17 juin.

J’ai le plaisir de voir Ahmed se remettre tout à fait aujourd’hui. Je

lui laisse beaucoup de commissions ; il me rejoindra à Tougourt. Dans

l’après-midi je pars. J’ai trois domestiques à part Ahmed. Nous

voyageons d’El-Ouad à Ezgoum à travers des dunes où l’on ne trouverait

pas un seul brin de végétation. Il fait beaucoup de vent ; le paysage

est très uniforme, mais n’en est pas moins remarquable.

J’arrive à Ezgoum où je retrouve quelques-uns de mes anciens compagnons

de voyage du Djérid, qui ont maintenant honte de leur manque de courage

pendant la route. Ezgoum est très bien bâti, c’est sous ce rapport la

première ville du Souf. Les maisons sont assez élevées quoique sans

étage supérieur ; les rues sont bien alignées. Les maisons sont

surmontées de nombreuses petites coupoles[186] au sommet desquelles,

comme aussi sur les murs qui les relient, on a distribué des pommeaux en

maçonnerie d’un très joli effet. La ville m’a paru très propre. Les

habitants sont plus civilisés que le reste des Souafa ; ils ont pompé la

civilisation à Tunis et aussi ont tâché d’en introduire chez eux ce

qu’ils pouvaient. Leur cuisine d’apparat par exemple est tunisienne. Ils

ont aussi pris de Tunis une grande sévérité extérieure de mœurs, du

moins à ce qu’on me dit.

[Illustration]

La ville d’Ezgoum[187] compte maintenant 14 générations. La ville la

plus ancienne de Souf est Taghzoūt ; la plus moderne, El-Ouad excepté,

est Gomār. Lorsqu’on a fondé Ezgoūm, il n’y avait aux environs que fort

peu de sables, et pas de dunes comme à présent ; ainsi, encore en 1813,

lorsque l’on bâtit le minaret de la mosquée (il a 9 mètres de hauteur),

on pouvait voir de son sommet les feux d’El-Ouad qui à cette époque ne

comptait guère que des huttes de palmes (_zeraīb_), et l’on apercevait

aussi du bois enflammé quand on en transportait pour allumer un feu de

Gomār à Taghzoūt. Inutile de dire qu’aujourd’hui ce serait impossible.

Autrefois, dans l’Ouad Jardaniya qui est un peu au nord de Sidi’Aoūn, il

y avait des labours arrosés par des sources. On voit encore aujourd’hui,

me dit-on, les traces des _saguias_. On trouve aux environs des terrains

de _sebkha_ comme dans l’Oued-Righ.

L’historien du Souf Cheikh el’Adouâni était d’Ezgoum ; c’était,

m’assure-t-on, un saint homme. Il faisait sa prière du matin avec la

_djema’a_ et celle du _dhahor_ à Bagdad en Syrie.

La population des villes soufīa (excepté El-Ouad) se compose aujourd’hui

exclusivement de Toroūd et d’Adouān. Ezgoum est dans ce cas. Dans les

villes du Souf les Adouāns dominent. A El-Ouad et ʿAmich il n’y a que

des Toroūd. Les premiers habitants du Souf à ’Amīch et Hassikhalifa

furent des Zenāta[188] païens (ou chrétiens ?), ensuite vinrent les

’Adouān et puis les Toroud. Ezgoum possède une jolie _goubba_ élancée,

dédiée à Sidi Abd-el-Kader.

Les vents du nord-est dominent en été dans le Souf ; ces vents, unis aux

siroccos du sud-est, sont la cause du progrès des dunes vers l’ouest.

Leur force et peut-être leur fréquence doivent surpasser celles des

vents du nord-ouest de l’hiver.

Je suis piqué, le soir, deux fois au bras par un gros scorpion qui

s’était introduit entre mon bras et ma chemise. Il sort par le cou de la

gandoura. Je fais de petites fissures sur les piqûres et j’y applique de

l’alcool camphré. Mon bras cependant reste engourdi un instant.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 130 / 241 题