AUX ARÈNES.

Les deux monuments principaux qui, au seul nom de la ville d'Arles,

apparaissent les premiers dans le souvenir, sont l'église Saint-Trophime

et les Arènes. Deux époques, moyen âge et antiquité, sont là

représentées dans leur vie morale, essentielle, l'une par l'église,

l'autre par le cirque.

Si le Parthénon exprime l'âme de l'Attique, il n'est pas vrai de dire

qu'un temple de Jupiter ou de Diane exprime l'âme de la Rome païenne.

Le vrai temple romain, c'est le cirque, le lieu de la lutte, le monument

de la Force.

L'église est dédiée à la charité, à l'amour; le cirque à la férocité.

L'église s'élève en murs brodés, fragiles, en colonnettes élancées comme

une aspiration des âmes; elle monte prendre un peu de ciel dans la

dentelle de ses clochers ajourés; le cirque étale, écrase, aplatit sa

rampante ellipse aux gradins massifs, comme un voeu bestial de

s'attacher, pour jamais accroupi, à la terre conquise.

Magnifiques pourtant, ces ruines d'un temps où la Force impitoyable

s'entretenait sans cesse elle-même de sa joie à tuer, à dominer, par la

guerre et la mort, l'univers physique.

Magnifiques, les arènes d'Arles, ellipse énorme, formidable, couronne

faite de portiques superposés, noircis par les siècles, et près desquels

les pauvres maisons arlésiennes, annuellement blanchies à la chaux,

semblent des joujous d'enfant.

Ce jour-là, un peuple grouillait autour des arènes, un peuple les

emplissait.

Peut-être n'y avait-on pas vu pareille affluence depuis la première

course de taureaux qui y fut donnée, devant une foule de vingt mille

spectateurs, en 1830, à l'occasion de la prise d'Alger.

Il faut songer que les gradins des arènes d'Arles offraient, avant

d'être des ruines, un développement de plus de 12000 mètres; ils

pouvaient alors recevoir jusqu'à vingt-six mille spectateurs.

En 1825, le maire d'Arles, M. de Chartrouse, ne mit pas moins de six ans

à faire démolir les 212 maisons et la chapelle qui avaient été peu à peu

construites, à l'intérieur des arènes, aux époques où les habitants s'y

réfugiaient comme dans une forteresse.

L'antique amphithéâtre, à ciel ouvert, le plus vaste que les Romains

aient construit dans les Gaules, était donc ce jour-là plein jusqu'aux

bords. Ou eût dit une immense coupe ovale aux parois de laquelle

s'agitaient sur place des myriades de fourmis grimpantes.

Le fond était à peu près libre; c'était l'arène que traversaient des

gamins, des jeunes hommes impatients de la lutte. De ce cratère

gigantesque dans lequel les rayons du soleil tombaient en pluie de feu,

et que coupait par moitié une grande ombre oblique, montait un

bourdonnement de mer roulant des galets. Chacun parlait, criait, riait,

et tous ces rires, tous ces cris, tous ces appels divers se fondaient en

une rumeur unique, comme des milliers de fils disparates se trament en

une étoffe uniforme. Çà et là un fil rompu hérisse la trame; un appel,

un cri strident se détachaient de la rumeur. C'était encore comme un

bourdonnement de cuve bouillonnante.

Tous ceux des spectateurs qui avaient pu, s'étaient assis du côté de

l'ombre. Cette ombre, celle du monument lui-même, en tombant du faîte,

de gradin en gradin, se brisait sur les bords, venait mordre une partie

de l'arène, s'y découpait en bleuâtre sur la blancheur éclatante de la

poussière, et croissait lentement, gagnant du terrain, attendue

impatiemment par les spectateurs des plus bas gradins d'en face vers qui

tout à l'heure elle devait monter.

Sur les gradins exposés au plein soleil, on voyait, dans la foule, des

vides; et l'on apercevait les lourdes assises de pierre, usées çà et là,

effritées, cassées aux angles par les siècles. Et sur ces étagements

d'énormes blocs de pierre, le soleil éclatant pleuvait, coulait,

bondissait de marche en marche, ruisselait en étincelantes cascades....

De tous côtés, si on avait pu distinguer quelques-unes des innombrables

paroles qui composaient le puissant murmure du cirque, on eût entendu:

--Oh! oui! ça tombe!--Il pleut du feu, hé?--Quel monstre de soleil!--Un

four véritable!--La pierre bout.--Mon échine est une gouttière.--De ce

chaud, mon homme!

C'était comme un enfer joyeux.

