ZANETTE ET ROSSELINE.

Zanette fit, en Arles, ce qu'elle avait à faire. Elle acheta «le

remède,» expédia quelques menues commissions, et moins d'une heure après

elle reprit, à la remise d'une auberge, son cheval qui, réjoui par un

double picotin, hennit de joie en retrouvant sa petite maîtresse. La

jolie Zanette ignorait même l'existence de la belle Rosseline.

C'est dans une ruelle qui tombe sur le quai, tout près du pont qui relie

Arles à l'île de la Camargue, que Rosseline s'était fait acheter, pour y

trôner derrière un comptoir doré, un cabaret étroit, mais bien situé et

repeint à neuf.

La maison de sa mère était juste à l'autre extrémité du pont,

c'est-à-dire dans l'île de Camargue et dans le faubourg de

Trinquetaille.

La belle Arlèse se trouvait ainsi pas trop loin de sa maison où elle

allait coucher quelquefois et à l'abri de la curiosité de sa mère, qui

d'ailleurs, ne pouvant les empêcher, avait fini par souffrir les

libertés de sa fille.

En ce temps-là, la ville d'Arles ne possédait pas encore le très vilain,

très solide et très utile pont de fer qu'elle doit à la science des

ingénieurs. Arles était relié à l'île et au faubourg par un pont de

bateaux, qui s'ouvrait de temps en temps pour laisser passer les

chalands et les vapeurs. Et lorsqu'ils devaient attendre que la

communication fût rétablie, charretiers, cavaliers et piétons arrêtés

sur la rive gauche n'étaient point fâchés, quelques-uns du moins, de

trouver à bonne portée un cabaret où s'arrêter un instant.

Or, tout ayant été prévu par le peintre (qui s'était débarrassé de

Rosseline avant de partir pour Paris, moyennant un cadeau en juste

rapport, selon lui, avec les services qu'elle lui avait rendus), on

voyait, scellés au mur, à droite et à gauche du joli petit cabaret, des

anneaux où les cavaliers pouvaient attacher leur monture. On lisait sur

l'enseigne, en belles lettres jaune vif sur fond rouge: CAFÉ DES ARÈNES.

Les arènes antiques sont pourtant fort éloignées de là, mais ce titre

qui s'était présenté tout de suite à l'esprit du Parisien gouailleur

pouvait arrêter au passage et retenir une clientèle de gardians et

d'amateurs de courses de taureaux, venant de Camargue ou y allant.

La devanture et la porte vitrées du cabaret étaient à l'intérieur

voilées de rideaux rouges, plissés, très opaques. Et là derrière, depuis

deux soirs déjà, les voisins entendaient de vagues fredons d'harmonica

et des murmures de chansons destinés à amorcer la curiosité que les

rideaux étaient chargés d'irriter encore. Or, comme Zanette venait de

passer devant le café des Arènes, près de tourner la ruelle et de

s'engager sur le quai pour aller au pont, elle s'entendit appeler par

une voix de femme:

--Eh! la jolie fille, où vas-tu si matin?

Elle se retourna et vit une inconnue qui lui souriait, debout sur le pas

du cabaret, dans le cadre des rideaux rouges. Il lui sembla la

reconnaître, sans parvenir à s'expliquer où elle l'avait vue.... C'est

qu'aux vitrines des boutiques, ce matin même, elle avait aperçu les

fameux portraits où on pouvait admirer Rosseline, assise, debout,

souriante ou grave, ici l'air impérieux, là, l'air sentimental.

L'inconnue souriait aimablement. Elle ne semblait pas méchante. Zanette

s'arrêta.

--Est-ce à moi, madame, que vous parlez?

--Et à qui donc, ma toute belle? Il n'y a pas un chat dans la rue.

Regarde. Tout le monde est au marché ou sur la Place des Hommes... c'est

samedi. Où vas-tu si vite?

--Je retourne chez nous; mon père m'attend. Mais... je ne vous reconnais

pas.

--Et tu as, pour cela, mignonne, la meilleure des raisons. C'est que tu

ne m'as jamais vue. Mais moi, je te connais bien, ou du moins je le

crois!

--Vous me connaissez?

Machinalement Zanette fit tourner bride à son cheval et se rapprocha de

la dame.

--Eh! oui... n'es-tu pas cette fille que nous avons saluée comme la

reine des fêtes, il n'y a pas longtemps, aux dernières courses des

plaines de Meyran?

Zanette rougit et murmura quelques mots inintelligibles.

--Tu ne vas pas dire non, j'espère. Tiens,... je vois une chose que tu

vas perdre, si tu n'y prends garde... une chose qui me parle, que pour

sûr tu veux cacher et qui se montre entre le velours et la coiffe de ton

bonnet.... N'est-ce pas là, dis-moi, ma belle, la cocarde que t'a

donnée, au beau milieu de tant de monde, le gardian Jean Pastorel?

Zanette avait eu un geste rapide, involontaire; elle avait porté la main

à sa coiffure, et si brusquement qu'au lieu de saisir la jolie cocarde,

cher souvenir du jeune homme, elle la fit tomber.

--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle.

Rosseline s'était élancée, et, entre les galets roulés de Crau, qui sont

le pavage de la ville d'Arles, elle ramassa la cocarde bleue et blanche.

--Pardon, madame!... fit Zanette, pour la peine que je vous donne, bien

pardon et «gramaci!»

La belle Arlèse eut alors un mauvais sourire.

--Tu crois donc qu'on va te la rendre? dit-elle.

Zanette vit le haineux sourire, l'expression maligne qui, brusquement,

rendaient laide la figure de la belle Arlèse. L'enfant jeta autour

d'elle un regard de détresse. Elle n'avait pas peur, non, mais elle

éprouvait un invincible sentiment d'angoisse. C'était le malaise que

donne aux âmes bonnes la présence des êtres mauvais.

