort plusieurs taureaux.

Et puis on ne sait pas... nous verrons alors peut-être crever un homme,

au moins un cheval en tous cas!

--A la bonne heure!

Un cinquième taureau entra tout à coup d'une si furieuse allure qu'un

grand murmure de satisfaction s'éleva partout. On eût dit qu'un souffle

du désert arrivait enfin jusqu'ici, parlait cette fois de colère et de

liberté....

Un promeneur, attardé dans l'arène, fut effleuré par les cornes au

moment où il franchissait la barrière. On n'eut que le temps de saisir

ses mains, crispées au faîte de la palissade de bois, et de

l'enlever....

--Ah! ah!--Enfin!--Un vrai, celui-là!...--A qui le tour?

L'arène était vide.

L'ami de Martégas, Cabrol, chargé d'ouvrir la barrière, avait lancé

d'abord, par ordre, des bêtes molles, incertaines, afin d'obtenir un

brusque contraste, lorsqu'il lâcherait un taureau vaillant. Même les

jeux de douleur et de mort ne vont pas sans quelque artifice de mise en

scène.

Maintenant, la scène débarrassée des mauvais plaisants appartenait tout

entière à un acteur qui n'avait pas accepté de rôle appris. Il

connaissait le cirque, ce taureau-là; il y avait été piqué plus d'une

fois par des banderilles enflammées; il savait quelle malice froide

assemblait contre lui vingt mille ennemis qui, protégée par des

barrières infranchissables, s'apprêtaient à jouir de ses impatiences, de

ses rages, de l'inutilité de ses armes....

Tout petit, au beau milieu du grand ovale de sable, la tête dans le

soleil, le reste du corps dans la nappe d'ombre qui coupait l'arène, il

regardait haut, circulairement, comme pour supputer le nombre de ces

hommes assemblés, parmi lesquels il n'avait pas un ami! et il se

fouettait la croupe de sa queue sèche, ouvrant et fermant ses naseaux

pour chercher sans doute l'odeur d'une libre issue, une odeur de liberté

qu'apporterait le vent du Rhône ou la brise de mer....

Rien ne venait!... Il était captif, le petit taureau noir, le fils des

vastes déserts, seul au fond de ce puits immense, à parois vivantes,

d'où tombaient sur lui des huées, des cris, d'impatients désirs de mort

même, car beaucoup appelaient de leurs voeux la course espagnole, la

«vraie course», celle où toujours quelqu'un saigne ou souffre, celle où

le spectateur tue, par le consentement du coeur, et jouit en sécurité

des souffrances d'un être moribond, homme ou bête... sous le noble

prétexte d'admirer le courage d'autrui.

Ce petit point noir perdu au milieu de l'immense arène blanche, le petit

taureau sauvage, tout perdu au milieu de ce peuple de civilisés,

attendait sa destinée, fièrement, tête haute; il redressait ses cornes

affilées, toutes prêtes...--«Combien de milliers sont-ils? Est-ce qu'ils

vont, cette fois, descendre tous contre moi? Quel supplice nouveau

inventeront-ils? Je les redoute, mais je les méprise; je saurai

souffrir, mais qu'ils se gardent!» Et il défiait.

Un homme se présenta, marcha droit à lui, se fit poursuivre, et tout à

coup se jetant de côté, au moment où le taureau passa près de lui, il

étendit le bras, porta sa main sur le front menaçant.... L'animal avait

au front une cocarde qu'il s'agissait de lui enlever. L'homme avait

manqué son coup.

Six ou sept fois il recommença sans succès.

Alors une huée s'éleva; on se moquait de l'homme.

Excité, il recommença encore, trébucha, tomba, se releva et se mit à

fuir, suivi du taureau qui, enfin, parvint à le frapper à la cuisse....

L'homme tomba pour la seconde fois, et le taureau qui avait paru

l'abandonner, retournait contre lui, quand un nouveau venu dans l'arène

attira l'attention du fauve et sauva le blessé. Le taureau fondit sur

son nouvel adversaire. C'était Pastorel. Gentiment, Pastorel avait dit à

Zanette: «La première cocarde, je la prendrai pour toi... pour remplacer

l'autre...»

Mais il avait compté sans Martégas qui se ménageait, attendant ce moment

prévu pour entrer en lice. Martégas sauta dans l'arène et, aussitôt,

regarda du côté de Rosseline. Dans ce grouillement de foule il ne

parvint pas à la voir, bien qu'il l'eût placée lui-même.... Il ne la vit

pas, mais il se savait regardé.

