6 septembre.

Autrefois, les Beni Oulid et les Beni Ouazit étaient ennemis ;

aujourd’hui encore, ils sont loin d’être amis, et leur inimitié s’est

seulement transformée en jalousie. Encore aujourd’hui, les Beni Oulid

ont l’ouest, c’est-à-dire voyagent à Tunis et au Souf ; les gens de ces

contrées viennent aussi à eux. Ils ont aussi Douirat et Nalout. Les Beni

Ouazit, au contraire, vont à Tripoli et dans l’est et les gens de ces

contrées viennent descendre dans leur quartier.

On prétend maintenant que les seuls individus atteints de fièvres à

Ghadāmès les ont emportées soit de Derdj (les soldats), soit de Ouargla

et du Fezzan. Ceci expliquerait ce phénomène qui est singulier vu

l’élévation de Ghadāmès et la nature de son terrain[278].

On m’apporte une inscription latine. Elle est gravée sur une plaque de

grès assez tendre, rougeâtre ; le fac-similé que j’en ai fait est

exact ; elle ne présente, du reste, guère de difficultés pour la lecture

des lettres, même de celles des deux mots qui ont été martelés.

L’endroit d’où provient cette inscription, et que j’ai été voir

aujourd’hui, contient les fondations d’un édifice, sûrement l’un des

« castrorum » indiqués dans le texte de l’inscription[279]. Cet endroit

peut être déterminé de la manière suivante : En tirant une droite d’El-

Esnām à la pointe des jardins que j’ai relevés sur la gauche en venant

de Sidi Maabed, les fondations dans lesquelles on a déterré

l’inscription sont à peu près au milieu des deux points.

Malheureusement, cette inscription est incomplète. Je n’en ai sous les

yeux qu’une moitié, c’est-à-dire le milieu, auquel il manque les deux

côtés. Les côtés cassés, surtout celui de gauche, ont été polis et

travaillés, comme si on s’était servi de cette pierre pour une bâtisse

plus récente.

[Illustration : INSCRIPTION ROMAINE TROUVÉE A GHADAMÈS.

Hauteur de la pierre, 0m,52. — Largeur, 0m,26.

Les lettres des deux premières lignes ont 1 centimètre de plus que les

autres. Le trait de la gravure est brisé partout où il y a eu

martelage.]

Je dessine les chapiteaux des colonnes de la place d’El-Aouïna[280].

J’apprends que, dans la mosquée, il y en a beaucoup de semblables, mais,

quoique ce soit un sujet curieux d’études que ce monument qui a peut-

être eu autrefois une autre destination, je ne crois pas pouvoir

demander de les voir[281].

J’ai été faire une longue promenade aux Esnām et de là aux tentes des

Touareg du Dhahara. J’ai passé auprès de la cabane de paille proprette

de Tekiddout ; elle était là, par terre ; quand elle m’a vu, elle m’a

salué en riant et en mettant ses mains sur sa figure. Je vois là des

charges de chameaux arrangées par terre et je vois venir des chameaux

chargés, qui sortent de la ville. Tout cela est encore pour In-Salāh,

et, tous les jours, partent de petits partis de Touareg.

Du Dhahara, ce plateau où sont les Touareg, on a une vue très étendue

sur la Hamada vers l’est ; on voit là se dérouler cette surface déserte

et nue, avec ses différentes teintes ; des blancs éclatant au rouge

pâle, et les nombreuses « goūr » ou témoins qui la surmontent. Ghadāmès

pointe à travers les palmiers et l’on n’en aperçoit que les sommets

curieux des maisons, blanchies à la chaux ; ces coquettes terrasses

blanches ressortent d’une manière très agréable à l’œil de la verdure

foncée des palmiers.

