BIOGRAPHIE

* * * * *

Les Duveyrier ou Du Veyrier, issus d’une famille noble du Languedoc qui

s’appela naguère Arnoux-Veyrier, se sont fixés à Aix en Provence depuis

plusieurs générations.

A près de deux siècles en arrière, apparaissent un Duveyrier, procureur

au Parlement de Provence, et son frère, chanoine à la collégiale de

Pignans.

Le procureur eut trois fils dont l’aîné devint secrétaire de l’Académie

d’Aix ; le second succéda à son oncle comme chanoine de Pignans. Le

troisième, Gaspard Duveyrier, fut d’épée. Le chevalier de Vertillac, ami

de la famille, l’incorpora, sous le titre de _cadet de Vertillac_, dans

le régiment d’Eu-infanterie. Blessé à la bataille de Parme (1732), où il

se conduisit vaillamment ; blessé, plus tard, d’une chute de cheval

tandis qu’il galopait devant les carrosses du roi, il était nommé

officier à l’Hôtel des Invalides à l’âge de 23 ans.

Par la suite, on obtenait pour lui une lieutenance dans une compagnie

détachée sur les côtes de Provence.

Gaspard Duveyrier fut le père de Joseph-Martial Duveyrier qui, chargé

comme lieutenant de la maréchaussée d’Aix de conduire Mirabeau au fort

de Joux, accorda à son prisonnier huit jours de liberté sur parole, et

n’eut pas à le regretter. Son frère, Honoré Duveyrier, avocat de mainte

cause célèbre, choisi pour défenseur du duc d’Orléans à la suite des

journées des 5 et 6 octobre, incarcéré par ordre de Robespierre et sauvé

par Hérault de Séchelles, à la veille des massacres de la Terreur,

devenait, dans le Tribunat, le collaborateur de Portalis, Siméon et

Pascalis pour la préparation du Code civil.

La Restauration qui le trouva premier président de la cour impériale de

Montpellier, ne le maintint pas dans ses fonctions, tout en lui donnant

le titre de premier président honoraire.

Honoré Duveyrier laissa deux fils, dont l’un, Honoré, magistrat congédié

aussi par la Restauration, s’achemina dans les voies de la littérature

dramatique. Il y marcha longtemps, sous le nom de Mélesville, en

compagnie d’Eugène Scribe. Le fils cadet de l’ancien tribun fut Charles

Duveyrier. Esprit curieux, remueur d’idées, Charles Duveyrier fut

chaudement saint-simonien et en souffrit, mais il conserva toujours les

aspirations humanitaires qui l’avaient conduit vers le saint-simonisme.

Par la suite, et tout en composant, lui aussi, comme son frère, des

pièces de théâtre dont plusieurs sont restées au répertoire, il s’occupa

de questions économiques, politiques et financières. Il y fit preuve de

qualités d’initiative qui, toutefois, ne le conduisirent pas à la

fortune. Doué d’une activité sans relâche et d’un savoir étendu, Sainte-

Beuve a pu écrire de lui : « Je le comparais à un flambeau qui marchait

toujours »[4].

Charles Duveyrier consacra la dernière période de sa vie à diriger les

travaux d’une vaste Encyclopédie conçue sur un plan particulier, et à

laquelle les grands financiers Péreire voulaient attacher leur nom.

Nous arrivons enfin à Henri Duveyrier, l’éminent voyageur au pays des

Touareg, qui fut le fils de Charles Duveyrier. Pour ceux que de plus

longs détails sur la famille Duveyrier intéresseraient, ils les

trouveraient dans un ouvrage devenu rarissime : _Anecdotes historiques,

par le baron_ D. V., tiré à 100 exemplaires. Paris, 1837, in-8.

Imprimerie de E. Duverger.

Les indications ci-dessus suffisent à établir que la famille Duveyrier a

compté au moins une demi-douzaine d’hommes de mérite en deux cents ans,

moyenne tout à fait honorable.

Henri Duveyrier est né à Paris, 48, rue de la Chaussée-d’Antin, le 28

février 1840.