Pour lui, le prix de la lutte, c'était Rosseline.

Les deux hommes étaient en bras de chemise, avec une taïole bleue

autour des reins.

Martégas, en tirant de sa poche un foulard rouge, laissa tomber à terre

son couteau, un petit couteau catalan, qu'il n'eut pas le temps de

ramasser.

Son idée était d'appeler l'attention du taureau au moment décisif où

Pastorel se croirait près de saisir la cocarde. Juste à ce moment-là, en

effet, le taureau, sollicité par le rouge, tourna la tête vers Martégas,

et Pastorel manqua son coup. Il vit alors Martégas et comprenant

aussitôt sa manoeuvre et ses intentions. Il courut à lui, irrité. Les

deux hommes, face à face, visiblement se disputaient. Le taureau les

chargea à fond de train.

Martégas tendit le bras vers la cocarde qu'il toucha et saisit même,

sans parvenir à l'arracher.... Il la toucha au moment où le taureau

baissait la tête, mais Pastorel avait vivement posé le pied sur cette

tête, entre les cornes, et, lancé en l'air par la détente de la

puissante encolure, il retombait légèrement derrière l'animal.

Une acclamation salua sa force et sa grâce. Zanette était pâle et fière,

toute contente, Rosseline pâle et humiliée, envieuse et jalouse.

Depuis un moment la foule faisait un grand silence, attentive. Tous les

éventails étaient immobiles.... On entendait pourtant encore une sorte

de bruissement continu, régulier, tout le silence possible dans un lieu

où respiraient vingt mille poitrines.

Une partie de la foule se rendait bien compte qu'il y avait rivalité

entre les deux hommes et qu'ils cherchaient à se nuire l'un à l'autre.

Pour tout le monde l'intérêt du spectacle était puissant; il était plus

saisissant encore pour Rosseline et pour Zanette.

Le pesant Martégas sentit qu'il ne pouvait avoir sa revanche qu'en

prenant la cocarde; il ne devait pas chercher à imiter la légèreté de

Pastorel....

Il courut au taureau.

--Tu veux la cocarde? tu ne l'auras pas! dit-il haineusement à Pastorel,

je l'ai promise à Rosseline, à Rosseline, entends-tu!

Le peuple assemblé ne se doutait guère des paroles qu'échangeaient les

deux rivaux.

--Bête brute! dit Pastorel, haussant les épaules.

Le taureau, pour la seconde fois, les chargeait... ils s'écartèrent en

même temps chacun d'un côté. Tous deux avaient étendu le bras.... Les

doigts de Pastorel touchèrent la cocarde... mais au moment où ils

allaient la saisir, ils furent repoussés violemment par la main de

Martégas.

--Prends garde à toi! dit Pastorel. Tu joues un vilain jeu, Martégas. Tu

y laisseras quelque chose!

--Tu veux la cocarde? Tu ne l'auras pas, répliqua l'autre.

Le taureau, distrait là-bas, au bout de l'arène, par des gens qui, à

l'abri de la barrière, le provoquaient de la voix et du geste, ne

pouvait tarder à revenir sur les deux rivaux.

Martégas, à ce moment, vit luire son couteau à terre, juste à ses pieds.

Il se baissa vivement, l'ouvrit.... Il n'avait d'autre intention que de

s'en servir pour couper la cordelette qui, attachée d'une corne à

l'autre, un peu flottante, supportait, au milieu du front du taureau, la

cocarde désirée.... Quand il avait touché la cocarde, tout à l'heure, il

avait tiré sur la cordelette, trop solide pour rompre. Il espérait la

trancher en glissant, par-dessous, la lame du couteau, tenu à plein

poing.... Plus d'un coureur en use ainsi. Beaucoup vont jusqu'à se

forger un crochet de forme telle qu'il prolonge pour ainsi dire leurs

doigts recourbés. En se servant de cette griffe, ils ne risquent pas de

se blesser comme avec le couteau, ni de se faire couper les doigts par

la cordelette même.

Pastorel crut à une menace.

--Crois-tu donc me faire peur? cria-t-il indigné.

Il se précipita sur Martégas, et avant que celui-ci se fût reconnu, il

l'avait saisi au poignet par le bras qui tenait le couteau, l'avait

attiré violemment à lui, et d'un coup d'épaule, il l'envoya rouler au

milieu de l'arène.

