J’ai fait de longues promenades dans Ouarglă. J’ai d’abord visité le
marché, très salement tenu ; il avait à peine de la viande et du grain à
vendre, et aussi un peu de goudron. Les vendeurs étaient des Chaànba et
des gens d’El-Oued.
Ensuite mon faible d’antiquaire m’a fait diriger mes pas vers la kasba,
c’est-à-dire vers le grand espace occupé par les ruines de l’ancien
château des sultans. Cette kasba m’a paru faire une petite ville à
part ; elle avait une porte encore debout comme celles de la ville ; la
distribution des appartements était assez resserrée, et par conséquent
il y en avait des quantités considérables. Tout cela est aujourd’hui
inhabitable, mais peut-être pourrait-on encore en faire le plan.
Les rues d’Ouarglă sont étroites, bordées de maisons hautes comme celles
de l’Oued-Mezăb, avec des portes surmontées et encadrées de grossiers
dessins, ornées quelquefois d’un œuf d’autruche ; enfin on y lit de
petites inscriptions en caractères peu élégants, comme لا اله الا الله
ou bien نصر من الله. La ville possède de nombreux passages voûtés, qui
présentent pour l’été d’agréables lieux de repos pendant la chaleur du
jour.
Il y a deux mosquées avec leurs minarets ; elles sont peu distantes
l’une de l’autre.
Les trois tribus des Beni Sisin, des Beni Brahim et des Beni Ouaggin se
partagent la ville ; une colonie importante de Beni Mezāb habite le
quartier des Beni Sisin. Cette colonie a un intérêt historique très
grand.
J’ai eu beau m’enquérir avec un soin tout particulier de documents
historiques, partout on m’a répondu qu’il n’en existait aucun. Cette
unanimité dans l’assertion, venant même d’ennemis réciproques, des
exploitants et des exploités, me fait croire qu’elle n’est que trop
vraie.
J’ai vu Mouley ’Abd-el-Kader, le fils du dernier Sultan d’Ouarglă ;
c’est un jeune homme incapable de gouverner et d’un caractère frisant
l’inanité d’esprit.
Dans mes promenades, je me suis vu interpeller de but en blanc pour
demander justice des exactions sans nombre des « marabouts[43] »
secondés par les cheikhs et les kaïds qui partagent le profit. Ces
désagréables discours m’ont été tenus plus d’une fois. On m’a, de plus,
apporté deux écrits anonymes, contenant des plaintes formulées, en me
priant de les faire parvenir au « maréchal[44] ».
La population d’Ouarglă est de couleur plus que basanée ; les Khammâmès
ou cultivateurs sont aussi noirs que des nègres du Haoussa ; les gens de
sang noble sont quelquefois plus blancs, mais pas toujours, car j’en ai
vu qui ressemblaient presque à des nègres. Les Beni Ouarglă conviennent
eux-mêmes que leur couleur vient des nombreuses négresses qu’ils ont
prises autrefois et prennent même encore maintenant[45].
On me dit qu’il vient ici des caravanes de Rhât, de Goléâ, d’Insâlah.
Dernièrement (il y a peu de jours), les grands de Goléâ, entre autres
Bel-Lechheb, sont venus auprès de Sidi-Zoubir. Maintenant le marabout
est à Metlili ; je serais curieux de savoir pourquoi.
Il paraît que Sidi-Zoubir[46] « mange » le pays, exige des impôts
extraordinaires et une dîme sur tous les produits du pays. Ces
différentes contributions sont, bien entendu, pour son propre compte.
Plusieurs familles d’Ouarglă ont émigré à Tunis, pour ce motif.