La première école qu’il fréquenta fut celle de l’abbé Poiloup, à

Vaugirard. Il la quitta pour le collège fondé à Auteuil par l’abbé

Lévêque. Puis, son père, désireux de le préparer à une carrière

commerciale, l’envoya poursuivre ses études, de la fin de septembre 1854

à la fin de l’année 1855, dans un pensionnat ecclésiastique établi à

Lautrach, près Memmingen, en Bavière.

Pendant cette période, Henri Duveyrier tint un journal quotidien, pages

naïves où, naturellement, apparaissent certains traits qui se

retrouveront dans le caractère de l’homme, où s’accuse déjà une

orientation marquée vers certaines études qui, en définitive,

détermineront l’avenir de l’écolier.

Le microcosme où il entrait parmi des représentants de diverses

nationalités a pu se trouver un peu déconcerté en présence du démenti

donné par ce Parisien appliqué, studieux, réfléchi, à l’opinion

accréditée sur la légèreté et la futilité des Français. Le Journal de

Henri Duveyrier, à Lautrach, a de la gravité ; l’enjouement, privilège

ordinaire de la jeunesse, s’y fait peu sentir. Il laisse entrevoir aussi

un esprit rebelle aux idées spéculatives et aux fantaisies de

l’imagination. C’est ainsi que, habituellement respectueux du devoir et

de ceux qui le prescrivaient, il se mit néanmoins en conflit avec un

professeur à propos du sujet choisi pour une narration en allemand :

« Pensées d’un jeune homme par un beau soir d’été ». Un autre sujet de

composition : « La louange des passions », lui inspire cette phrase :

« Je vais faire de mon mieux, mais ce sujet ne me plaît pas. Je n’aime

écrire ni pour les vertus ni pour les passions ». Par un verdict qui

semble empreint d’ironie, son discours fut choisi, « comme le meilleur

pour être déclamé à la fête de Monsieur le Directeur » ; mais le lauréat

ne se sentit pas le courage de le « déclamer » lui-même.

Élève laborieux, très bien noté, Henri Duveyrier ne se bornait cependant

pas aux travaux prescrits par les programmes du pensionnat ; il était

sollicité d’un autre côté.

Nous voyons, notées avec prédilection, les causeries dans lesquelles

quelque camarade lui a cité des légendes régionales ; il a même commencé

un recueil de légendes allemandes. Également empressé à recueillir des

renseignements philologiques, il copie des chants en langue tudesque et

en langue franque ; puis il se procure le _Pater_ en goth, en allemand

et en anglo-saxon. Enfin, il entreprend un petit vocabulaire gothique et

tudesque, afin de se préparer à lire les _Eddas_ ou la Bible d’Ulfilas.

L’élève Duveyrier consigne très fréquemment, dans ses notes, des

indications relatives à l’histoire naturelle. Il signale l’époque

d’éclosion et le nom des premières fleurs du printemps ; il enregistre

la rencontre de papillons ou d’autres insectes, nouveaux pour lui. Des

plantes recueillies pendant les promenades, il compose son herbier qu’il

accompagne d’indications variées ; quelques feuillets consacrés à la

faune et à la flore portent ce titre : _Commentarii in faunam floramque

pagi Lautrach locorumque circumjunctorum, Lautrach, MDCCCLV_. La

météorologie a sa part dans un Journal tenu de décembre 1854 à août

1855, et dans un calendrier météorologique précédé de remarques.

Ces études-là signalent nettement la direction dans laquelle Henri

Duveyrier s’acheminait. Un passage des notes constate aussi que M. le

Préfet de l’École lui a confisqué ses livres de latin et d’astronomie,

afin qu’il s’occupe exclusivement de l’allemand.

Il n’avait pas encore atteint alors l’âge de seize ans et, déjà, d’après

des indications autobiographiques rédigées dans l’âge mûr, il avait

conçu le projet d’explorer quelque partie inconnue du continent

africain.

De même que les réflexions et les jugements font presque absolument

défaut dans ces cahiers d’un enfant de quinze ans, les menus faits de la

vie quotidienne du pensionnat n’y sont enregistrés que fort

laconiquement et sans artifice. Toutefois, on y sent comme le souffle

d’une nature sincère, juste et bonne, ferme, d’ailleurs, à maintenir son

droit.

