Telle était la créature que Pastorel aurait voulu surprendre en flagrant
délit de mensonge; il pensait que si au lieu de douter de sa vertu, il
devenait sûr de sa fausseté,--il serait guéri.
Il en était là, lorsque, peu de temps avant la fameuse ferrade des
plaines de Meyran,--un homme qu'il connaissait à peine, un gardian comme
lui, au retour d'une visite à Arles, lui conta les grandes nouvelles de
la ville.
Cet homme ne pouvait être soupçonné de vouloir irriter Pastorel contre
Rosseline; il ignorait visiblement que Pastorel la connût. Et ce qu'il
conta fit bondir de rage le coeur du rude gardien de taureaux.
Aux vitrines de tous les papetiers et libraires, et de tous les
marchands de curiosités, en Arles, on ne voyait, depuis deux jours, que
le portrait d'une fille, bien connue des jeunes gens de la ville,
artisans et bourgeois; et on lisait, sous le portrait, en magnifiques
lettres d'imprimerie: _La belle Rosseline_. Les voyageurs qui viennent à
Arles visiter les monuments, pouvaient emporter cette figure d'Arlèse
pour vingt sous,--ce qui, disaient les commérages, avait mis en grande
colère plusieurs des amants de la belle. Plusieurs, en effet, s'étaient
rencontrés chez elle, où ils étaient venus, mordus chacun du même désir
de faire reproche à sa maîtresse. Et s'étant reconnus, ils s'étaient
pris de querelle et battus même, publiquement.
Et la chose avait fait un gros scandale, car son chez elle,
maintenant,--c'était un cabaret tout fraîchement installé et dont elle
devenait la patronne, grâce à la générosité d'un peintre parisien. Un
bon vivant, celui-là, un homme tout jeune, dont les journaux parlaient
et qui était riche. Rosseline avait fait sa connaissance chez le
photographe.
Et enfin, elle posait chez le peintre depuis plus d'un mois, et des gens
avaient vu «le tableau» où la belle, très ressemblante, montrait plus
que ses épaules....
Et dans toute cette histoire il y avait, pour tous les gardians, une
belle et bonne promesse,--car la fille était accueillante, un peu folle
de son corps, et si elle avait ouvert boutique, c'était dans l'intention
évidente d'attirer les chalands «par le moyen» de sa beauté. Ses
portraits répandus partout étaient une enseigne et une amorce....
Et à Pastorel consterné le narrateur avait généreusement donné
l'adresse du cabaret de Rosseline.
--Et le tableau? avait répondu Pastorel.... Ne peut-on pas le voir, le
tableau?... Ne sais-tu pas l'adresse du peintre?
--Tout le monde, en Arles, te le dira. C'est dans une des maisons dont
les fenêtres regardent le théâtre antique....
Tout transformé dans son coeur par ces nouvelles qui l'éclairaient
décidément sur le caractère de sa belle, étonné de se sentir subitement
tout calme, tout froid, Pastorel était parti pour Arles; il avait couru
chez le peintre. Le Parisien ayant ouvert sa porte lui-même, le gardian
l'avait un peu bousculé et avait entrevu non seulement le portrait de
Rosseline, mais il l'avait entrevue elle-même, montrant, un peu plus
qu'il n'est permis, ses bras nus et ses épaules. Et satisfait de n'être
pas plus longtemps dupé, il était revenu de la ville, résolu
courageusement à ne plus revoir le beau modèle, qu'il appelait
maintenant dans sa pensée «la fille à tout le monde».
Or il l'avait revue aux plaines de Meyran, le jour de la fête, entourée
de jeunes débauchés de la ville; et comme, la bouche en coeur, sans
avoir l'air de se douter qu'il pût lui garder rancune, elle était venue
à lui, disant très haut:--«Eh! Jean, tu passes bien fier? On ne
reconnaît plus ses amis, donc?... Écoute, Jean, fais-moi marquer, de ma
main, un des taureaux d'aujourd'hui,» il avait répondu, au milieu des
fainéants qui se pressaient, la fleur aux dents, autour de la belle
Arlèse:
--Que me veux-tu, fille à tout le monde? Je sais ce que je sais, et,
vois-tu, ne l'oublie pas: je m'en moque, oh! mais, je m'en moque, comme
des premiers souliers que j'ai chaussés, tu m'entends? Les portraits à
vingt sous, c'est trop cher pour moi! je n'aime que ceux qui se donnent!
La belle Rosseline est à vendre? Moi, les choses qui sont miennes,
personne autre n'y doit toucher!
Elle avait pâli, l'Arlèse, et pâli bien davantage, un peu plus tard,
quand, voulant la narguer, Pastorel avait choisi, dans l'immense
assemblée, la toute petite Zanette, pour lui faire marquer un taureau et
pour lui donner la cocarde.
Elle fut d'autant plus irritée, cette Rosseline, que Zanette avec elle
faisait un parfait contraste. Elle, elle était un peu forte, assez
grande, de beauté hautaine, magnifique et d'apparence froide; Zanette,
toute mignonne, jolie à ravir, toute expressive avec ses yeux perçants
et pétillants. A la beauté d'un fruit formé, il opposait la grâce un peu
frêle d'une fleur. Rosseline le comprit de reste et elle dévora
l'affront, mais elle avait juré de se venger.
Elle ne se doutait guère, Zanette, qu'elle avait servi une rancune
d'amant; elle ignorait, heureusement, que l'hommage reçu par elle
n'était pas tout à fait pur. Mais si le pauvre Jean lui avait troublé le
coeur, un peu à la légère sans doute, lui-même ne pensait pas à la
petite Zanette sans se dire: «Pourquoi pas?» Hélas! le souvenir malsain,
âpre, mordant, précis, de l'autre, de la mauvaise, luttait encore
victorieusement, au fond de son coeur, contre l'image fragile de la
fillette chaste et simple.
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