J’ai le plaisir de voir Ahmed se remettre tout à fait aujourd’hui. Je
lui laisse beaucoup de commissions ; il me rejoindra à Tougourt. Dans
l’après-midi je pars. J’ai trois domestiques à part Ahmed. Nous
voyageons d’El-Ouad à Ezgoum à travers des dunes où l’on ne trouverait
pas un seul brin de végétation. Il fait beaucoup de vent ; le paysage
est très uniforme, mais n’en est pas moins remarquable.
J’arrive à Ezgoum où je retrouve quelques-uns de mes anciens compagnons
de voyage du Djérid, qui ont maintenant honte de leur manque de courage
pendant la route. Ezgoum est très bien bâti, c’est sous ce rapport la
première ville du Souf. Les maisons sont assez élevées quoique sans
étage supérieur ; les rues sont bien alignées. Les maisons sont
surmontées de nombreuses petites coupoles[186] au sommet desquelles,
comme aussi sur les murs qui les relient, on a distribué des pommeaux en
maçonnerie d’un très joli effet. La ville m’a paru très propre. Les
habitants sont plus civilisés que le reste des Souafa ; ils ont pompé la
civilisation à Tunis et aussi ont tâché d’en introduire chez eux ce
qu’ils pouvaient. Leur cuisine d’apparat par exemple est tunisienne. Ils
ont aussi pris de Tunis une grande sévérité extérieure de mœurs, du
moins à ce qu’on me dit.
[Illustration]
La ville d’Ezgoum[187] compte maintenant 14 générations. La ville la
plus ancienne de Souf est Taghzoūt ; la plus moderne, El-Ouad excepté,
est Gomār. Lorsqu’on a fondé Ezgoūm, il n’y avait aux environs que fort
peu de sables, et pas de dunes comme à présent ; ainsi, encore en 1813,
lorsque l’on bâtit le minaret de la mosquée (il a 9 mètres de hauteur),
on pouvait voir de son sommet les feux d’El-Ouad qui à cette époque ne
comptait guère que des huttes de palmes (_zeraīb_), et l’on apercevait
aussi du bois enflammé quand on en transportait pour allumer un feu de
Gomār à Taghzoūt. Inutile de dire qu’aujourd’hui ce serait impossible.
Autrefois, dans l’Ouad Jardaniya qui est un peu au nord de Sidi’Aoūn, il
y avait des labours arrosés par des sources. On voit encore aujourd’hui,
me dit-on, les traces des _saguias_. On trouve aux environs des terrains
de _sebkha_ comme dans l’Oued-Righ.
L’historien du Souf Cheikh el’Adouâni était d’Ezgoum ; c’était,
m’assure-t-on, un saint homme. Il faisait sa prière du matin avec la
_djema’a_ et celle du _dhahor_ à Bagdad en Syrie.
La population des villes soufīa (excepté El-Ouad) se compose aujourd’hui
exclusivement de Toroūd et d’Adouān. Ezgoum est dans ce cas. Dans les
villes du Souf les Adouāns dominent. A El-Ouad et ʿAmich il n’y a que
des Toroūd. Les premiers habitants du Souf à ’Amīch et Hassikhalifa
furent des Zenāta[188] païens (ou chrétiens ?), ensuite vinrent les
’Adouān et puis les Toroud. Ezgoum possède une jolie _goubba_ élancée,
dédiée à Sidi Abd-el-Kader.
Les vents du nord-est dominent en été dans le Souf ; ces vents, unis aux
siroccos du sud-est, sont la cause du progrès des dunes vers l’ouest.
Leur force et peut-être leur fréquence doivent surpasser celles des
vents du nord-ouest de l’hiver.
Je suis piqué, le soir, deux fois au bras par un gros scorpion qui
s’était introduit entre mon bras et ma chemise. Il sort par le cou de la
gandoura. Je fais de petites fissures sur les piqûres et j’y applique de
l’alcool camphré. Mon bras cependant reste engourdi un instant.