Je vais de bon matin voir Ikhenoukhen. J’ai une longue conversation avec
lui et son frère ’Omar el Hadj, au sujet de mon départ pour le Djebel.
Ils sont d’avis que je m’abstienne d’y aller, tant à cause des nouvelles
d’une expédition des Ourghamma, qu’à cause de la longueur de la route.
Ils semblent être près de leur départ. Ikhenoukhen, avec qui je parle
ensuite des affaires politiques, accepte de faire un traité avec
l’Algérie ; il conseille de ne s’adresser qu’à lui et à ses deux frères,
les autres chefs des Azgar, les Imarasāten[277], amis des Anglais en
particulier, étant en quelque sorte sous ses ordres.
Je vais ensuite voir Hadj Mohammed ou Ahmed, le plus grand commerçant de
la ville et l’homme le plus considéré, qui vient d’arriver, il y a peu
de jours, de Tripoli ; il me conseille de partir pour le Djebel,
m’assurant que j’aurai toujours le temps de trouver Ikhenoukhen ici. Là-
dessus, après être entré un instant au Medjélès, je vais faire part à Si
’Othman de ma décision et le prie d’aller trouver Ikhenoukhen pour lui
en parler.
J’apprends que Sid el Bakkay, qui a épousé une fille d’Ikhenoukhen (il
est parent de Sidi Ahmed el Bakkay de Tombouctou), est en ce moment un
peu en querelle avec son beau-père, parce qu’il voudrait que les Azgar
fissent la guerre aux Hoggar qui sont les ennemis de sa propre famille ;
or, depuis trois ans et plus qu’il est auprès d’Ikhenoukhen, il ne fait
que l’exciter à cette rupture. Ikhenoukhen a trop de bon sens pour ne
pas voir que ce serait la perte des Touareg que de suivre ce conseil ;
de la petite bouderie de la part du marabout.
J’apprends qu’un Rahti, qui est parti pour son pays il y a peu de jours,
a déclaré que jamais un Français n’entrerait à Rhat, et, comme il
parlait un peu haut dans le marché, Si ’Othman a été obligé de le mettre
au silence. Il va porter de mauvaises nouvelles à Rhat, et certainement
nous allons trouver tout le monde prévenu à notre arrivée. Ikhenoukhen
ne veut partir qu’avec tout son monde.
[Note 270 : Ceci est une réponse aux instructions du Dr Warnier. Elles
sont contenues dans une volumineuse correspondance, embrassant toute la
durée du voyage, pendant lequel Warnier n’a cessé de jouer le rôle de
Mentor. Mentor systématique et autoritaire parfois, et qui n’abdiqua pas
lors de la rédaction des _Touareg du Nord_, dont le brouillon renferme
plus d’une page entièrement raturée et modifiée de sa main. Duveyrier
souffrit de cette tutelle, et certaines de ses lettres (1867-1870) en
parlent d’un ton amer. Plus tard, il ne voulut se rappeler que les soins
dévoues du médecin, et le zele enthousiaste de l’initiateur scientifique
que Warnier avait été. « La mort, écrivait Duveyrier en 1875, efface
certains souvenirs et en ravive d’autres. Je n’ai pas besoin de vous
dire que ceux-là sont les meilleurs. » (Lettre au commandant Warnier,
frère du Docteur.) Il avait raison. Qu’on en juge par cette lettre de
Warnier (27 décembre 1859), reçue par Duveyrier à Biskra le 8 janvier
1860, et qu’on voudrait pouvoir citer tout entière :
«... Dans un voyage comme celui que vous entreprenez, un explorateur
doit se rattacher à tout ce qu’il y a de forces vives dans son pays. La
Société d’acclimatation de Paris est aujourd’hui à la tête d’un
mouvement important. Elle a créé à Alger un comité dont le domaine
embrasse l’Afrique entière. Ce comité sera heureux d’entrer en relations
avec vous, pour tout ce que le pays que vous allez explorer peut donner
et recevoir. Vous êtes sur un des points du globe les moins connus, et
si pauvre qu’il soit, il peut donner en végétaux, en minéraux, en
animaux, des choses nouvelles, utilisées ou non par les indigènes. Parmi
les choses sur lesquelles j’appelle surtout votre attention, est celle-
ci : Déterminer la limite botanique des végétaux qui appartiennent au
bassin méditerranéen, et entre autres l’olivier... Là ou finissent ces
espèces, doit commencer une région botanique nouvelle, la région
désertique, entre lesquelles peut se trouver une région intermédiaire,
la région saharienne, donnant à la fois l’hospitalité à des végétaux
méditerranéens et désertiques. Il importe à la science que ces limites
soient bien précisées... J’appelle surtout votre attention sur les
acacias producteurs de gomme... On en trouve en Tunisie, en Marokie, à
peu de distance du littoral. Où commencent-ils au sud de l’Algérie ? Où
pourrait-on les introduire ? L’Argan, commun au Maroc, se montre-t-il
dans notre Sud ?... Je vous serais infiniment reconnaissant,
_personnellement_, si vous vouliez bien m’envoyer la liste des arbres,
arbustes, avec leurs noms indigènes et lieux de station... Il y a de
nombreux tamarix, espèces nouvelles pour la plupart. Ces espèces
produisent des galles (Takaout) employées comme succédanés des galles du
chêne. — Quid ?... Avez-vous étudié avec soin le système d’aménagement
des eaux des Beni Mzab ? D’après ce que j’en sais, c’est merveilleux.
