22 juillet.

J’écris à Biskra pour rendre compte des plaintes que j’entends contre le

kaïd.

Je reste encore toute la journée à la maison.

23-24-25 juillet.

Le kaïd revient avec ses goums ; il n’a rien trouvé dans sa course,

cependant on tire des coups de fusils au retour comme s’il y avait eu

une victoire ; ces Arabes sont toujours les mêmes.

Hier et aujourd’hui on a fait l’Achoura ; nous sommes, je crois, à peu

près au milieu des dix jours de fêtes. La fête a lieu la nuit, des

bandes de jeunes gens se promènent dans les rues en chantant au son d’un

bendier ; puis ont lieu quelques scènes, des individus se déguisent en

mettant quelques hardes grotesques s’ils en ont, puis ils se couchent

et, prenant une voix de polichinelle, ils font des dialogues

invariablement terminés par des disputes et des coups comme chez

Gringalet. Cette année, la fête est peu brillante. Un homme hier a reçu

un coup de sabre sur le dos pendant la mascarade et il a une large

blessure. Cela a été fait par méchanceté.

Le cheikh Ahmed Ben Touāti vient me voir, c’est un homme qui me plaît

beaucoup, franc et ouvert ; il connaît très bien le Sahara, il vient du

reste à Ghardaya (puits) six mois[208] : il est venu en trois jours sur

un méhari et avait reçu des nouvelles de Ghadāmès par un homme monté sur

son méhari qui était allé de Ghadāmès à Bīr Ghardâya en cinq jours.

_Note sur le commerce d’El-Ouad._ — Pour l’or, j’apprends d’une manière

plus certaine que le _mithcal_ de _teber_[209] se vend ordinairement 15

francs lorsqu’il est recherché et 13 fr. 30 lorsqu’il abonde[210]. Quant

au _khôss_[211], il vaut, dans les mêmes circonstances, de 11 fr. 10 à

13 fr. et 13 fr. 15. J’ai déjà dit que le mithcal d’ici a 21 _nouaya_ et

pèse 4 gr. 175 ; tandis que le mithcal de Constantine a 26 _nouaya_, que

par conséquent le poids du mithcal d’El-Ouad se rapporte à celui de

Constantine comme 21 à 26.

Les dépouilles d’autruches sont vendues sur le marché par les chasseurs

eux-mêmes ; et il n’y a personne qui en fasse un commerce spécial[212].

On les achète isolément pour les porter à Tunis ou à Tébessa. Voici les

prix de vente sur le marché. — Une belle dépouille de mâle (_delīm_)

vaut 100 fr. et 125 fr. lorsqu’elles sont recherchées et très belles.

Une belle dépouille de femelle (_ramdha_) ne vaut que 40 fr. au plus 45

fr. Un œuf d’autruche vaut de 50 à 60 centimes.

Le commerce du Souf avec _Tébessa_ repose sur les objets suivants :

1o Exportation du Souf. — Dattes, peaux brutes de chèvres (avec poil),

tabac en feuilles, vêtements de laine ;

2o Importation de Tébessa, — _Gountĕs_ (racine condimentale), beurre,

laine, moutons, chèvres, blé, _gueddīd_ (viande desséchée).

Quant aux objets que le Soūf donne à Tunis, ce sont : des vêtements

confectionnés, des peaux brutes de chèvres et de moutons (pour

Kaïrouān), des _douros_, des chameaux, des dattes.

_Ouargla._ — On y apporte d’El-Ouad, de l’huile, du tabac, des vêtements

confectionnés, des meules (venues de Gafsa), de la garance, du blé, des

cotonnades, des pierres à fusil (venues de Tunis), du soufre[213]. On en

rapporte de la laine, des chameaux, du beurre, de la graisse, de la

viande desséchée, de jeunes plants de palmiers en grand nombre, qui sont

vendus sur le marché, des burnous du Mzāb, du sel, des dattes.

_Biskra et le Zab._ On y apporte : vêtements confectionnés, peaux brutes

de chèvres, dattes, _tellīs_[214], (_gherāra_), du tabac ; ce dernier

article vaut ici 25 c. à 50 c. le _kef_ composé de 5 plants ou 4 grands

et 6 petits. Voici la liste des objets qu’on en rapporte avec les prix

qu’ils obtiennent à El-Ouad :

Henné, le 1/2 kil. 0 fr. 70 à 1 fr. 35.

Tapis arabes, qualités diverses, de 100 à 300 francs.

Laine, la toison à 2 francs.

_Settāl_ (gamelles en fer battu pour boire), les grands 1 fr. 60, les

petits 1 franc[215].

Indigo, la bonne qualité, le 1/2 kil. 6 fr. 20, la qualité inférieure 4

francs[216].

Foulards de coton imprimés, les bons, la douzaine 6 fr., la qualité

inférieure 3 francs.

Bougie, le 1/2 kil. 1 fr. 35 jusqu’à 1 fr. 50.

Sucre blanc, le 1/2 kil. 1 fr. 50.

Cassonnade, le 1/2 kil. 0 fr. 90 à 1 franc.

