Ce matin, on charge les chameaux pour le voyage de Ghadāmès.
Je vais au bordj rendre au kaïd une visite qu’il m’a faite de bon matin,
et nous mangeons ensemble la pastèque des adieux. Il est plus aimable
que les jours derniers, et me promet de m’envoyer à Berresof le prochain
courrier. Enfin nous partons. J’ai repris mon ancienne manière de
voyager sur mon matelas plié en deux sur le dos d’un chameau.
Nous traversons bientôt un cimetière, et entrons ensuite dans ’Amīch.
’Amīch est le prolongement de l’oued Souf : c’est là que se perdait
l’ancienne rivière, selon la tradition. En effet, ce pays a bien la
forme d’une longue dépression (très peu sensible), faisant suite à celle
qui commence à Ghamra et arrive à El-Ouad ; en le traversant dans sa
longueur comme nous le faisons aujourd’hui, on a à droite (ouest) des
dunes assez hautes à une petite distance et l’on traverse des groupes de
maisons et de nombreuses cabanes en palmes (_zérība_, pl. _zeraīb_),
formant ainsi pour ainsi dire autant de petits hameaux qui prennent le
nom de « _nezla_ », mot emprunté à la vie nomade. C’est dans ’Amīch que
vivent une partie des Toroūd, quand ils ne sont pas avec leurs troupeaux
dans le Sahara. A gauche de la route sont les jardins de palmiers
dispersés dans les intervalles des dunes. On peut voir là de magnifiques
échantillons de palmiers.
Nous rencontrons un cavalier rebāyi ; il est à remarquer, pour cette
portion des Toroud, que leur manière de se vêtir et de harnacher leurs
chevaux, et leurs fusils surtout, sont identiques à ceux des tribus du
sud de la Tunisie et de la Tripolitaine. Ces tribus sont surtout
caractérisées par le haïk tourné simplement par-dessus une calotte rouge
un peu renfoncée sur le côté et qui paraît à moitié sous le haïk ; par
leurs vastes et immenses étriers et enfin par leurs longs fusils à
crosse ornée de nacre et de corail. Je possède une de ces armes.
Nous nous arrêtons à la zaouiya de Sidi Abd el Qāder, presque à
l’extrémité d’ʿAmīch. Le kaïd avait prévenu de mon arrivée, de sorte que
je trouve un bon tapis étendu dans l’élégante et propre goubba, et je
m’établis dans ce lieu saint. On m’apporte un repas inmangeable, mais
succulent pour des Arabes. Il fait si chaud que, malgré mon désir de
m’éloigner le plus tôt possible du Souf, nous restons la nuit ici. Le
soir, de pieux khouān de toutes les sectes possibles étaient venus faire
leurs récitations et chants autour de la goubba. Je les disperse en leur
faisant remarquer que le désert est vaste et qu’il n’est pas hospitalier
de troubler le sommeil d’un voyageur.
ʿAmich a, à mon estime, autant d’habitants qu’El-Ouad, à la saison où
toutes les huttes sont occupées (9 à 10.000 habitants). Les femmes ici
s’habillent comme à El-Ouad, de deux manières, soit avec un _haouli_
blanc accroché sur les épaules, soit avec un _haouli_ bleu suspendu de
la même manière ; puis elles ont de grosses tresses de laine de chaque
côté de la figure, et quelques-unes savent se faire pardonner cette
hérésie par des ornements rouges de bon goût du côté droit de la figure.