La foule palpitait. Beaucoup étaient debout, mais une curiosité

haletante fixait chacun à sa place. Certes, ce spectacle en valait un

autre. Autant voir cette lutte qu'une course de taureaux.

Zanette debout, pâle, était près de défaillir. Rosseline se jurait que

Pastorel ne serait qu'à elle,--ou sinon... malheur!

--Eh bien, quoi? disait à sa fille maître Augias, aie pas peur, il a

bien fait! Regarde, il est sûr de lui.

A partir de ce moment, peu de gens comprirent ce qui se passa. Le

taureau revenait à la charge et courut d'abord à Martégas, qui s'était

relevé. Mais Pastorel était bien décidé à ne pas lui laisser l'honneur

de prendre la cocarde. Dans son coeur, il voulait, à ce moment, en finir

avec Rosseline. Cette cocarde, elle serait à Zanette. Il l'arracha en

effet au front du taureau qui l'effleura de ses cornes... et à peine la

bête furieuse s'était-elle éloignée, qu'on vit Pastorel couché contre

terre, les bras ouverts, la face dans le sable.... Ce qu'on ne pouvait

pas voir, c'était, dans ses doigts crispés, le pauvre petit trophée de

l'amoureux, la cocarde destinée à Zanette qui, là-haut, éperdue, avec un

grand cri, s'évanouissait.

Beaucoup crurent que le taureau avait blessé le hardi lutteur.

Quelques-uns, et parmi ceux-là le brigadier de gendarmerie, avaient vu

Martégas, frapper par derrière, d'un coup de couteau, son rival

victorieux.

Zanette, la petite chrétienne, s'était évanouie, d'horreur et de

compassion, en invoquant Notre-Dame-d'Amour.

La païenne Rosseline, debout, blanche comme la mort, avait tout compris

et pour cause; et, ne sachant ce qui se passait en elle-même, elle

regardait, effarée, heureuse, confusément et diaboliquement heureuse, de

sentir que toute cette horreur venait d'elle, que son influence seule,

en cette minute, faisait palpiter ces milliers de coeurs suspendus au

drame incompréhensible pour eux.

Ceux qui avaient compris demeurèrent saisis, dans le premier moment,

d'une scène qui d'ailleurs se déroula rapidement.

Martégas, qui avait frappé dans un vertige, dans un entraînement de

folie furieuse, revint tout de suite à lui-même; il vit, dans un

éclair, toutes les conséquences probables de son acte. Il était près de

la barrière, confiée à Cabrol; il y courut, pour s'évader de ce cirque

où, croyait-il, il y avait vingt mille témoins du crime!... La barrière

s'ouvrit en effet.... Le dondaïre, près d'être lâché dans l'arène,

allait chercher le taureau qui aurait pu s'acharner contre le blessé,

mais qui, pour l'instant, semblait ne pas y songer.... Et Martégas

pourrait fuir.... Mais le gendarme qui le guettait se présenta devant la

porte. Trop tôt! car Martégas recula; le gendarme, entraîné, voulut le

suivre dans l'arène. Cabrol, toujours attentif à servir les intérêts de

Martégas, empêcha le dondaïre d'entrer dans le cirque.... Le taureau

furieux accourait....

Le drame réel se jouait tout entier comme se serait joué un drame fictif

devant un public payant. Quelques-uns commençaient à croire à une

innovation, à une surprise, à une pantomime d'hippodrome. Il y eut

quelques applaudissements et un coup de sifflet. Personne ne songea à

entrer dans l'arène, les uns pour ne pas troubler le spectacle

ingénieux,--les autres par peur du meurtrier.... Mauvaise affaire!

Le père de Zanette, avec l'aide de quelques voisins, avait emporté sa

fille évanouie.

Rosseline, toute pâle, heureuse bizarrement, avec angoisse, jouissait de

la même joie féroce que donne aux amateurs une course à mort, bien

réussie. Elle se répétait avec un orgueil mauvais: «C'est moi, moi

seule, la cause de tout!» Et il lui semblait qu'elle était grande, très

grande. Peut-être l'était-elle en effet. Avec son beau profil antique,

blanc comme un marbre, sculpté en médaille,--avec sa joie à vivre, à

sentir, fût-ce au prix du sang,--qu'était-elle, sinon la digne

descendante des durs Romains, adorateurs de la force? Qu'était-elle,

sinon l'âme même, l'âme revivante du cirque mort, l'esprit du temple de

férocité, la digne petite-fille des Romains de Néron et de Tibère?

