A QUI LE CHEVAL?

Un peu avant le lever du jour, à l'heure blafarde, Martégas sortit du

bouge avec Cabrol.

Tous deux montèrent sur la digue, et s'en allèrent longeant le parapet,

le cerveau lourd, suivant des yeux le Rhône orageux, dont on devinait la

couleur de terre, sous le ciel violacé, vineux.

Ils avaient dormi un instant, lourdement, les bras sur la table, la tête

au pli de leurs bras, parmi les bouteilles et les verres visqueux.

Une bise qui, par caprice, remontait le Rhône, fouettait leurs visages

terreux, énergiques et jaunes comme le Rhône même. Ce coup de fouet les

réveilla.

Dégrisés, ils marchaient droit, sans rien dire, éclairés parfois d'une

clarté brusque par un des réverbères accrochés aux maisons du quai; ils

avaient l'air de deux mauvais fantômes.

Et Cabrol tout à coup, répondant aux lamentations par lesquelles

Martégas, toute la nuit, avait découvert le fond de son âme obscure, il

dit, ce Cabrol:

--Marie-toi avec Zanette, la Zanette de maître Augias. Son père a un peu

de bien et d'argent et la confiance des maîtres du château de la Sirène.

Marie-toi avec cette fille. Elle est gentille et, à voir, elle donne

faim et soif. C'est une cerise qui pend à l'arbre. Tu n'as qu'à prendre.

Et je t'en avertis, Martégas, pour que tu le saches,--un que l'on nomme

Pastorel--tu le connais peut-être, Jean Pastorel, le gardian?

--Je sais qui tu veux dire; il habite près des Saintes, à Silve-Réal.

C'est un homme. Eh bien donc, que veux-tu me dire, de celui-là?

--Pardi, qu'il en tient pour Zanette!

--En es-tu sûr? demanda Martégas, s'arrêtant tout sec.

--Si j'en suis sûr!... quand je le dis?

--Et comment le sais-tu, Cabrol? Prends garde à ce que tu vas dire. Car

celui qui se mettra en travers de mon chemin, je le souquerai, tu peux

dire! Je suis aussi matelot, mon homme!

--Comment je le sais? La belle affaire! Pas n'est besoin d'être sorcier,

pour ça, collègue!... Il n'y a pas quinze jours, aux dernières fêtes du

mois de mai, aux plaines de Meyran....

--Eh bien?

--Il y a eu ferrade, tu sais, et course de taureaux. Pourquoi n'y

étais-tu pas?

--Avance donc! Je t'écoute! Tu as une parole qui ne marche pas! Tu me

fais bouillir le sang d'impatience! Si je n'y étais pas, c'est que

j'avais d'autres affaires meilleures.... Avance donc, ânesse.

--Eh bien, mon camarade, ce Pastorel ayant pris par les cornes et

renversé joliment un jeune taureau un peu difficile, est allé la prendre

par la main, ta Zanette, afin qu'elle vînt marquer la bête avec le fer

rouge, au chiffre du maître.... Et ça, on ne le fait, voyons, que pour

sa fiancée, ou pour sa maîtresse.

--Gueusard de sort! gronda Martégas.

Et il s'assit sur le parapet de pierre, comme pour réfléchir mieux à son

aise.

--Qu'il prenne garde, ajouta-t-il sourdement, qu'il prenne garde ce

Pastorel! Que je ne le voie pas recommencer! Moi étant là, il aurait du

mal!

--C'est que, répliqua Cabrol, riant d'un gros rire... il a recommencé

déjà.

--Où? Dis, que je sache!

--Il a recommencé le même jour, aux Plaines. Pourquoi n'y es-tu pas

venu?

--J'étais allé conduire à Aigues-Mortes un cheval vendu qu'il fallait

remettre précisément ce jour-là, sans faute.... Dis-moi tout sur ce

Pastorel, dis-moi tout ça que tu sais, hé? Sans rien oublier, sans rien

me cacher surtout.

--Eh bien, après la ferrade, où l'on marque les plus jeunes bêtes, il y

eut course à la cocarde. Une jeune vache, très méchante, échappait aux

plus malins. La cordette un peu lâche qu'on avait mal tendue, d'une

corne à l'autre, pendait, balançant, au beau milieu du front, la

cocarde. Un de Montpellier, au moment où il croyait tenir cette cocarde

ensorcelée, quand il ne tenait que la ficelle solide d'où il ne put

dégager ses doigts sinon coupés et saignants, fut pris entre les cornes

par le milieu du corps!... Oh! par bonheur il était maigre, de manière

qu'entre les deux cornes il eut toute la place pour être à son aise!...

