Voici la raison pour laquelle, pendant ma conférence avec Ikhenoukhen,
ce chef s’est entretenu avec Othman, à part, en targui et en riant.
Ikhenoukhen a reçu la nouvelle qu’une lettre était arrivée ici,
engageant la personne, à qui elle est adressée, à me _tuer, moi et Si
’Othman_ ou, au moins, à chercher quelqu’un qui exécutât la commission.
Or, on a dit à Ikhenoukhen que la lettre vient de Sidi Hamza, ce qui
déroute un peu Othman parce qu’il serait étonnant qu’il eût déjà reçu
avis de notre départ _ensemble_. Othman, en homme fin, me fait part d’un
soupçon que cela pourrait bien venir de Sidi Ali Bey qui aurait mis le
nom de Sidi Hamza en avant pour cacher le sien. Cela me paraît aussi
possible parce qu’Ali Bey doit savoir que j’ai donné avis à l’autorité
de ses exactions dans le Souf. Mais alors pourquoi vouloir la mort de Si
’Othman ? Je noterai ici un fait qui m’apparaît significatif
aujourd’hui : M. Margueritte, alors commandant supérieur de Laghouât, me
dit à mon retour d’El Goléa[268], lorsqu’il eut connaissance de tous les
détails de cette entreprise : « Écoutez, autant que je connais l’homme
(Sidi Hamza), je ne trouverais pas impossible qu’il vous eût envoyé une
lettre de recommandation pressante pour les gens d’El Goléa tout en les
prévenant directement de vous traiter le plus mal possible afin d’ôter
l’envie à tout autre de revenir. » En effet, il est très connu que Sidi
Hamza voudrait que nous ne vissions le Sud que par ses yeux[269]. J’ai
voulu écrire cette nouvelle, avant que son authenticité fût tout à fait
établie, afin que, dans le cas où elle serait vraie et que je dusse
succomber, l’on pût trouver dans mes papiers des indications pour tomber
sur la vraie trace du crime. Toutefois, je le déclare, cette nouvelle
m’a peu ému, et m’amuse plutôt qu’elle ne me chagrine.
On me raconte qu’Ikhenoukhen reste quelquefois deux jours sans manger
par fantazia ; il affecte de se faire apporter de bons repas et invite
ceux qui sont présents à s’attabler, refusant lui-même de rien prendre.
De même, lorsqu’il alla chez les Hoggar, il resta deux jours et une
nuit, accroupi à l’arabe, à recevoir des visites et sans demander le
temps de se reposer. Toujours par fantazia.
Si ’Abd el Aziz, qui alla à Tombouctou avec le major Laing, me dit
qu’ils prirent la route d’Inzize (partis d’Aqàbli) et que, de là, ils
coupèrent le Tanezrouft obliquement sur Am Rannān où ils prirent de
l’eau.
[Note 259 : Ceci indique que les tribus maraboutiques des Ifoghas ne
font partie ni des Azdjer ni des Hoggar, mais sont en quelque sorte
leurs intermédiaires.]
[Note 260 : Duveyrier songeait encore à explorer l’Ahaggar. Il l’avait
écrit à Barth, qui l’encourageait en ces termes : « Votre lettre me
remplit de joie ; elle me prouve que nous pouvons encore espérer vous
voir explorer le massif si intéressant des Hoggar et combler cette
lacune capitale de notre connaissance de l’Afrique du Nord... Mes vœux
les plus sincères vous accompagnent dans cette tentative grosse de
difficultés et de périls. » (Lettre du 11 juin 1860, retrouvée dans les
papiers de Duveyrier.)]
[Note 261 : Le mot douro, en Tripolitaine, s’appliquait indifféremment à
notre pièce de 5 francs, au douro d’Espagne (appelé aussi bou-medfa), et
au thaler Marie-Thérèse (appelé aussi bou-tir). Le cours de ces monnaies
variait d’ailleurs beaucoup par rapport à la monnaie de compte légale
(le mahboub = 20 piastres turques).]
[Note 262 : Temahaght ou temahaq (_Les Touareg du Nord_, p. 317).]
[Note 263 : Ismaïl Bou-Derba.]
[Note 264 : Tribu traitée de brigands par les Touareg eux-mêmes.]
[Note 265 : Duveyrier dut finalement payer quatre fois autant (2.000
fr.).]
[Note 266 : Ali Bey, kaïd de Tougourt.]
[Note 267 : L’eau de la source de Ghadāmès renferme 2 gr. 54 de sels par
litre, dont 0,38 de sulfate de magnésie et 0,90 de sulfate de chaux. Les
indigènes y sont accoutumés, mais tous les étrangers en subissent les
effets. (_Mission de Ghadāmès, Rapports officiels_, Paris, 1863, in-8,
p. 260, 326.)]
[Note 268 : Voir entre autres, sur ce séjour, _Excursion à El-Golea’a_,
_Nouv. Annales des voyages_, novembre 1859. p. 189-197 et _Bulletin Soc.
de Géogr._ Paris, 1859, XVIII, p. 217.]
[Note 269 : De très intéressantes lettres du maréchal Randon et du
général Durrieu (juin-juillet 1858) ont été publiées depuis par MM.
Augustin Bernard et le commandant Lacroix (_Historique de la pénétration
saharienne_. Alger, 1900, in-8, p. 34-37). Elles montrent quelle était
alors l’opinion dominante à Alger. Dans une lettre adressée à Duveyrier
le 27 mai 1861, le Dr Warnier donne la même note : « On sait ici à quoi
s’en tenir. Dans votre mission, me disait-on hier après lecture de votre
lettre, vous trouverez comme premier obstacle nos grands chefs
indigènes... » (Papiers de Duveyrier.)]