Zanette s'en allait à travers la plaine, vers Arles, à cheval, toute
seule; ce n'était pas un dimanche, mais son père avait été pris d'un
accès de mauvaise fièvre pendant qu'elle était seule avec lui à la
maison, et vivement, sur son ordre, elle allait en Arles, chercher «le
remède», la quinine, dont la provision était épuisée.
Les fièvres paludéennes deviennent de jour en jour plus rares dans cette
Camargue assainie par les travaux de la culture qui change les marais en
vignobles. La vigne s'accommode très bien de ce sable, de ce terrain
d'alluvion du Rhône qui forme la Camargue. Et ainsi sainte Vigne
terrasse aujourd'hui encore le monstre vert, le mal des paluns, comme
autrefois sainte Marthe triompha de la Tarasque qu'elle parvint à
enchaîner.
Le père de Zanette, le père Augias, avait pris les fièvres autrefois,
dans sa jeunesse, et jamais n'avait pu s'en défaire. Depuis quelques
années pourtant, il se croyait quitte et dormait tranquille, mais voilà
que cette nuit même, tout à coup, il s'était mis à claquer des dents et
à trembler de tout son corps. Il reconnut son mal et fut effrayé, tant
il en avait gardé mauvais souvenir. Oh! les rêves, les rêves surtout,
qui, à heure fixe, le prenaient dans la nuit, informes, compliqués,
bizarres--et le tourmentaient comme des sorciers ou des démons!... ou
bien, s'il était éveillé, l'angoisse subite, comme une montée de folie
au cerveau! l'envahissement d'un trouble malin qui donne envie de fuir
devant soi pour échapper on ne sait à quelle menace... mais la menace,
l'ennemi, partout vous suivent, ils sont en vous.
--Cours seller ton cheval, petite, et va me chercher le remède en Arles.
Le valet de ferme ne reviendra pas, cours vite, c'est du temps gagné
pour moi....
Et si vite elle était partie que, ce matin-là, elle n'avait pas rendu
visite, dans sa chapelle, à Notre-Dame-d'Amour, à Notre-Dame
l'abandonnée!
Zanette allait donc, jolie, sur son cheval blanc qui la portait sans
peine, si légère, si mignonne! Elle allait, un peu attristée au départ,
mais sans beaucoup d'inquiétude, car on sait le combattre, le mal des
paluns. Ceux qui l'ont d'ailleurs l'acceptent et peuvent vivre vieux
malgré tout.
A peine en route, la gaîté de la lumière, du mouvement, la prit, et elle
fut distraite des pensées noires par sa jeunesse et par les choses qui
l'entouraient, par la danse des mouissales et des oestres, dont les
ailes vibrantes l'accompagnaient d'une musique fine, qui semblait la
voix même de la lumière.
Les mouissales par myriades et les oestres aussi s'attachaient à ses
épaules, à ses bras, et couvraient la peau du cheval blanc qui en était
tout noir et frissonnait pour les secouer. Et chaque fois que ces
bestioles s'envolaient, Zanette voyait le beau sang du cheval couler des
piqûres en fils de pourpre entre-croisés qui lui mettaient sur le flanc
et sur la croupe comme une résille écarlate! Ces bêtes irritantes ne
piquaient pas les mains actives de la petite, ni son visage d'où sa main
les chassait sans cesse, mais le cheval inquiet bien qu'il y fût
habitué, se contenait mal, voulait à tout moment prendre le galop....
--Doucement, doucement, Griset! lui disait Zanette de sa fine voix.
Elle avait pris, pour aller plus vite, des «raccourcis» qu'elle
connaissait, piquant droit à travers la plaine, dans les saladelles
violettes, dans les enganes, qui tigraient, de leurs touffes égales et
grasses de soude, de grands espaces de sable gris. Le cheval de Zanette
trottait ou galopait là-dedans, sans effleurer une seule tige d'herbe,
levant avec précision ses sabots vierges de fer, de façon à retomber
toujours dans le sable d'où il les retirait sans fatigue--ce que
n'aurait pas su faire un cheval né en d'autres pays. Mais lui, c'était
un pur camarguais; il était né au soleil, un matin, en plein marécage,
au milieu de ces sables, de ces enganes, de ces roseaux, de ces siagnes.
Tout cela le connaissait et il connaissait tout cela. Et joyeux de
courir chez lui avec sa petite maîtresse camarguaise comme lui, il
s'ébrouait en balançant la tête, en fouettant ses flancs de sa queue
traînante.
--Doucement, doucement, Griset! voici tes aigues... doucement.
Il les sentait depuis un moment, les aigues, ses belles amies, et,
pointant vers elles ses oreilles, tendant sa queue un instant immobile
et, faisant mine de s'arrêter, Griset, la gorge renflée, la tête un peu
en arrière se mit à hennir fièrement.
C'était bien elles, les aigues du mas de la Sirène, et aussi les
taureaux. Les aigues blanches et grises, le cou bas, cherchaient leur
vie dans les menus roseaux qui craquaient sous leur pied et sous leurs
dents. Elles relevèrent la tête et reconnurent le Griset qui, de temps
en temps, leur était rendu, revenait libre parmi elles et dont elles se
rappelaient peut-être les folles caresses et les morsures.... Puis, le
voyant bridé, harnaché, monté, elles se remirent à brouter l'herbe
saline, sans plus s'occuper de lui, comme si elles le méprisaient....
