Ce jour s’est annoncé comme devant être très chaud ; mais le ciel fut
pur. Je passai ma journée sur mon lit, attendant pour utiliser mes
faibles forces que le moment de l’éclipse fût arrivé. Je calculai par
construction graphique le moment où elle devait avoir lieu, mais me
trompai fort en prenant pour heure, celle où l’éclipse _totale_ aurait
lieu sous la longitude d’El-Ouad. Et l’éclipse ne devait pas être totale
ici. Cela fut cause que quand j’allai à la lunette, dix minutes avant le
premier contact (comme je le croyais), je trouvai le disque solaire
entamé. Je me mis en observation, et je vis la lune couvrir
successivement les taches du soleil. L’éclipse était au moins au tiers
et la population d’El-Ouad ne s’en était pas aperçue ; alors elle fut
simultanément reconnue, et quelques bavardages inquiets firent place à
un profond silence. Mais lorsque les progrès de l’éclipse furent
marquants, des cris poussés de tous les côtés annoncèrent la détresse
des Arabes. On entendait partout : « Iā chĭfā Si Mohammed rasoul
Allah ! »
Je vis le disque lunaire approcher à une distance extrêmement minime du
bord du soleil ; je crus un instant voir certaines montagnes faire
éclipse totale et au moment où je m’apprêtais à marquer l’heure de ce
contact, l’éclipse commença à diminuer.
Je vis alors des pigeons voler au-dessus de la maison, se rendant à
leurs gîtes. Des Arabes de la ville me disent avoir vu des étoiles. La
lumière la plus faible a été celle qui succède dans cette saison au
coucher du soleil. L’éclipse diminua lentement et je pus observer le
dernier contact à 4 h. 54 m. 45 p. de mon chronomètre qui marque encore
le temps de Paris.
Après l’éclipse, j’eus une députation des _mechaikh_ qui vinrent me
demander si l’année serait pluvieuse. Ma prédiction accomplie de
l’éclipse, mon ancienne prédiction de pluie de cet hiver, vérifiée par
le fait, leur faisait croire que non seulement je puis prédire la pluie,
mais encore la donner.
Je fus pris le soir de fièvre violente et de vomissements ; le soleil et
la chaleur brûlante à laquelle j’ai été exposé pendant plusieurs heures
avaient rappelé la fièvre.