Et des ombrelles de toutes les couleurs, bleu, rose, vert, blanc, jaune,

bariolées, teintaient les visages de leurs ombres transparentes,

papillotaient, légères, sur le papillotage des couleurs claires des

vêtements.

Des milliers et des milliers d'éventails, dans des milliers et des

milliers de mains, allaient, venaient dans tous les sens, montrant

alternativement l'envers et l'endroit, comme les feuilles tourmentées

d'une forêt de trembles; ils palpitaient, chatoyaient, murmuraient sans

cesse, sans répit, toujours. Ce perpétuel bruissement de mouvements

menus et innombrables donnait une sorte de vertige.

Là-haut, sur le couronnement inégal de la ruine immense, se détachaient

durement quelques silhouettes de curieux qui, forcés de subir le soleil,

voulaient du moins avoir l'air et l'espace et qui, avec le spectacle de

l'arène et de la foule grouillante au-dessous d'eux dans l'intolérable

chaleur de la fosse profonde, voulaient avoir la vue des toits

étincelants de toute la ville d'Arles, par-dessus lesquels ils

apercevaient là-bas les plaines, les Alpilles, le Rhône, les cailloux de

Crau et les marais de Camargue, fuyant dans une lumière poudreuse, qui

vibrait partout, jusqu'à l'horizon infini....

Rosseline avait trouvé place du côté de l'ombre. Zanette aussi, avec son

père. Seulement les deux femmes avaient beau se chercher du regard dans

la foule, elles ne pouvaient s'apercevoir, séparées qu'elles étaient par

une tribune officielle, échafaudage de bois, décoré de tapis et

d'oriflammes, élevé au beau milieu des gradins de pierre.

Cependant la foule commençait à s'impatienter. Qu'attendait-on, pour

lâcher le premier taureau? Des spectateurs, fatigués du soleil,

quittaient leur place, erraient sous les hautes voûtes, dans les

couloirs circulaires, traversés d'un peu d'air, dans le labyrinthe

ombreux des portiques, que recherchaient des couples discrets.... Des

gens, debout sur les gradins, hurlaient, les mains en porte-voix,

demandant: «Les taureaux! les taureaux!»

Beaucoup descendaient dans l'arène, la traversaient, s'y arrêtaient,

contents d'être sur le lieu des combats, se donnant l'illusion d'être,

eux aussi, de hardis lutteurs.... Un son de trompe les dispersa.... Les

barrières s'ouvrirent. C'est Cabrol, le meilleur ami, le fidèle complice

de Martégas, qui en avait la surveillance.... Un taureau était entré

dans l'arène, ahuri, allant çà et là, au hasard, étonné de voir fuir

devant lui tant de gens à la fois, ne sachant à qui courir, quittant

l'un pour l'autre, chargeant sans conviction jusqu'à ce que tous eussent

franchi plus ou moins adroitement la haute clôture de planches qui

s'inscrit dans l'antique muraille de pierre....

Un amateur se présenta. Le taureau courut à lui mollement. L'amateur à

son tour courut sur le taureau qui se mit à fuir. Un rire homérique, le

rire inouï de vingt mille personnes, monta de la vaste coupe des Arènes

vers le ciel....

--Un autre! Zou! Un autre!

Le dondaïre, le boeuf meneur des taureaux, arriva, sa sonnaille au cou.

Le taureau le suivit avec un bond de gaîté, une joie si preste qu'elle

fut réjouissante.... Ce taureau-là emportait du cirque, où il venait

d'entrer pour la première fois, l'impression d'un rêve à coup sûr

nouveau, et bizarre.... Spectacle surprenant pour lui, en effet, ces

milliers d'hommes superposés, étagés en cercle. Non, non, jamais il

n'avait rêvé cela dans la plate Camargue, aux horizons droits,

prolongés à l'infini par la mer....

Un, deux, trois autres taureaux ne se montrèrent ni plus vaillants ni

moins étonnés. La foule s'impatientait de plus en plus. Des boutiquiers

ventrus se faisaient forts d'affronter, eux aussi, des bêtes pareilles.

Quelques-uns allaient dans l'arène promener leur parasol et leur complet

de coutil gris. On en voyait qui agaçaient le taureau inoffensif avec

leur ombrelle ouverte, dont ils se faisaient un bouclier comique,

pendant que d'autres cherchaient à saisir au vol la queue fouettante du

pauvre animal. Tout de même il se fâchait un peu, faisait des trous dans

la terre, avec son pied nerveux... mais, il continuait à tourner la tête

de-ci, de-là, regardant tout sans arriver à prendre un parti.

Notre-Dame-d'Amour · 第 60 / 69 题