Les taureaux tous noirs, en ce moment étaient pour la plupart couchés;
ils ruminaient, leurs jarrets repliés sous les poitrails larges, des
fils de bave claire, irisée au soleil, pendant du coin de leur bouche
jusqu'à terre. Ils tournèrent tous la tête du côté de la voyageuse, mais
lentement, sans peur ni menace, et comme sans la voir.... Leurs gros
yeux fixes semblaient rêver; ils songeaient à d'autres pâturages,
regrettés peut-être, où on les ramènerait un jour, aux baignades dans le
Rhône qu'il leur faut parfois passer à la nage, aux jeux du cirque, où
quelquefois ils avaient été blessés.
Deux gardians, bien droits sur leur selle, la pique à l'étrier,
surveillaient la manade, immobiles et rêvant aussi, comme leurs
taureaux.
Zanette s'arrêta à regarder deux jolies vaches noires, fines et
nerveuses, qui, debout, regardaient au loin tandis que leurs veaux les
caressaient, cherchant la tétine, maladroits à la trouver, et la
repoussant vingt fois du mufle avant de la saisir, pour jouer
peut-être....
Tout à coup, Zanette vit les gardians s'élancer vers elle, au galop....
--Gardez-vous, demoiselle!
Ils avaient crié trop tard pour la prévenir du péril qui, sans qu'elle
s'en doutât, la menaçait.
Sultan, le fameux étalon syrien, indompté et peut-être indomptable, qui,
à tout moment, mettait le désordre dans la manade, blessant chevaux,
cavales, taureaux et même les hommes,--accourait tout à coup contre
elle, derrière elle. Étouffé dans le sable, le bruit de son galop, perdu
dans le bruit du double galop des gardians, ne s'entendait pas. Elle
regardait, sans comprendre, le mouvement des gardians. Et quand ils
furent tout près d'elle:
--Zou! en avant! lui crièrent-ils.
D'un mouvement instinctif, elle enleva sur place Griset au galop; elle
venait d'entendre derrière elle, tout près, le souffle d'une bête;
Sultan qui broutait un peu à l'écart du troupeau, ayant aperçu tout à
coup Griset, s'était furieusement élancé vers lui; il était, le Sultan,
jaloux de ses cavales, il venait attaquer l'intrus, qu'il connaissait
bien. Et debout derrière son ennemi, son ventre touchant presque la
croupe du cheval de Zanette, il voulait le frapper de tout le poids de
ses deux pieds de devant, prêts à retomber sur son rival, et sur
l'amazone sans doute. Heureusement, elle s'était dérobée. Et, détournée
à demi, elle vit la terrible bête, mâtée tout debout, irritée,
menaçante, ses deux pieds battant l'air, sa tête fière et farouche
détachée en plein ciel bleu, naseaux ouverts, crinière au vent.
Les deux gardians le menacèrent de la pique... il fit une brusque tête à
queue, détacha vers eux une ruade insolente et, tête haute, queue
rigide, il détala, superbe, les crins en tous sens envolés, avec un cri
d'orgueil, de colère et de mépris qui fit se relever d'un seul coup la
tête de toutes les cavales... et il alla passer près d'elles, comme pour
leur montrer toute sa force indomptable, toute sa beauté libre... il
tourna légèrement vers elles la tête avec un sourd hennissement d'appel,
caressant, doux, comme intime, comme convenu entre elles et lui,--et
voilà qu'elles s'émurent. Tous ces longs cous tendus qui, un instant
auparavant, étaient penchés vers la terre, vers la pâture, se dressèrent
bien haut.... Les naseaux, rouges au fond, renâclèrent, aspirant l'air,
la liberté, l'amour, le Rhône voisin, la mer lointaine, et la cavale
favorite du Syrien, s'émouvant la première, bondit vers lui,
frémissante, avec un hennissement auquel il répondit, toujours fuyant et
déjà loin. Alors la manade s'ébranla entière. Une brusque trépidation,
comme un roulement de mille tambours voilés, commença.... Zanette et les
gardiens ne virent bientôt plus, dans les volutes nuageuses de la
poussière, que des têtes ardentes, qui cherchaient à se dépasser, des
crinières envolées au vent, des queues fermes, aux poils serpentins, de
fines pointes d'oreilles rapprochées, dardées, hérissées par-dessus les
courbes des croupes... et les taureaux bientôt debout à ce bruit, un
instant surpris et indécis, à leur tour partirent; et à la suite et
comme sur l'ordre de l'étalon, voici que se pressa en tumulte, derrière
la blanche galopade des cavales, le torrent noir des taureaux, aux
cornes aiguës, aux queues sèches, aux échines noueuses.... Le roulement
des pieds innombrables s'éloigna, comme absorbé par l'immensité de la
plaine, et en un clin d'oeil tout disparut derrière les tamaris là-bas,
dans la poussière de sable qui, soulevée en ondes, semblait, sous le
clair soleil du matin, une fumée d'or!
--Vous l'avez échappé belle, mademoiselle Zanette! dit un des
gardians.... Ah! bien! il nous aurait manqué cela! Voyez-vous, si
Sultan vous avait, du pied, frappée sur les épaules... il vous eût
écrasée, pechère, comme une reinette dans le marais!... il serait temps
de le renvoyer, ce cheval terrible, au diable, car on peut dire que
c'est sans doute du diable qu'il vient.... Pourvu qu'il ne les dépayse
pas, nos aigues. S'il lui prend fantaisie, il leur fera passer le Rhône
à la nage! il l'a fait plusieurs fois déjà!...
--Voyez-vous, dit l'autre gardian, vous pouvez dire au bayle, à votre
père donc, que j'ai des fois eu envie de tuer le cheval, de lui mettre
une balle dans la tête. C'est un cheval de mort, ce coquin-là, il serait
temps de s'en défaire. Dites-le au bayle, qui d'ailleurs le sait bien.
Zanette ayant promis de parler à son père, se remit en route.