Charles Duveyrier persistant à diriger son fils dans une voie qui, sans

trop de préjudice pour la culture intellectuelle, le conduirait à

l’indépendance plus rapidement que la filière universitaire, le fait

alors entrer à l’École commerciale de Leipzig. Là, Henri Duveyrier voit

s’élargir le champ de ses travaux, de ses idées et sent, en même temps,

se préciser ses aspirations.

Il ne paraît pas avoir tenu un journal de son séjour à l’École de

Leipzig, d’où il sortit avec d’excellentes notes, après y être resté de

la fin de 1855 au commencement de 1857. C’est pendant cette période que,

tout en suivant les cours de l’École, il prend des leçons d’arabe d’un

orientaliste éminent, le docteur Fleischer, avec lequel il entretint de

longues relations.

Plein de déférence pour les intentions de son père, il ébaucha, rentré

en France, des études de langue chinoise, afin de se mettre en mesure

d’aborder un terrain commercial relativement neuf. Mais il ne tarda pas

à comprendre que, dominé par la suggestion des voyages ayant pour but la

science, il ne cheminerait qu’à contre-cœur dans un autre sens[5]. Il

s’en ouvrit donc résolument à son père, qui finit par céder. Charles

Duveyrier étant d’esprit entreprenant, enclin aux initiatives, cette

capitulation, dictée surtout par l’affection, ne dut lui causer ni trop

d’efforts, ni trop de regrets. Ancien disciple de Saint-Simon, il ne

répudia pas la devise saint-simonienne : « A chacun suivant sa

capacité ». — Or c’était, à coup sûr, une présomption de capacité de la

part de son fils que d’avoir, de propos raisonné, choisi la route à

prendre. Quant au reste de la doctrine, n’était-ce pas devenir aussi

producteur, servir l’intérêt général, que d’aller, au prix d’un

dangereux labeur, demander à des terres inconnues la révélation de

nouveaux groupes humains, l’élargissement du champ d’activité de notre

civilisation ?[6]

Quoi qu’il en soit, H. Duveyrier échappa à la carrière commerciale. Sans

aucun doute, il eût été un commerçant éclairé, laborieux et probe ; mais

ces qualités ne sont pas, dit-on, rigoureusement nécessaires et

suffisantes pour mener à la fortune, commun point de concours des

commerçants. Elles doivent être renforcées d’ambitions d’un ordre

spécial qui ne sont pas données à tous, et dont H. Duveyrier n’était pas

doué. Peu désireux de briller, sans grand souci du bien-être matériel,

il n’était pas séduit par le luxe. Les efforts tendus à d’autres fins

que la recherche de la vérité sur les choses de la nature et l’étude de

sciences libérales lui semblaient un peu oiseux.

Charles Duveyrier avait si largement adopté les projets formés par son

fils qu’il le mit de suite à même de commencer à en préparer la

réalisation.

Tous les ouvrages nécessaires furent achetés, et le candidat explorateur

entreprit, dès ce moment, quelques études spéciales.

Au début de 1857, dans l’intention d’éprouver ses forces et ses

aptitudes, il accomplissait un voyage en Algérie.

Débarqué à Alger le 26 février, il débute par une excursion à

Kandouri[7], à une trentaine de kilomètres dans l’ouest d’Alger, non

loin du lac Halloula. Kandouri était la résidence du Docteur Warnier,

homme de grande valeur, qui devait, par la suite, exercer une influence

considérable sur la vie et les travaux de Henri Duveyrier.

Le 8 mars, il partait pour une course plus longue : Djelfa et Laghouât,

d’où il revint, dans le milieu d’avril, par Bou Zid et Caïd Djelloul.

Cette course, exécutée avec Oscar Mac-Carthy dont les connaissances

variées furent précieuses à son compagnon de route, a été relevée dans

un journal récemment imprimé[8] à l’intention de ceux qui avaient connu

et aimé Henri Duveyrier. Ils ont assisté, ainsi, à ses premiers pas déjà

très fermes, dans une carrière où il a conquis une juste célébrité.

Sa relation est empreinte d’une sincérité, d’une naïveté qui sont

presque des mérites littéraires. Entre autres faits, elle mentionne la

joie qu’inspira au futur voyageur la rencontre, à Laghouât, d’un Targui

envoyé par Ikhenoukhen, et avec lequel il eut d’excellents rapports.

