En traversant la rivière, ayant devant moi d’une part les constructions
pittoresques de la ville et de l’autre les beaux jardins de palmiers, je
fus frappé par le charme du site, qui me soulagea de l’appréhension du
danger et du dépit que m’avait causé le manque de courage de mes
compagnons de route.
Nafta compte 3.000 hommes[80] ; il faut ajouter à cela les femmes et les
enfants non pubères. Les Juifs y sont 54 hommes avec les mêmes
additions. Les hommes s’habillent de fines jaquettes et pantalons
d’étoffes venus de Tunis, et s’enveloppent des beaux burnous si renommés
du Djérid ; ils ne portent pas de corde en poil de chameau. Les femmes,
dont plusieurs m’ont paru assez bien, mettent un pardessus d’étoffe
bleue foncée, comme au Souf, seulement elles sont plus propres et ont
des vêtements de dessous mieux arrangés. La population est du reste tout
à fait « beldiya » ; on y trouve pas mal d’embonpoint. Du reste, il y a
ici tout ce qui caractérise une grande ville arabe, des cafetiers en
vestes de soie brodée, des boutiques bien fournies, etc., etc. N’y
avait-il pas jusqu’à un fou, qui, comme celui d’El-Goléâ, paraît
attacher un intérêt particulier à mon humble personne, et est revenu
jusqu’à trois fois m’accabler de ses malédictions. On le chasse assez
rudement pour un fou musulman.
Les Juifs se distinguent par un turban noir. Les femmes se voilent
occasionnellement dans la rue en ramenant leur haïk sur leur figure.
La ville de Nafta paie actuellement un impôt qui s’élève à 350.000
francs ou 70.000 douros, parmi lesquels il faut compter 30.000 douros
d’exactions de la part des employés du gouvernement. Ces chiffres sont
énormes, comparés à ce qui existe en Algérie. Chaque homme, petit ou
vieux, paie 23 francs annuellement ; le reste de l’impôt est sur les
palmiers.
Les maisons de Nafta sont construites fort élevées, en briques minces,
je dirais presque en tuiles jaunes et rouges, unies par du mortier de
glaise ; elles ont un aspect fort élégant à l’extérieur et sont encore
ornées par divers dessins que forment les briques au-dessus des portes
et quelquefois tout le long des frontons. Certains quartiers de la ville
sont un peu ruinés ; vers le côté est on voit une tour assez élevée. Les
boutiques, sur le marché, sont disposées de la même manière économique
et simple qu’à Tougourt.
Mais ce qui frappe le plus à Nafta, c’est sa rivière impétueuse, qui
coule auprès des palmiers, c’était la première fois que je voyais cela.
A l’endroit où elle se divise en deux branches, au moyen de
constructions en bois très solides et ingénieuses, pour aller arroser
les plantations, l’eau a 27° (à 4 h. p. m.). Le matin, on voit de la
vapeur ou du brouillard à sa surface[81]. L’eau renferme quelques
mousses aquatiques et les mêmes coquilles noires[82] que j’ai récoltées
dans l’oued Biskra, plus une variété cannelée des mêmes.
Les jardins renferment, outre de magnifiques palmiers, des figuiers, des
citronniers, des limoniers, des orangers, des pêchers. On n’y trouve ni
oliviers ni pruniers, deux arbres qui se trouvent à Tōzer. Le _tarfa_
croît aux environs des plantations.
Les deux kaïds, le frère de Si’Ali Saci et Sid el ’Abid sont fort
aimables et me font beaucoup de politesses. Nous allons nous promener
ensemble et nous déjeunons et dînons ensemble. La cuisine qu’on nous
fait est exquise, dans le goût européen même. Il n’y a pas de ruines
romaines à Nafta.
Un fait curieux est ici la même progression des sables de l’est à
l’ouest dont on se plaignait tant à Guémār. J’ai vu en effet les sables
amoncelés en dunes près de l’endroit d’où part la route de Tōzer ; ils
pénètrent dans les plantations, enterrent les palmiers, les maisons et
font que la ville s’élève progressivement[83]. Ainsi s’il n’y a pas de
ruines romaines aujourd’hui, on ne peut pas affirmer qu’il n’y en a
jamais eu ; elles ont pu être enterrées depuis longtemps.
Tous les Souafa de la caravane se sont empressés d’aller voir leur
cheikh et marabout Sidi Moustapha, chanter de nombreux « la illah ! » et
jouer de la « bendīr ».
Les rues de Nafta sont spacieuses, mais non d’une propreté exemplaire,
quoiqu’on ne puisse pas non plus les accuser du contraire.
Les gens de Nafta hébergent les Hammama, leur donnent la diffa et de
l’orge pour leurs chevaux lorsqu’ils viennent en ville, pour qu’en
revanche ceux-ci les épargnent lorsqu’ils les rencontrent en voyage !