Je rentre en ville et vais à la source où je me baigne. L’eau est

tiède ; en hiver elle fume. La source qui alimente le bassin est très

forte, car, les Ghadāmsia ayant vidé il y a quelque temps l’immense

bassin qu’elle remplit, il ne fallut à la source que trois demi-heures

pour rétablir le niveau ordinaire. Ces trois demi-heures représentent 70

qila ou mesures du petit entonnoir en līf qui, rempli d’eau et jusqu’à

ce qu’il soit vide, représente un qīla. Plus tard, je mesurerai

approximativement la capacité du bassin de la source, et obtiendrai

ainsi le jaugeage approché de la source. Des négrillons se baignaient en

même temps que moi ; ils nagent comme des chiens, refoulant l’eau

derrière eux, alternativement d’un bras et de l’autre. Ils nagent du

reste comme des poissons. La source ne renferme pas de poissons, ni de

coquillages. On y voit quelques plantes aquatiques cryptogames et des

libellules rasent la surface de l’eau. Othman vient le soir et me dit

que Ikhenoukhen ne s’oppose pas à ce que j’aille à Tripoli.

Quand les Touareg ici perdent quelqu’un, ils changent de suite

l’emplacement de leur tente.

Le 7 septembre.

Je vais voir Sid el Bakkay, le parent de Sidi Ahmed de Tombouctou ; je

lui fais présent d’un haouli de fabrique et d’une tabatière d’argent,

deux des objets que j’ai reçus du gouvernement pour faire des présents.

Je trouve un homme civilisé, qui cause de Barth (dont je lui montre le

billet)[282] et qui m’invite à aller à Tombouctou, m’assurant que Sidi

Ahmed me préserverait du mal, comme il en avait défendu mon ami. Je suis

très content de la connaissance de ce marabout ; il est très intelligent

et très convenable.

Je reçois dans la gaïla des visites de Tekiddout et de sa sœur Chaddy ;

cette dernière finit par m’avouer qu’elle a une maladie dont je lui

donne le remède. Tekiddout m’écrit sur une feuille de papier ses pensées

qui n’étaient pas tout à fait orthodoxes ; nous restons un bon moment à

blaguer, tout à fait en petit comité.

Je vais voir Hadj Ahmed ou Mohammed, et lui dis que je vais partir ; il

m’encourage à aller à Tripoli et me dit que la route est sûre.

Le 8 septembre.

Le matin, je vais voir Ikhenoukhen que j’exhorte de plus en plus à se

rendre à Alger ; il me fait entrevoir qu’il me donnera, à mon départ, un

de ses frères ; lui, ne peut pas quitter son pays à cause de l’état des

esprits.

Je reviens chez moi et reste à écrire plusieurs lettres. Dans la gaïla,

je reçois la visite d’une négresse très jolie et très richement

habillée ; elle est de Ghadāmès. Je n’ai jamais vu une personne aussi

pleine de fantazia : elle est près de mettre la maison sens dessus

dessous, mais cela m’amuse beaucoup. Comme elle était venue en compagnie

d’une voisine de traits moins délicats, elle s’en va avec elle, mais dit

à Ahmed qu’elle reviendra et qu’elle veut venir habiter près de nous. La

manière dont elle s’est introduite est curieuse. Elle dit à Ahmed dans

la rue : « Je veux voir le consul. » — « Que lui veux-tu ? » — C’est lui

qui m’a dit de venir.

Vers l’aser[283], Si ’Othman se présente et j’envoie Ahmed avec lui

remettre à Ikhenoukhen le présent que je lui destine et dont je lui ai

parlé depuis longtemps. Ce présent se compose de 100 douros (500 francs)

pour lui et de 50 douros (250 francs) pour son frère Omar el Hadj.

Ahmed revient seul. Il est resté longtemps et me raconte ce qui s’est

passé. Ikhenoukhen n’accepte pas cette somme ; elle ne lui suffit pas,

prétend-il, à nourrir sa jument un mois. Il est ici, à Ghadāmès, mal vu

par tout le monde, mal vu par les Turcs, mal vu par ses frères les

Touareg, et tout cela à cause de sa prédilection pour les Français. Il

ne mange ici que sur la ville et il a du « nif[284] » avec elle.