Un autre, qui avait le crochet de fer préparé dans sa main, pour

accrocher et casser la ficelle, manqua son coup, et frappa le mufle de

la vaquette maladroitement; il fut piqué d'un coup de corne à la cuisse

et on l'emporta évanoui comme une femme! Pastorel se fit voir alors, il

semblait ne vouloir entrer dans l'arène que s'il y avait du danger,

comme on fait pour plaire; et en effet la chose arriva. Et quand les

plus fameux coureurs se montrèrent fatigués, il sauta dans l'arène, du

haut de son banc, car il ne s'était pas mis sur les charrettes qui

formaient le cirque, non, il s'était placé sur la tribune des gros

messieurs, pour faire le fier, juste en face de Zanette. Donc, il sauta

dans l'arène, à ce moment toute vide, et tout de suite il fut applaudi:

«Pastorel! Pastorel! c'est Pastorel qui l'aura!» La vache courut sur

lui, décidée, tout droit, tête basse, il l'esquiva, la laissa passer,

en pivotant sur un talon, et elle ne l'avait pas dépassé de la tête,

qu'il lui avait pris sur le front la cocarde, sans avoir eu l'air de

rien! On trépignait de contentement, mais lui, tranquillement, s'en alla

vers cette Zanette et lui offrit la cocarde, puis retourna vers la

tribune en traversant toute l'arène comme s'il n'y avait pas eu de

vache.... Et la vache, il faut le dire, le laissa passer sans faire mine

d'aller à lui, quoiqu'elle le regardât de travers en faisant, du pied,

des trous dans la terre....

--Sais-tu s'il y a longtemps qu'il connaît Zanette?

--Ça, je n'en sais rien, Martégas, mais méfie-toi, si tu veux Zanette

avant un autre.

--Si je la veux! cria Martégas en se levant.... Si je la veux!... il y a

longtemps que je la guette! Quand j'étais gardian au mas de la Sirène,

d'où son père m'a chassé (il me le paiera, tu peux croire!) elle, elle

était petitette, puisqu'à peine aujourd'hui elle court sur seize ans et

demi. Eh bien, j'y pensais déjà, je la guettais comme on guette un

perdreau trop jeune qui sera juste au point, dès la chasse ouverte. Et

tu peux m'en croire, de ruse ou de force, je l'aurai! J'en ferai, s'il

faut, ma maîtresse, pour qu'on la force à devenir ma femme. Je jure Dieu

que ça sera comme ça.

--Alors, dépêche-toi, collègue. A la Saint-Rémy, perdreaux sont perdrix,

il lui vient des ailes, à la belle! On ne la prendra pas sous un

chapeau, pechère? Et tu vois que mes conseils ne sont pas toujours

contre tes idées? Tu m'entends de reste....

--Et je te dis «gramaci», collègue.

Les deux complices se serrèrent la main.

--Je n'ai pas fini, dit Cabrol. Le meilleur conseil, je ne te l'ai pas

donné encore. J'y viens. Et c'est pour que tu oublies que je t'ai fait,

autrefois, manquer une belle affaire.... Eh bien, te rappelles-tu

Sultan, de la manade du mas des Sirènes, Sultan, ce poulain du désert

des Arabis, qui, de ton temps déjà, était la terreur des cavales?

--Je m'en souviens, dit Martégas, il avait alors quatre ans.

--Il en a donc sept aujourd'hui, et tu connais le proverbe sur les âges

du cheval?

--Oui, oui: sept ans pour mon ami, dit l'Arabe, sept ans pour moi, sept

ans pour mon ennemi.

--Sultan est donc en pleine vigueur, et beau comme un cheval de roi! Eh

bien, il a tué, avant-hier, d'un fameux coup de pied, Sigalas, le

gardian, qui voulait le prendre. Depuis un an, il a blessé, plus ou

moins gravement, trois hommes. Avec ce Sigalas, ça fait quatre!

--Eh bien? interrogea Martégas.

--Eh bien, il a blessé encore cette année, deux poulains et une cavale,

il est méchant comme une gale, ce Sultan. Et le maître a fait dire,

hier, qu'à celui qui parviendrait à monter Sultan, il le donnerait en

cadeau, il s'est décidé à ça. Il veut se débarrasser du cheval, mais

comme il l'aime au fond, il voudrait le donner à un maître qui sache se

faire obéir et qui le garde. Les gardians se plaignent tous les jours du

cheval, disant qu'à chaque instant il détourne, ce cheval du diable, la

manade des pâturages où on veut qu'elle demeure. Il attaque même les

taureaux, jouant à les mordre, à les battre, à se cabrer pour laisser

retomber sur eux ses pieds, de tout son poids et, s'ils prétendent se

fâcher, il leur casse, aussi bien, les jarrets d'une ruade.

...Eh bien, Martégas, vas-y. Prends le cheval... tu reverras ainsi la

fille puisque tu es forcé de t'adresser au père.... Et quelque jour tu

enlèveras Zanette sur ce Sultan devenu tien. Que dis-tu de l'affaire,

hé?... je n'y vois qu'une chose contre, c'est que le père t'a fait

chasser... il ne voudra peut-être pas que tu gagnes le cheval?...

--Il aura peur de moi: il voudra! fit Martégas; j'irai dès demain! Sur

ce cheval-là, un jour, comme tu dis, foi de gardian, Cabrol, je lui

enlèverai sa fille! on verra ça!

V

Notre-Dame-d'Amour · 第 16 / 69 题