De là, peut-être, une prédisposition qui détermina le voyage de Henri

Duveyrier chez les Touareg.

Voici en quels termes le jeune voyageur rapporte sa dernière entrevue

avec le Targui fortuitement rencontré... « Mohammed-Ahmed promit que,

lorsqu’il serait de retour dans son pays, il m’enverrait un livre en

targui, et comme je voulais lui faire un cadeau capable de cimenter

notre amitié, je crus n’avoir rien de mieux à faire que de lui donner

mes pistolets et ma poire à poudre, ce que je fis immédiatement. Ce

cadeau de ma part le rendit tout confus, et il dit à M. le

Commandant[9] : « Ce jeune homme est si bon pour moi ; il m’a donné du

tabac, du sucre, des foulards ; il me donne maintenant des pistolets. Je

ne sais comment le lui rendre ; je vais faire chercher mon méhari et le

lui donner. » Nous eûmes beaucoup de peine à lui faire comprendre que je

ne voulais pas le priver de son chameau qui allait lui devenir

nécessaire pour retourner à R’hât, et que, du reste, je serais fort

embarrassé pour l’emmener dans mon pays ; que je le remerciais beaucoup

de son offre et que j’en étais aussi content que si le méhari était

devenu ma propriété. Il demanda alors à M. le Commandant s’il n’y avait

pas moyen de m’emmener avec lui dans son pays. On lui répondit, pour

l’éprouver, qu’il n’aurait pas assez soin de moi ; mais le Targui prit

cela au sérieux, et se mit à expliquer avec chaleur que, chez lui,

c’était un devoir de prendre soin de son ami et que, sous sa protection,

il ne m’arriverait aucun mal. Je lui dis alors qu’un jour peut-être,

j’irais le voir. « In ch’Allah ! s’il plaît à Dieu, répondit-il, et il

se retira satisfait.... »

A la suite de son voyage d’essai, H. Duveyrier publia, dans le recueil

de la Société orientale de Berlin, une notice sur quatre tribus

berbères[10] : les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites, les

Touareg Azdjer. Il y résumait ce qu’il avait pu apprendre sur ces tribus

« pendant son rapide et court voyage dans nos possessions algériennes ».

Cette publication de début consiste surtout en un vocabulaire comparé

des idiomes des quatre tribus. On y sent un auteur bien documenté et

soigneux de l’exactitude.

L’année même où il faisait, en quelque sorte, ses premières armes, fut

marquée par un incident qui exerça sur la suite de ses travaux une

influence marquée.

Pendant un voyage à Londres, où habitait une branche de sa famille, il

eut la bonne fortune d’être mis en relation avec Henri Barth, alors

occupé à écrire la relation de ses voyages.

Dans une belle notice nécrologique consacrée au voyageur allemand, H.

Duveyrier raconte l’accueil qu’il reçut de lui[11]... « M. le professeur

Fleischer, de Leipzig, orientaliste éminent près duquel j’avais appris

la langue arabe, et qui connaissait mes projets de voyages en Afrique,

m’avait adressé et recommandé au Dr Barth, alors à Londres. Je le vis

pour la première fois en 1857.

« Il essaya d’abord de me dissuader d’entreprendre si jeune ces durs

labeurs ; mais n’ayant pu ébranler ma ferme résolution, il me prodigua,

avec une bienveillante sollicitude, les instructions et les conseils. A

peine mon arrivée dans le pays des Beni-Mzab lui était-elle connue,

qu’il s’empressa de m’écrire. Par ses lettres, pleines d’affectueux

conseils et de précieuses indications, il veillait de loin au succès de

mon entreprise, m’ouvrant des points de vue nouveaux, me signalant les

faits capitaux qui devaient appeler mon attention. Bientôt il m’envoyait

une lettre circulaire, écrite en arabe, et adressée à tous ses amis du

Sahara et du Soudan, pour me protéger en cas de besoin. En même temps,

il me transmettait une lettre spéciale pour le cheikh El-Bakkây ; je

parvins heureusement à la remettre à son neveu, dont les bons offices

m’ont été très utiles. J’étais Français, cependant, mais l’esprit étroit

de rivalité ne pouvait avoir accès près de ce grand cœur... »

Plusieurs lettres à Henri Duveyrier ou à son sujet, attestent, en effet,

les sentiments d’estime et de sympathie de Henri Barth pour un émule

dont il avait pressenti le mérite et avec lequel d’ailleurs, il resta,

jusqu’à la fin de sa vie, en relations très affectueuses.