Ganse blanche, le 1/2 kil. 6 francs.

Loŭk, substance tinctoriale[217], les 50 kil. 150 fr. la bonne qualité.

Tărtăr id. les 50 kil. 150 francs. id.

Miroirs ronds montés en cuivre, les grands, la douzaine, 1 fr. 60.

id. les petits, id. 1 franc.

Miroirs ronds montés en étain, les grands, la douzaine, 1 franc.

id. les petits, id. 0 fr. 75.

Ficelle, le 1/2 kil. 2 francs.

Grandes aiguilles pour tellis, le 100 de 50 à 60 centimes.

Gaze grossière, pièces de 16 à 17 drà, 3 francs.

Abricots secs, 1 fr. le saa (2 1/2 kil.).

Beurre, mesure de 5 3/4 livres, selon les temps, de 7 fr. à 3 fr. 50.

Souliers de Constantine, la paire, 4 à 5 francs.

Burnous ’abbāsi (épais), les beaux, 60 à 65 francs.

id. qualité inférieure, 40 à 45 francs.

Calottes rouges de fabrique, les grandes 2 fr. 50, les petites 1 fr. 50.

Soie, le 1/2 kil. 20 fr. la qualité supérieure et 15 fr. la qualité

inférieure.

Café en grains, 2 fr. le kil.

Suif (de Bou Saada), selon le temps, de 50-60 cent. à 1 fr. la livre.

Savon (hadjri) en morceaux, le 1/2 kil. 0 fr. 75 à 1 franc.

id. arabe liquide, le 1/2 kil. 75 à 1 fr. 10.

Alun, la livre 30 à 40 centimes.

Aiguilles, le cent, 20 centimes.

Les cotons ne peuvent pas faire concurrence à ceux venus de Tunis qui

sont de fabrique anglaise.

_Gabès._ — On y apporte du Souf : laine de rebut (servant à faire des

couvertures brunes dont se vêtissent les gens du Sahel, peaux de chèvres

et de moutons non préparées, tabac en quantité, chameaux, dattes

(_degla_).

Le commerce d’El-Ouad avec _Gabès_, surtout celui par la route directe,

est fait par les gens de Matouiya[218] qui, étant sujets du Bey de

Tunis, jouissent d’un peu plus de sécurité que les Souafa. Cette route

est rendue très dangereuse pour le voisinage des Oulad Yagoūb.

_Ghadāmès._ — On y apporte des vêtements confectionnés surtout, des

dattes (_degla_[219], _rhers_, _fezzāni_), du tabac et des grains (blé

et orge) lorsqu’ils sont chers à Ghadāmès.

_Beni Mezab._ — On y apporte des meules, des vêtements (_haouli_),

fusils (de Tunis), des pioches (de Kairouān), des pièges à gazelles (de

Kairouān), soufre, garance, huile, cotonnades, _guemmām_ (gomme

adorante). On en rapporte des chameaux, des _guedaouis_ (blouses de

laine de couleurs différentes), burnous, laines, moutons, viande

desséchée, suif.

On me dit que, dans les mauvaises années, il vient ici 5-600 mitcals

d’or de Ghadāmès ; dans les bonnes années, de 1.500 à 3.000 mithcals.

Cela ne fait que pour 45.000 fr. d’affaires dans les meilleures

conditions. Cela fait 12.525 grammes d’or.) L’_oukiya_ de Tunis timbrée

= 31 gr. 725 ; elle a 7 2/3 de mithcal.

Le soir, je suis piqué par un scorpion ; la douleur monte très vite à

l’aisselle (du bord de l’index), je souffre excessivement. La nuit, je

ressens des picotements ou de la paralysie aux pieds, au nez et aux

lèvres. Je me soigne en mettant de l’ammoniaque sur la piqûre élargie au

bistouri, et en buvant un peu de ce médicament dans de l’eau. Ampoules

sur le doigt piqué. Froid sur tout le membre atteint, taches violettes,

etc.

[Note 175 : Le plus au sud.]

[Note 176 : Chéchias.]

[Note 177 : _Mebred_.]

[Note 178 : Ce poids est le mithcal de Tunis. Duveyrier dit ailleurs

(_Revue algér. et col._, novembre 1860) qu’il l’a trouvé égal à 4 gr.

175. Les mithcal de Tripoli et d’Agadès sont un peu plus forts.]

[Note 179 : Once, 1/16 de la livre tunisienne, que Duveyrier évalue à

508 grammes.]

[Note 180 : _Zebed_, sorte de pommade faite avec la graisse de l’animal

du même nom, et dans laquelle il entre en outre de l’huile, du benjoin,

du girofle, etc.]

[Note 181 : Ce que Duveyrier appelle ici 1/2 kil. est la livre

tunisienne de 508 grammes. (Cf. son article de la _Revue alg. et col._)]

[Note 182 : _Açaïb et saye_ ou _tourkedi_.]

[Note 183 : Natron, carbonate de soude plus ou moins pur, extrait des

petits lacs du Fezzān.]

[Note 184 : _Teber_.]

