DEUX BONNES AMES.

Rosseline, depuis sa querelle avec Zanette et la correction que lui

avait infligée Martégas, n'était plus tout à fait la même femme. Non pas

qu'elle fût plus maîtresse de ses volontés, mais la direction générale

de ses pensées vers le mal s'était affirmée. Ce n'était plus, au même

degré, une inconsistante. Elle ne savait pas plus qu'autrefois ce

qu'elle désirait, ce qu'elle espérait; elle n'avait ni but défini, ni

plan précis; en ceci elle était la Rosseline d'autrefois, mais tout en

elle était tourné aux violences, aux vengeances, aux voeux de colère et

de haine. Elle avait pris de la vitesse sur les pentes du mal. C'est en

cela qu'elle était nouvelle. Les éléments mauvais, jusqu'alors en

puissance, cachés en elle et comme subordonnés, avaient pris le dessus

dans son coeur obscur.... Sous l'influence de circonstances différentes,

peut-être seraient-ils restés endormis.... Maintenant, elle laissait ses

instincts de malignité dominer.

Elle était nettement devenue méchante. Que voulait-elle? Tout à la fois,

tout ce qui semblait inconciliable, pourvu que ce fût violent et

mauvais.

Pour l'exciter aux rages, pour la précipiter du seul côté de la malice,

il avait suffi du face à face avec cette petite, si jolie, si aimable.

Jalousie, envie, avaient fait lever et s'épanouir dans son coeur les

germes vénéneux qui fermentaient. Les menaces de Zanette, les coups de

Martégas avaient provoqué en elle la mauvaise bête qui, maintenant,

était déchaînée. Tout en elle était confus toujours, mais tout ce

confus était décidément le Mal.

Elle n'aimait pas Martégas, mais elle se rappelait avec une sorte de

volupté la terreur qui l'avait secouée, sous le poing de cet homme

qu'elle n'aimait pas!... Que ferait-elle de lui? Son instrument

peut-être; et «faire marcher» un homme si terrible, en lui refusant

tout, ne serait pas un plaisir moindre que lui être soumise.

Elle n'avait jamais aimé Pastorel, assez du moins pour lui sacrifier un

seul de ses caprices, mais il lui déplaisait d'être abandonnée par lui

si dédaigneusement, pour une frêle, une insignifiante personne, qui, à

côté d'elle, n'est-ce pas, ne pouvait prétendre à paraître belle?

Volontiers, elle l'aurait repris, ce Pastorel, fût-ce pour le rejeter

dédaigneusement à son tour.... Même elle comptait bien le reprendre et

le faire souffrir d'amour.... Si elle avait été battue par Martégas,

c'est Pastorel, le gueux, qui en était cause!--«Il me le paiera!» Cela

ne regardait ni Pastorel ni personne, si les coups ne lui étaient pas

tout à fait odieux, ne lui faisaient pas seulement du mal, chose dont

elle ne voulait pas convenir avec elle-même. Il fallait donc aussi se

venger sur Pastorel de ces coups dont il était la cause, et que, ravie

au fond, elle aurait eu honte d'avouer, tout simplement parce qu'il est

entendu qu'être battue est humiliant.

Quant à Zanette, c'était la rivale triomphante, aimée ou désirée des

deux hommes! Elle la disait insignifiante et la trouvait jolie au

possible! Volontiers Rosseline l'eût déchirée. Et puis, c'était une

vertueuse. On l'épouserait, elle!... A cette idée, Rosseline frémissait.

Oh! la faire déchoir, cette enfant, de son titre de fille honnête, de

fiancée heureuse et candide!... Ce Martégas semblait fait exprès, si

violent, si fort. Elle l'avait lancé sur le gibier. L'atteindrait-il? Sa

curiosité diabolique était excitée autant que son dépit de vengeance.

Quelle joie elle aurait à dire à Jean: «Elle ne vaut pas mieux que moi,

ta Zanette! Sa vertu? au ruisseau! comme le chiffon de soie, la cocarde

bleue, que tu lui avais donnée, et que j'ai su lui reprendre!»

C'était là quelques-unes des pensées de Rosseline.

Quant à Martégas, il commençait à croire que la conquête de Zanette lui

serait aussi impossible que celle de Sultan.

Deux fois, en trois jours, il venait, devant la petite, d'être vaincu

comme cavalier et un peu ridicule. Il avait la rage au coeur, et, sans

s'arrêter à aucun, il roulait plusieurs projets de vengeance. Il

n'abandonnait pas l'idée d'avoir un de ces matins Zanette à merci, par

surprise, ne fût-ce que pour mettre au désespoir son ancien maître

détesté, maître Augias, et son rival deux fois heureux, Pastorel. Oui,

il l'aurait tôt ou tard, cette insolente Zanette, mais quand? La

résistance serait longue! Et il sentait le péril d'une telle victoire,

comme il en reconnaissait la difficulté.

Rosseline lui échapperait donc? il n'en prenait pas son parti. Moins il

entrevoyait de chances d'atteindre bientôt Zanette, plus sa pensée

revenait à la belle Arlèse qu'il avait tenue sous lui, toute frémissante

de colère, qu'il avait battue, dont il se sentait le maître.

--Elle m'a fait des conditions? Bah! c'est des mots en l'air.... Elle

est à moi, celle-là du moins.

Et certain que Rosseline aurait, par le bruit public, le récit détaillé

de sa déconvenue et du succès de Pastorel, il alla tout droit,

prudemment, conter lui-même à la belle cabaretière, comment il s'en

était fallu de peu qu'il se rendît maître du cheval indompté et de la

sauvage fillette.

Il commença par dire comment, la veille, son cheval fatigué l'avait

trahi, était tombé sur l'argile glissante, comment, enfin, Zanette lui

avait échappé.

--Sans cela, tu étais vengée! acheva-t-il avec un gros rire, et, le soir

même, je pense, tu m'aurais payé.... Dette de jeu, c'est sacré.

Mais Rosseline ne voulut voir dans la chute de Martégas que la

maladresse et le ridicule.

--Pauvre cavalier! disait-elle en montrant, dans un fou rire, toutes ses

dents...--Pauvre cavalier!... Comme tu devais être drôle, dans cette

boue glissante, roulant sur ton derrière!... c'est bien la peine d'être

si fort!... Ah! ah!

Il rageait, sombre, buvant verre sur verre; il avait envie de la battre

encore,--mais il y avait des témoins.... Il conta alors la journée

dernière, son essai malheureux pour prendre le cheval.... Et, afin

d'être excusé, il altérait un peu la vérité: «Il y avait eu un coup

monté contre lui. Au moment où il allait capturer le cheval, Pastorel,

qui n'était pas loin, l'avait, d'un geste, effarouché.... Il donnait

avec abondance ce qu'on appelle les excuses du chasseur. Du coup de pied

qu'il avait reçu, il ne parla même pas; il avait bien trop peur de la

voir rire encore, se moquer de lui impunément! Le pis, c'est qu'elle

n'avait pas tort de rire! il en convenait avec lui-même, rageusement.

Ses deux mésaventures l'exaspéraient; il ne les pardonnerait ni à

Zanette ni à Pastorel, jamais!

Notre-Dame-d'Amour · 第 47 / 69 题