Quand mourut le Dr Barth (25 novembre 1865), la famille de l’illustre

explorateur fit hommage d’une partie de ses papiers scientifiques à

Henri Duveyrier qui avait si bien retenu ses leçons et si

consciencieusement étudié son œuvre.

De retour d’Angleterre, vers le milieu de 1857, Henri Duveyrier se mit,

avec ardeur, en mesure d’entreprendre un voyage de pénétration au cœur

du Sahara. Il étudia, la plume à la main, ce que la géographie savait

alors des contrées vers lesquelles il allait se diriger. A la vérité,

pour le lointain Sahara central, les seules sources d’informations

précises étaient, outre la relation de Caillié, les ouvrages dans

lesquels Richardson, Barth, Overweg et Vogel avaient consigné les

importants résultats des missions anglaises accomplies par eux de 1850 à

1853.

Les itinéraires de ces missions partant de Tripoli pour se diriger vers

le lac Tchad, traversaient, par Mourzouk et Rhât, les immensités

sahariennes comprises entre la côte et le Soudan. Les papiers de Henri

Duveyrier renferment des feuillets dans lesquels il avait commencé à

décrire sommairement les pays qu’il se proposait d’explorer.

Dans d’autres pages il indiquait les grandes étapes de sa marche, les

résultats principaux à atteindre aux points de vue politique,

scientifique, commercial ; il y énumérait, avec un soin qui révèle

beaucoup de réflexion, les travaux à exécuter, les recherches à faire,

les notes à prendre. On sent, en ces pages, l’homme qui entend être

autre chose qu’un touriste audacieux, dominé par la seule pensée

« d’être le premier à avoir vu ».

La jeunesse de l’auteur se révèle, toutefois, dans l’ampleur du projet

primitif qui comprenait une reconnaissance du Touât et l’exploration du

pays alpestre des Touareg Hoggar.

Il s’est aperçu, en face de la réalité, que l’imprévu n’abandonne jamais

ses droits et que les projets les mieux étudiés comportent de grands

mécomptes, quand il s’agit de pénétrer dans des contrées nouvelles, au

milieu de populations méfiantes ou hostiles.

Tout en s’assimilant les données acquises par ses devanciers et, plus

spécialement, par le docteur H. Barth, il travaillait avec ardeur à

acquérir les notions si variées qu’exige une exploration scientifique

largement comprise.

Il s’attacha, en particulier, à bien connaître les méthodes, comme le

maniement des instruments de détermination des latitudes, longitudes et

altitudes.

Cette préparation, qui est délicate, qui exige beaucoup d’application,

de soin, de persévérance, est en quelque sorte, une pierre de touche de

la vocation d’un candidat à la carrière d’explorateur. Les observations

astronomiques en cours de route ajoutent, d’ailleurs, aux difficultés,

parfois même aux dangers du voyage.

Henri Duveyrier eut la bonne fortune de rencontrer, comme professeurs,

tout d’abord Lambert-Bey, l’un des ingénieurs que Méhémet-Ali avait

envoyés en avant-garde dans sa marche vers le Haut Nil ; puis un

astronome hors de pair, Yvon Villarceau ; enfin, M. Renou, membre de la

commission scientifique de l’Algérie, constituée en 1837. Il avait

commencé ses travaux scientifiques au milieu des combats livrés par les

colonnes expéditionnaires chargées d’établir l’autorité de la France

dans ce qui était alors le Sud-Algérien.

M. Renou initia aussi H. Duveyrier aux observations météorologiques[12]

sans lesquelles il n’est pas d’exploration complète ; le professeur,

ici, se doubla d’un ami dont les lettres, pleines d’excellentes

instructions, attestent aussi la plus affectueuse sollicitude pour son

élève.