[Note 185 : _Khores_.]

[Note 186 : Cf. sur leur construction, J. Brunhes, _Les oasis du Souf et

du Mzab_, _La Géographie_, V, 1902, p. 14-15.]

[Note 187 : La vue ci-jointe a été trouvée, sans indication d’origine,

dans les papiers de Duveyrier.]

[Note 188 : Tradition confirmée par Ibn Khaldoun : au IXe siècle, les

Zenata occupaient le Sahara algérien et tunisien (_Hist. des Berbères_,

traduct. de Slane, III, p. 275, 286, 303, etc.).]

[Note 189 : Le _zeïta_, comme Duveyrier l’a reconnu plus tard, n’est pas

le _Statice monopetala_ L., mais une autre plombaginacée : _Limoniastrum

Guyonianum_ Dur.]

[Note 190 : Briques d’argile séchées au soleil.]

[Note 191 : En grande partie comblés depuis par les soins du bureau

arabe.]

[Note 192 : Une autre porte, Bab-el-Gharb, a été rouverte plus tard.]

[Note 193 : Bey de Constantine, qui assiégea Tougourt en 1788.]

[Note 194 : Le lieutenant Auer a été un remarquable exemple d’endurance

européenne au Sahara. Resté lié avec Duveyrier, il lui écrivait de

Biskra en 1869, évoquant le souvenir de leur commun séjour à Tougourt :

« J’ai vieilli depuis, mais n’ai perdu ni la volonté virile, ni la

santé, bien que je compte aujourd’hui vingt ans de séjour au Sahara.

Vous avez bien raison de me déconseiller l’Europe ; ma nature, toute

forte qu’elle soit, ne supporterait plus un autre climat, et je veux

passer en Afrique les jours qui me restent à vivre » (29 décembre

1869).]

[Note 195 : حلاج veut dire, en arabe, is qui gossypium a semine mundat.

(H. Duv.)]

[Note 196 : On sait qu’avant de se fixer au Mzab, une partie des

Ibâdhites a habité cette région. (Masqueray, _Chron. d’Abou-Zakaria_, p.

262, etc.)]

[Note 197 : Lait de palmier fermenté.]

[Note 198 : Dans cette éclipse une vieille femme de Tebesbest,

soupçonnée de sorcellerie, fut accusée d’avoir caché la lune dans un

seau d’eau. Ses voisins et le cheikh de Tebesbest vinrent prier le kaïd

de la mettre en prison. (H. Duv.) L’éclipse de soleil du 18 juillet 1860

eut moins d’effet : on ne fit « que peu de cas de l’événement, excepté

quelques talebs trop croyants qui se portaient vers la mosquée pour

prier et conjurer le sorcier qui causait ce désastre au soleil ; à leur

sortie, les autres leur riaient au nez. » (Lettre d’Auer à Duveyrier, 22

juillet 1860.)]

[Note 199 : _Djinn_ (pluriel _djenoun_) : génies.]

[Note 200 : Groupe de tentes.]

[Note 201 : Les marabouts s’en font apporter constamment par les Arabes

de leur confrérie, parce qu’ils craignent les fièvres occasionnées par

les eaux de l’oued Righ (H. Duv.).]

[Note 202 : Cf. Féraud, _le Sahara de Constantine_.]

[Note 203 : La « forêt de palmiers » de Nezla, à 2 kilomètres de la

ville actuelle.]

[Note 204 : Douaouda, tribu arabe qui fit irruption au XIe siècle dans

l’Oued-Rir et à Ouargla. (Ibn-Khaldoun, _Hist. des Berbères_, II, p.

73.)]

[Note 205 : Cf. sur cette légende Jus dans Rolland, _Hydrologie du

Sahara_, p. 224.]

[Note 206 : Graines de caroubier.]

[Note 207 : Oasis de l’extrémité ouest du Nefzāoua.]

[Note 208 : C’est-à-dire : y garde ses troupeaux au pâturage.]

[Note 209 : Poudre d’or.]

[Note 210 : Le gramme de poudre d’or vaut donc, d’après les

circonstances du marché, de 3 fr. 59 cent. 3 (maximum) à 3 fr. 23 cent.

3 (H. Duv.).]

[Note 211 : _Khores_, poudre d’or mélangée de débris d’or travaillé.]

[Note 212 : Ces dépouilles venaient de l’Erg, au nord de Ghadāmès ; les

autruches y ont à peu près disparu aujourd’hui.]

[Note 213 : Pour la fabrication de la poudre.]

[Note 214 : Toile de bât (sacs de chargement) pour les chameaux.]

[Note 215 : Fabrication européenne. (Cf. Duveyrier, _Notice sur le

commerce du Souf_ (_Rev. algér. et coloniale_, nov. 1860).]

[Note 216 : Fabrication européenne.]

[Note 217 : Gomme-laque (rectification de Duv., art. cité).]

[Note 218 : Petite ville du littoral au nord de Gabès.]

[Note 219 : Ou _deglet-nour_ (espèces diverses de dattes).]

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 145 / 241 题