Martégas, lui aussi, avait senti un moment, dans son cerveau obscur,

cette idée de gladiateur: «Je suis un héros! Que de monde pour me voir!»

Et il s'était redressé.

Cependant le taureau courait droit au gendarme, à l'ennemi que désignait

sa forme singulière....

Alors, la foule se mit à s'amuser.

--Lou bioù! lou bioù! Attention! Vive la gendarmerie!--Brigadier! tu

n'as pas raison!...

Le gendarme, pour courageux qu'il fût, n'avait qu'une chose à faire. Il

la fit. Il battit en retraite....

Le rire de la foule retentit formidable, effrayant.... Le gendarme

disparut, mais son chapeau était tombé derrière lui, excitant de

nouveaux rires, de nouveaux lazzis. Le taureau poussa cet objet bizarre

devant lui, du pied, de la tête, chercha à le prendre sur ses cornes, y

parvint et fit le tour de l'arène au galop, avec ce trophée grotesque.

Et sur les gradins, un peuple entier trépignait de joie délirante

pendant que la victime demeurait couchée, toujours immobile, pendant que

le meurtrier, debout, effaré, demeurait là, non moins immobile.

Martégas finit par revenir tout à fait à lui-même. Et, avec la

réflexion, une stupeur l'envahit. Il était là, debout, hagard, l'oeil

fixe, visionnaire; il se sentit perdu.... Il se rappela que maître

Augias lui avait dit: «C'est toi qui as tué le gardian Peytral!» Une

fois en prison, tous ses autres méfaits se lèveraient contre lui. Des

gens qui, par peur de lui, se taisaient encore, parleraient. Et puis, ce

Pastorel, qui était là, mort, tué en présence d'un peuple entier! d'un

peuple de témoins!... Le libre bandit de Crau et de Camargue ne put

supporter l'idée de la prison étroite, d'un toril où il serait enfermé

longtemps pour être livré plus tard sans doute au bourreau.... Le bagne

l'effrayait plus que la mort....

Quand le taureau, débarrassé du ridicule objet dont il s'était amusé,

chargea l'assassin, Martégas, sous tous ces milliers d'yeux avidement

dardés, sous les yeux de Rosseline à laquelle il ne pensa même pas,--se

laissa tomber en avant sur les cornes affilées... qui, toutes deux, lui

crevèrent la poitrine. Il fut tué sur le coup.

Un cri d'horreur joyeuse, d'inconsciente cruauté satisfaite, avait

jailli de vingt mille poitrines à la fois.

Ce fut un cri unique, fait de tant de milliers de voix qu'il parut

surhumain. On eût dit que l'esprit de la ruine immense se réveillait

tout à coup. Le génie de la Force, qui assembla jadis et disposa avec

tant de puissante précision, les uns sur les autres, ces blocs énormes,

en un monument indestructible où depuis tant de siècles il dort enfermé

comme dans un tombeau digne de lui, en sortit tout à coup pour passer

dans la chair de tous ces spectateurs frémissants. Une volupté de fauves

primitifs secoua ces milliers d'êtres humains redevenus brutes à la vue

du sang. Le cirque entier, hommes, femmes, vieillards, jeunes filles,

enfants, murs, voûtes et gradins de pierre, frissonnant de la base au

faîte, jeta un cri de volupté féroce, comme si Pan vivait encore, comme

s'il n'y avait jamais eu, dans l'univers et dans les temps, ni Jésus mis

en croix, ni chrétiens livrés aux bêtes, comme s'il n'y avait

aujourd'hui dans le monde ni pitié, ni sympathie humaine, ni philosophie

de charité, ni alphabet, ni école, ni évangile prêché, ni églises

bâties, comme si la petite croix inclinée ne résistait pas à tous les

vents, sur le toit de toutes les huttes camarguaises, comme si enfin il

n'y avait, en Arles et en Camargue, ni Saint-Trophime ni

Notre-Dame-d'Amour!

Les courses camarguaises, pour cette fois, furent plus intéressantes que

les courses espagnoles où ne furent tués que des taureaux.

Lorsque, par les vomitoires âgés de tant de siècles, cette foule de

païens modernes s'en alla, plus d'un spectateur résumait ainsi la

journée:

--En somme, la plus belle course qu'on ait vue et qu'on verra de

longtemps.... Seulement, vous savez, il n'y a eu qu'un homme de mort,

celui qui s'est fait prendre par le taureau. L'autre n'a presque rien...

un coup de couteau mal donné.

Notre-Dame-d'Amour · 第 61 / 69 题