En histoire naturelle et en géologie, c’est au Muséum qu’il demanda le

complément de l’instruction acquise dès sa jeunesse.

Le savant naturaliste A. Duméril lui apprit l’art de préparer les

mammifères et les oiseaux pour les envoyer en Europe.

M. Hérincq, auteur de travaux estimés, qui fut l’un des derniers à

porter le titre de « garde des Galeries de botanique au Muséum », se

chargea de l’initier aux soins faute desquels la formation d’un herbier

est à peu près peine perdue.

Pour la géologie et la minéralogie, Henri Duveyrier eut les

renseignements de M. Hugard, alors aide-naturaliste au Muséum sous la

direction de l’éminent Dufrenoy.

On a vu précédemment que l’élève de l’école de Lautrach s’intéressait

aux questions de linguistique et d’ethnographie ; aussi, ne manqua-t-il

pas demander à Léon Renier, à Ernest Renan, à son ancien professeur

Fleischer les directions nécessaires pour accomplir convenablement cette

partie de sa tâche.

La recherche, la copie, l’estampage des inscriptions lui furent tout

spécialement recommandés, et nous savons qu’il a fait, dans cet ordre

d’idées, des découvertes enregistrées par l’épigraphie et l’histoire.

H. Duveyrier savait trop combien il lui importait d’être bien compris

des peuples au milieu desquels il devait vivre, surtout de les bien

comprendre, pour ne pas chercher à se perfectionner dans la langue arabe

qu’il avait apprise à Leipzig. Il le fit sous la direction du Dr Perron,

de Reinaud, de Caussin de Perceval.

Ses facultés en pleine sève de jeunesse, stimulées par la perspective du

voyage prochain, soutenues dans leur effort par une intense application

au travail et une méthode excellente, furent, pendant plus d’une année,

tendues sur l’accomplissement du programme d’études que H. Duveyrier

s’était fixé à lui-même. Il l’a exposé dans un texte qui dénote la

notion claire de tout ce qu’exige une exploration en pays nouveau.

L’influence des conseils du docteur Barth ne fut probablement pas tout à

fait étrangère à l’ampleur de ce programme.

On y discerne aussi une pensée de haute solidarité, une inspiration à

servir les intérêts communs ; il y a là un reflet des théories du saint-

simonisme.

En résumé, dans un ardent désir de réussite, H. Duveyrier s’était mis

promptement à même de recueillir avec discernement des données sur

l’histoire, la géographie physique et économique, l’ethnographie, la

linguistique des contrées, en grande partie inexplorées, où il allait

s’avancer. Sans doute, une initiation si rapide ne pouvait être ni

développée ni profonde. H. Duveyrier qui s’en rendait compte, fit de

constants efforts pour la compléter. M. Renou l’y encourageait en lui

écrivant d’amicales remontrances sur sa façon d’observer, soit en

astronomie, soit en météorologie.

Il est superflu d’ajouter que les préparatifs matériels furent à la

hauteur de la préparation scientifique du voyage. On possède la liste

des instruments d’observation et des objets variés qui devaient

contribuer au succès de l’entreprise.

H. Duveyrier n’ignorait pas les risques au-devant desquels il marchait.

— « Je sais très bien, écrivait-il dans l’un de ses carnets de notes,

que le voyage que je vais entreprendre n’est pas sans dangers, mais je

me sens plein de confiance en mes propres forces, et j’espère qu’avec

beaucoup de prudence et de patience, et toute mon énergie, je

parviendrai à les éviter, et que je mènerai ainsi mon expédition à bonne

fin. L’événement prouvera si je me suis trompé. »

H. Duveyrier avait décidé de voyager ouvertement comme chrétien, au lieu

d’adopter ou de feindre l’Islamisme qui lui aurait été une sorte de

sauvegarde. Par respect pour lui-même et pour la croyance des autres, il

lui eût répugné de se livrer aux manifestations d’une foi factice. Sa

répulsion pour les voies tortueuses s’était doublée d’une confiance

juvénile, robuste, dans le prestige de l’honnêteté et la puissance de la

droiture. Ce furent là les éléments essentiels de sa résolution. Peut-

être aussi, en y réfléchissant, fut-il amené à conclure qu’un vernis de

religion musulmane pourrait ne pas suffire à protéger le voyageur

_roumi_ contre l’animadversion des Sahariens. En pareil cas, tout serait

perdu, même l’honneur.