Elle eut mentalement un cri de prière, qui lui était familier:

--O Notre-Dame-d'Amour, dit-elle en elle-même.

Puis, tout haut:

--Certainement, madame, vous allez me la rendre. Pourquoi ne me la

rendriez-vous pas?

--Comment t'appelle-t-on? interrogea brusquement l'impérieuse

Rosseline.

--Zanette Augias, du mas de la Sirène en Camargue, où mon père est

bayle.

La petite fille fit cette réponse avec fermeté et avec un certain air

d'orgueil. Elle était fière de l'honnêteté de son nom. Son père, un

brave travailleur, connu de tous, avait, depuis vingt ans, la confiance

des maîtres du château. Dans la mignonnette, Rosseline vit une rivale

capable de lui résister. Elle se sentit bravée, et répliqua:

--Je le savais, j'étais aux fêtes; là j'ai questionné des gens sur ton

compte.... Tu m'avais paru plus jolie.... Tu n'es pourtant pas mal, mais

trop petite... ma foi, oui! beaucoup trop petite!

--Pourquoi me dites-vous cela, à la fin? répliqua Zanette pâlissante et

suffoquée.

--Pardine! Tu prends les amants des autres! Elles ont bien le droit, les

autres, de juger celle pour qui on les laisse!

--Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Rendez-moi ce qui est mien,

mon père m'attend.

Le cheval, obéissant à Zanette, fit un pas vers Rosseline qui fit un pas

vers lui, et qui saisit la bride.

--Lâchez mon cheval! dit Zanette qui, à cet affront menaçant, sentit la

colère gronder, plus grande que son pauvre coeur.

--Non pas! car tu t'en irais, et je veux que tu m'entendes.... Il est à

moi, ton beau gardian, entends-tu, petite gueuse, à moi, à moi, à moi!

S'il t'a fait, ce jour-là, une politesse,--tant pis pour toi, car elle

n'aura eu qu'un jour, comprends-tu?... Et je te souhaite pour ton

bonheur d'avoir été assez sage pour qu'elle n'ait aucune suite! Le mieux

serait de me promettre de ne pas me le disputer, car si tu veux qu'il te

vienne encore, tu n'as pas fini de rire!... Voyez-vous ces campagnardes

qui veulent prendre leurs amoureux aux plus belles filles de la ville

d'Arles! Tu es fière de l'honnêteté de ton père, à ce que je vois, et

il paraît que tu as raison, mais tu ferais aussi bien d'être un peu

honnête toi-même! Et pourquoi, dis, pourquoi m'as-tu volé mon galant?

voleuse! voleuse! voleuse!

Elle secoua la bride du cheval qui reculait, piétinant avec impatience

les galets pointus où s'écaillait sa corne.

--Me lâcherez-vous à la fin? cria Zanette toute indignée.

Ses lèvres tremblaient. Elle pressa son cheval qui secoua rageusement la

tête et recula devant Rosseline.

Alors, la petite fille de Camargue sentit frémir et bondir son sang de

Sarrasine. Sa fierté de fille libre des vastes plaines désertes s'émut

tout entière au plus profond d'elle-même.

--La voleuse, c'est vous! dit Zanette, et rendez-moi, je vous dis, ce

qui est à moi.... Je ne vous dois point de compte. Je ne savais pas si

vous existiez seulement. Adressez-vous à qui vous doit des comptes. Et

surtout rendez-moi ce qui est à moi, je vous le répète! rendez-le moi!

--Non! tu ne l'auras plus!

Et dans un geste de rage, Rosseline jeta au ruisseau la pauvre petite

cocarde qui, en un clin d'oeil, comme une fleur morte, comme un papillon

noyé, fut emportée au Rhône.

Alors, la fillette vit rouge. Son bras tout petit se leva et sa cravache

était près de s'abattre sur les doigts de Rosseline, quand, au coin de

la rue étroite, à vingt pas des deux femmes, un cavalier parut. C'était

Martégas. Il ne connaissait encore ni le fameux café des Arènes ni la

belle Arlèse dont il se souciait pour le moment comme du vieux fer d'un

cheval des villes.

Après un marché passé sur la _Place des Hommes_ où les travailleurs

viennent s'offrir et se louer le samedi, il arrivait ici en

reconnaissance. Ses amis devaient l'y rejoindre. Martégas avait surpris

le mouvement de la petite Zanette, pour qui il avait au coeur une sorte

d'amour mauvais et sauvage.

De gré ou de force, il voulait l'avoir. Essayer de lui complaire était

le moyen le plus naturel, sinon le plus facile.

--Lâchez-moi! lâchez-moi! cria plus fort que jamais la pauvre fillette

en reconnaissant Martégas, ce gardian chassé par son père, et pour qui

elle n'avait que de la répugnance.

--Voleuse! voleuse! répétait Rosseline, tenant toujours le cheval par la

bride.

Et de cette injure passant à d'autres, elle couvrit Zanette de toutes

les immondes paroles familières aux filles des rues, et que, chose

bizarre, elle prononçait si facilement et si abondamment pour la

première fois!... Mais elle s'interrompit tout à coup avec un cri de

douleur. La cravache de Martégas s'était abattue sur son bras qui lâcha

la bride.

--Merci, Martégas! fit Zanette délivrée et surprise, et au grand trot

elle s'éloigna....

--Où vas-tu? cria-t-il, où vas-tu, petite?

--A ma maison!

--Bon! songea Martégas, je la rattraperai toujours.

Rosseline et Martégas se regardaient.

Notre-Dame-d'Amour · 第 26 / 69 题