Sans aucun doute, le général Desvaux vous aura recommandé d’étudier les
lignes de fond sous lesquelles on peut espérer trouver des eaux
artésiennes ; c’est avec la sonde que la civilisation doit pénétrer dans
le Sud... J’appelle aussi votre attention sur l’action du climat
relativement à la coloration de la peau... Déterminez la limite
méridionale des civilisations qui ont pénétré dans ce continent ; vous
les trouverez indiquées par des ruines... Ne négligez pas de recueillir
des renseignements précis sur les poids, les mesures et les monnaies...
Si des règlements relatifs à l’usage des eaux tombent sous votre main,
rapportez-nous-les, soit en original, soit en copie. Recueillez ce qui
est tradition orale. La teinture et la tannerie ont atteint un certain
degré de développement : sachez nous dire quels sont les procédés de
fabrication... On a signalé dans le Sud des gisements de combustible
minéral. Tâchez de savoir ce qu’il en est... Notez également toute
rencontre d’oiseaux ou d’insectes migrateurs. Les sauterelles qui
ravagent périodiquement le Nord de l’Afrique prennent naissance dans le
Sud. Quels sont les foyers de production ?... Notez aussi la limite où
parviennent d’un côté les produits manufacturés ou les matières
premières du Nord, et de l’autre côté ceux venant du Soudan... J’ai
remarqué que la race nègre, dans ses migrations vers le Nord,
rencontrait des obstacles hygiéniques analogues à ceux de l’Européen
venant en Algérie. Enregistrez tout ce que vous apprendrez à ce sujet...
Du foyer soudanien ont dû sortir, en plantes et animaux, des espèces
originaires de ce foyer. Quelles sont-elles et quelles modifications
ont-elles éprouvées ?... Quel est l’arbre appelé en arabe tsámia, qui
produit la soie végétale du Soudan, avec laquelle on brode les
turbans ?... L’Angleterre n’a fait de si grands sacrifices pour
l’exploration de l’Afrique que pour savoir si, en cas de rupture avec
les États-Unis, ses manufactures pourraient trouver un foyer d’origine
du coton. La France aussi a intérêt à voir accroître le champ de cette
culture... Il importe donc de recueillir tous les renseignements...
Informez-vous des lieux d’où l’on tire le nitre ou azotate de potasse,
de l’importance de la production... Le soufre doit exister dans
certaines parties : — attention spéciale. » (Papiers de Duveyrier.)]
[Note 271 : Ouda, cauri.]
[Note 272 : Chef de la tribu des Imanghasaten, rivale de celle des
Oraghen dans la confédération des Azdjer.]
[Note 273 : Païens. On trouve la même superstition attribuée par
Pomponius Mela aux anciens habitants d’Augile (cf. les remarques de Duv.
_Les Touareg du Nord_, p. 415) et chez les habitants actuels de l’Aïr
(_Journ. de voyage_ d’Erwin de Bary, trad. Schirmer, Paris, 1898, p.
187).]
[Note 274 : Ritter (_Géogr. gén. comparée_, III, p. 316) avait dit qu’un
mur très large sépare diamétralement la ville, et que les deux tribus ne
communiquent que par une porte fermée à la première apparence de
trouble. Richardson (1845) et la _Relation du voyage de M. le capitaine
de Bonnemain_, publiée par Cherbonneau en 1857 dans les _Nouv. Annales
des voyages_, n’avaient ni infirmé ni confirmé cette information.]
[Note 275 : Ou mieux Isaqqamaren.]
[Note 276 : Mircher (1862) dit 6 à 7.000 (ouv. cité, p. 98) ; Rohlfs
(1865) dit 5.000 (_Quer durch Afrika_, Leipzig, 1874, I, p. 81).]
[Note 277 : Imanghasaten. Sur leur rivalité avec les chefs des Oraghen,
voir _Les Touareg du Nord_, p. 355-6 ; voir aussi Schirmer, _Pourquoi
Flatters et ses compagnons sont morts_. Paris, 1896, p. 15-20.]