Quelque garantie qu’il vît dans l’honnêteté de ses intentions, Duveyrier

se prémunit contre le danger auquel l’exposait sa qualité de chrétien.

Recherchant les passages où le Coran prêche la tolérance envers les

autres religions et le respect pour les hôtes, il se mit en mesure de

discuter, de combattre les arguments qui seraient invoqués contre lui.

Il lui restait les risques auxquels pouvait l’exposer, en sa qualité de

Français, quelque expédition militaire dans l’extrême-sud, coïncidant

avec son voyage.

S’il s’interdisait de partager la foi des Arabes, il revêtit leur

costume, autant par hygiène que pour s’identifier, s’assimiler le plus

possible aux hommes dont il devait partager la vie, et auprès desquels

il entendait se montrer juste avant tout. Sur ce dernier point, il était

d’accord avec le Dr Barth qui lui écrivait, vers le milieu de 1859 :

«... la meilleure arme pour le voyageur chrétien, dans ce pays, consiste

en une probité impeccable vis-à-vis des indigènes... ».

Voilà de nobles principes, et dignes de respect, mais trop élevés peut-

être pour émouvoir des gens à moitié barbares, habitués, par tradition,

à ne subir d’autre ascendant que celui de la force. La justice et la

probité ne sont, du reste, pas inconciliables avec la fermeté, la

sévérité auxquelles le voyageur le plus endurant est, parfois, obligé de

faire appel.

Comme nom de voyage, il adopta celui de Sid-Saad-ben-Doufiry ; le nom de

Saad se traduit par notre nom de Félix, et ben-Doufiry signifie fils de

Duveyrier, ce dernier nom étant accommodé à la prononciation arabe.

Charles MAUNOIR.

[Note 4 : _Lettre à la Princesse_ (1873), p. 245.]

[Note 5 : Évidemment, ce n’était pas par un fugitif mouvement

d’enthousiasme juvénile que H. Duveyrier avait conçu le dessein

d’explorer l’Afrique. Dans l’introduction au Journal de son voyage chez

les Touareg, il écrivait, le 23 juin 1859 : « Depuis l’âge où les idées

commencent à prendre une tournure raisonnable, un attrait invincible m’a

attiré vers le continent africain... »]

[Note 6 : Cette hypothèse au sujet des idées de Ch. Duveyrier trouve

confirmation dans une lettre qu’Arlès-Dufour, le grand financier saint-

simonien, écrivait à Henri Duveyrier et dont Charles Duveyrier avait,

lui-même, pris copie. On y lit le passage suivant : « Si, décidément,

tes aptitudes ne se plient aux études commerciales que par violence et

avec répugnance, il serait irréligieux à ton père et à moi d’abuser de

ton obéissance pour te les faire poursuivre, et il faudrait y renoncer

franchement pour te vouer sans réserve aux études auxquelles te poussent

évidemment ta vocation, c’est-à-dire ta nature. Dieu est très avare de

ces vocations évidentes qui ne permettent aucun doute, et c’est un

devoir sacré de les respecter, de les favoriser même, quand on le peut.

Si tu savais, mon enfant, combien d’existences manquées et malheureuses,

combien de forces perdues pour la société, par suite de vocations

méconnues et faussées !... »]

[Note 7 : ... « Quand vous viendrez ici, je vous conduirai à Kandouri,

un Versailles sauvage, un Versailles du bon Dieu, un vrai paradis

terrestre. Là, vous verrez ce qu’était le monde quand il est sorti des

mains du Créateur. Vous vous y trouverez au milieu d’Arabes qui vous

traduiront la Bible en fait, beaucoup mieux que votre père et ses

collègues de la Société des artistes dramatiques n’ont traduit, au

théâtre, notre société moderne. »

(Lettre du Dr Warnier à Henri Duveyrier, Alger, le 11 juillet 1855.)]

[Note 8 : _Journal d’un voyage dans la province d’Alger_, par Henri

Duveyrier. Paris, Challamel.

Journal de route de Henri Duveyrier · 第 4 / 241 题