20 août.

Ce matin, je prie le cheikh Ali de vouloir bien emporter chez lui les

objets qu’il a encore ici et qui lui font faire par jour trois ou quatre

ascensions chez moi. Cela ne peut pas durer. Le petit bègue, au lieu de

s’exécuter, me fait dire, quelque temps après, qu’il a trouvé une autre

maison et qu’il m’invite à venir la voir ; je lui fais répondre que je

me trouve bien ici et que les convenances m’obligent à ne pas changer de

demeure comme de chemise. Cheikh Ali me fait dire là-dessus qu’il

viendra me déranger vingt fois par jour ; je sors alors et je trouve mon

homme à la porte ; il est chassé comme un chien, avec défense expresse

de remettre les pieds ici.

Dans la chaleur du jour, je vais chez le moudir pour signaler la

conduite du cheikh, et déclare que je ne sortirai que par la force d’une

maison que j’avais acceptée à contre-cœur ; mais le petit bègue est aux

cent coups, et il jure, à qui veut l’entendre, qu’il me chassera de sa

maison, et qu’il enverra, s’il le faut, cinq ou six esclaves armés pour

me faire sortir ; il menace mes domestiques de prêcher le Djehad, ou

guerre sainte, et dit que, dans ce cas, toute la ville suivrait son

avis. Il bégaye sa colère partout, dans la rue et chez le moudir.

Le moudir vient me trouver et tâche de m’apaiser : en me disant qu’il a

vu la nouvelle maison, qu’elle est plus belle que celle que j’habite et

que le loyer en est très bon marché. Mais toutes ces conditions ne me

font pas changer d’avis, et je lui renouvelle ma déclaration que, si

l’on voulait me faire changer de demeure, il fallait employer la force,

et que, dans ce cas, je ne sortirais de ma maison que pour me rendre à

Tripoli. Le moudir me fait entrevoir qu’il n’est pas tout à fait le

maître ici, que les Touareg le sont plus que lui, et que, si le cheikh

en venait aux extrémités, la seule chose qu’il pourrait faire serait de

déclarer que tout ce qui m’adviendrait serait fait à lui et serait une

injure pour le gouvernement turc. Pendant ce temps, il m’emporte le fond

d’un petit flacon d’absinthe qui me reste, ma dernière goutte de

spiritueux.

Enfin, après le coucher du soleil, le moudir revient accompagné d’El

Mokhtar, l’un des membres du Medjelès. Ils me disent que le Medjelès a

été assemblé extraordinairement pendant toute l’après-midi, que l’on a

vivement blâmé la conduite du cheikh et que l’on a conclu que, s’il n’y

avait pas moyen d’arranger les choses autrement, le cheikh serait obligé

à me céder sa maison pour le temps de mon séjour. Là-dessus, ils me

prient de pardonner la conduite de Cheikh Ali. Ceci est une autre

question. Je déclare que, comme homme, je lui pardonne volontiers, mais,

comme représentant de mon gouvernement, je ne puis le faire aussi

facilement, et que je demande mûre réflexion à ce sujet. Là-dessus ces

messieurs se retirent après avoir pris le café.

J’ai reçu la visite d’un marchand de Ghadāmès, l’un de ceux qui

prêtèrent de l’argent à Barth, à Kanō, lors de son retour de Tombouctou

et au joli taux de 100 % au bout de quatre mois. Je lui fais des

compliments sur sa libéralité, d’autant plus que l’argent qu’il prêtait

était de l’argent anglais ; mais il me dit _qu’il avait calculé le

profit que lui aurait rapporté cet argent mis en ivoire dans le même

espace de temps_ et prêté son argent avec le même profit.

Les Targuiāt (les deux mêmes qu’hier) sont venues me voir, mais ne sont

restées qu’un instant, elles m’ont apporté quelques lignes de Tefinagh.

J’ai tellement cru aujourd’hui qu’il allait se passer quelque chose, que

j’ai fondu des balles de revolver.

[Note 246 : Pluriel de _gherâra_, sac en laine servant à contenir les

objets chargés sur les chameaux. (O. H.)]

[Note 247 : Nom pris par le baron de Krafft. Sur son séjour en

Tripolitaine, voir _Mittheil. de Petermann_, 1861-1862, _passim_.]

[Note 248 : Ces dernières doivent être très peu nombreuses ; Mircher ne

parle que de maisons à rez-de-chaussée et un étage (_Mission de

Ghadāmès_, p. 100).]

[Note 249 : C’était le _cheikh el bled_, ou maire de la ville.]

[Note 250 : Draa désigne au Sahara, suivant les régions, tantôt le

sorgho à grains noirs, tantôt le millet blanc à chandelles. Il s’agit

probablement du dernier. (Cf. Catalogue Foureau, p. 15.)]

[Note 251 : « Les idoles. » On sait qu’après avoir visité Djerma au

Fezzân, Duveyrier a rapporté les Esnamen aux Garamantes. (_Les Touareg

du Nord_, p. 251.) Vatonne se borne à les qualifier « d’affreuses ruines

sans caractère et sans intérêt ». (_Mission de Ghadāmès_, p. 268.)]

[Note 252 : Ce quartier porte aussi un autre nom intéressant pour les

origines : Beni-Mâzigh.]

[Note 253 : C’est-à-dire le dialecte berbère.]

[Note 254 : _Isaqqamaren_, vassaux des Kel-Rhela.]

[Note 255 : « Douanier ». (O. H.)]

[Note 256 : _Oulhi_, le cœur.]

[Note 257 : _Touraouen_, le poumon.]

[Note 258 : Inguelzam, Māsīn, points d’eau de la roule orientale de Ghât

à Ghadāmes.]

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 175 / 241 题