Pourquoi les Anglais sont-ils préférés ? C’est parce qu’ils jettent les

douros à droite et à gauche. Ils lui ont donné à lui et à ses frères 900

douros (4.500 francs) et des effets (expédition de Richardson, etc.).

Partout où les Anglais ont passé, ils ont rempli le ventre du monde. Ce

n’est qu’en les imitant que nous pourrons nous faire un parti. Lui, doit

m’accompagner à Rhat avec tous ses parents et ses amis ; il faut avancer

en forces et la somme que je lui donne ne suffit pas de loin à cette

expédition. Enfin ses compagnons sont tous venus lui demander leur part

de mon présent et il ne lui restera rien. Si nous étions venus pour

avancer avec de tels moyens, nous n’avions qu’à nous en retourner en

paix ; il nous donnerait une ou deux fois autant que cela. Les Ghadāmsia

étaient prêts à faire de grands sacrifices pour empêcher que je

réussisse. Cette nouvelle me bouleverse, et Si ’Othman ne vient pas le

soir. J’annule mon départ demain pour Tripoli.

Le moudir vient ; je le reçois comme un chien dans un jeu de quilles,

tant je suis de mauvaise humeur ; du reste, il vient pour me recommander

de lui apporter 20 litres de liqueurs, ce qui est peu délicat de sa

part. Je le force à se lever et à s’en aller.

Ikhenoukhen m’a affirmé que la nouvelle de la lettre de Sidi Hamza est

vraie. Elle a été apportée au chef des Oulād Messāoud, qui est parti

d’ici hier ; il est certain que cet homme a la lettre parce qu’il a juré

que c’est vrai. Sidi Hamza recommande de me tuer, moi et Si ’Othman ou

bien les Oulād Messāoud ne valent rien. Nous ne savons pas d’où la

lettre est arrivée, mais à coup sûr, c’est Ouled el Ghediyyēr qui l’a

apportée ou un autre Chaanbi qui nous a précédés ici de quelques jours

seulement.

Le 9 septembre.

Othman vient de très bonne heure, je l’envoie à Ikhenoukhen lui demander

quelle est la somme qu’il juge nécessaire que je lui donne. Ikhenoukhen

se refuse à parler dans ce sens et me fait prier de me rendre auprès de

lui dans la soirée. Je passe une journée très monotone ; tout le monde

me croit parti.

Le soir, je vais au camp du chef des Azgar. Il vient au-devant de nous

avec son frère Omar el Hadj. Je vois qu’Ahmed a exagéré la valeur du

discours d’Ikhenoukhen hier ; ce chef est fâché de l’impression que j’en

ai reçue. Il me dit que la somme que je lui ai donnée ne compte pour

rien chez lui, que de tels cadeaux sont ceux qu’il peut faire, lui. Tous

ses compagnons vont lui demander leur part du présent que je lui ai fait

et il ne lui en restera plus rien. Je lui répondis que, s’il en était

ainsi, je préférais ne rien décider de moi-même, et demander avis au

général gouverneur ; qu’une occasion se présentait aujourd’hui tout à

propos. Ikhenoukhen approuva cette décision ; il me demanda de faire

connaître au général l’état des choses et les services qu’il était

disposé à nous rendre, ajoutant que la réponse, quelle qu’elle soit,

serait la bienvenue. Quant à moi, il me demanda de ne pas me tracasser,

d’aller tranquillement à Tripoli et qu’à mon retour, je le trouverais

ici, et que j’atteindrais mon but de toutes façons, même sans présent.

Il insista pour me faire bien sentir que la chose qu’il craindrait la

plus au monde serait d’entendre dire qu’il eût imposé des conditions de

force à son hôte.

Je quittai Ikhenoukhen, réconcilié avec lui, et même impressionné par la

noble tournure avec laquelle il envisageait l’affaire.

Je passai la soirée à écrire des lettres qui partiront demain.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 197 / 241 题