Ce matin, en m’éveillant, je trouvai la pluie, et le ciel menaçant de ne
pas s’éclaircir de toute la journée, je profitai de ce que le second
« mokhazeni » n’était pas encore arrivé pour accéder à la demande de mes
gens qui ne se souciaient pas outre mesure de partir.
J’eus lieu d’être très mécontent de la conduite du cheikh et de ses
administrés ; comme il était une heure et que le _déjeuner_ ne semblait
pas devoir paraître, je fis appeler le cheikh et lui adressai des
reproches très vifs sur toute sa conduite ; je fis venir un des
cavaliers, lui ordonnai de monter à cheval, d’aller avertir le vice-
consul de mes tracas, et en même temps d’apporter des vivres de Tōzer.
Dans l’intervalle, le second mokhazeni était venu avec deux officiers du
Makhzen, portant titres de chaouchs ; ceux-ci, voyant cela, se fâchèrent
tout de bon, et firent sentir au cheikh combien sa manière d’agir était
déplacée envers quelqu’un muni de passeports de leur seigneur. Le cheikh
me pria instamment de faire rappeler le cavalier, mais je tins ferme, le
menaçant de plus de parler de tout cela à Hammouda Bey. Enfin le chaouch
le plus civilisé me vainquit et me fit envoyer ’Amar chercher le
mokhāzeni. A partir de ce moment, tout rentra dans l’ordre.
Dans la soirée, on vint me dire qu’il y avait des ruines près de
Tamezrarīt ; je montai à cheval et m’y rendis avec le cheikh, Ahmed et
un guide ; nous suivîmes la route frayée qui mène à Zitouna, etc., et
arrivâmes à un emplacement appelé par les indigènes Kesár Bent el ’Abrī.
C’est un espace assez vaste, occupé par des fondations de très vastes
enceintes. En fait de pierres travaillées, on n’y remarque qu’un moulin
à huile. Ces fondations sont en pierres de petites dimensions, et, si je
ne me trompe, on y distingue des briques ; l’alignement des murailles
est irréprochable, l’épaisseur des murs peut être de 40 centimètres.
Chemin faisant, j’appris du cheikh qui est très bavard, que dans le
Djérid il n’y avait autrefois que deux sultans : celui de Guebba et
celui de Belīdet el Hadar ; que chacun avait son minaret : celui de
Belīdet el Hadar existe encore entier ; celui de Guebba (dont j’ai
décrit plus haut la base) a été détruit par le propriétaire de la
plantation où sont les ruines.
D’autres renseignements, venant de la même source, montrent combien les
Hammāma sont des gens terribles. A la saison des dattes, toutes les
nuits il y a des coups de feu tirés entre les habitants de Sédāda el les
Hammāma campés au sud qui veulent obtenir des dattes de force. L’automne
dernier, des gens de cette tribu rencontrèrent sur le chott un troupeau
conduit par un berger des leurs ; ils lui volèrent un mouton ; le berger
les poursuivit et les atteignit aux plantations ; ils se disputèrent, et
les voleurs égorgèrent (littéralement) le malheureux. — Il y a un défilé
dans la montagne qui conduit à Gafsa ; chaque jour, on peut être sûr
qu’il y a une cinquantaine de Hammāma embusqués ; un des leurs fait
vigie sur un rocher, et quand ils aperçoivent une faible compagnie de
trois ou quatre voyageurs, ils tombent dessus, tuent les hommes et
emportent tout. — C’est déplorable[98].
Personne ne sort dans ce pays sans être armé ; ceci est à la lettre, on
ne peut pas s’éloigner de 4 à 500 mètres des villes sans avoir à
craindre quelque guet-apens.
[Note 80 : Chiffres donnés par les kaïds (H. Duv.).]
[Note 81 : M. Dru a précisé la température des sources : « 26°,2 au
milieu du bassin, 28° sur les bords aux points où l’eau sort de terre,
et 30° sous les cabanes en troncs de palmiers qui vont chercher l’eau un
peu plus profondément dans l’argile ». (Note sur l’hydrologie, la
géologie et la paléontologie du bassin des chotts, _in_ Roudaire,
_Rapport sur la dernière expédition des Chotts_. Paris, 1881, p. 43.)]
[Note 82 : _Melanopsis Maroccana_. (Bourguignat, Appendice aux _Touaregs
du Nord_, p. 21.)]
[Note 83 : En 1887, l’envahissement continuait et affectait surtout le
sud de l’oasis. La cause principale de la progression des sables est la
destruction de la végétation aux alentours de l’oasis. (Voir l’enquête
de M. Baraban, _A travers la Tunisie_. Paris, 1887, p. 120 et suiv.).]
[Note 84 : C’est le _Zizyphus Spina Christi_, qu’on appelle zefzef en
Algérie. Il est remarquable, au point de vue des anciennes relations du
Djérid avec l’Orient, que le nom donné ici, nebqa, nabq, soit celui
usité en Égypte. (V. Duveyrier, _les Touaregs du Nord_, p. 159 ;
Ascherson dit qu’en Égypte le nom de nebeq s’applique au fruit (Pflanzen
des mittlern Nord-Afrika, dans Rohlfs, _Kufra_, p. 471).]
[Note 85 : « Tête des sources. »]
[Note 86 : Cela rappelle la paternité du Père Enfantin (H. Duv.).]
[Note 87 : Lettrés. Les zaouiyas de Nafta sont nombreuses, et les
fanatiques faillirent faire un mauvais parti à la mission Roudaire.]
[Note 88 : Cavalier du Makhzen.]
[Note 89 : Un des villages de l’oasis, l’emplacement de l’antique
Tuzurus ?]
[Note 90 : Duveyrier écrit ailleurs : « La distribution d’eau se fait
encore au moyen d’ouvrages en pierres de taille que les Romains ont
laissés. » (Excursion dans le Djérid, _Revue algérienne et coloniale_,
1860, II, p. 346.)]
[Note 91 : Cette salubrité est très relative. En réalité, toutes ces
oasis ombreuses respirent la fièvre (voir Vuillemin, _Étude médicale sur
le Djérid_, _Archives de médecine militaire_, 1884, IV, p. 7, et sur les
conditions sanitaires des oasis en général, les témoignages réunis par
Schirmer, _le Sahara_, chap. XIII).]
[Note 92 : L’inclinaison des couches, par suite de failles diverses, est
un fait général sur les bords du chott Djérid. « Partout on constate des
formations redressées sous les angles les plus divers. » (Dru, dans
Rapport Roudaire cité p. 47.)]
[Note 93 : « Forêt » (de palmiers).]
[Note 94 : Probablement la Takious du moyen âge, la Thiges de la Table
de Peutinger. Cf. Tissot, II, p. 683.]
[Note 95 : Cf. dans Tissot, II, p. 684, note de M. S. Reinach.]
[Note 96 : Voir Dru et Munier-Chalmas, rapport cité, p. 57 et suiv.]
[Note 97 : Il ne faut pas oublier, pour apprécier ces recherches de
Duveyrier, qu’on savait alors peu de chose de ces ruines du Djérid. Il
n’y a guère à citer avant lui que Shaw, Desfontaines, Pellissier et
Berbrugger. Les études de Tissot, qui avait passé au Djérid en 1853 et
1857, étaient encore inédites.]
[Note 98 : Cette région n’a pas cessé d’être mal famée jusqu’à
l’occupation française. Lors de la dernière mission Roudaire, les
indigènes fréquentaient le moins possible cette rive nord du chott
Djérid. (Rapport cité, p. 17.)]