Et alors, dit Yvernès, nous relâcherons aux principales îles de
Tonga-Tabou?
-- Oui, mon excellent bon! répond Calistus Munbar. Vous aurez le
loisir de faire connaissance avec cet archipel, que vous avez le
droit d'appeler archipel d'Hapaï, et même archipel des Amis, ainsi
que l'a nommé le capitaine Cook, en reconnaissance du bon accueil
qu'il y avait reçu.
-- Et nous y serons sans doute mieux traités que nous ne l'avons
été aux îles de Cook?... demande Pinchinat.
-- C'est probable.
-- Est-ce que nous visiterons toutes les îles de ce groupe?...
interroge Frascolin.
-- Non certes, attendu qu'on n'en compte pas moins de cent
cinquante...
-- Et après?... s'informe Yvernès.
-- Après, nous irons aux Fidji, puis aux Nouvelles-Hébrides, puis,
dès que nous, aurons rapatrié les Malais, nous reviendrons à
Madeleine-bay où se terminera notre campagne.
-- Standard-Island doit-elle relâcher sur plusieurs points des
Tonga?... reprend Frascolin.
-- À Vavao et à Tonga-Tabou seulement, répond le surintendant, et
ce n'est point encore là que vous trouverez les vrais sauvages de
vos rêves, mon cher Pinchinat!
-- Décidément, il n'y en a plus, même dans l'ouest du Pacifique!
réplique Son Altesse.
-- Pardonnez-moi... il en existe un nombre respectable du côté des
Nouvelles-Hébrides et des Salomon. Mais, à Tonga, les sujets du
roi Georges Ier sont à peu près civilisés, et j'ajoute que ses
sujettes sont charmantes. Je ne vous conseillerais point cependant
d'épouser une de ces ravissantes Tongiennes.
-- Pour quelle raison?...
-- Parce que les mariages entre étrangers et indigènes ne passent
point pour être heureux. Il y a généralement incompatibilité
d'humeur!
-- Bon! s'écrie Pinchinat, et ce vieux ménétrier de Zorn qui
comptait se marier à Tonga-Tabou!
-- Moi! riposte le violoncelliste en haussant les épaules. Ni à
Tonga-Tabou, ni ailleurs, entends-tu bien, mauvais plaisant!
-- Décidément, notre chef d'orchestre est un sage, répond
Pinchinat. Voyez-vous, mon cher Calistus -- et même permettez-moi
de vous appeler Eucalistus, tant vous m'inspirez de sympathie...
-- Je vous le permets, Pinchinat!
-- Eh bien, mon cher Eucalistus, on n'a pas raclé pendant quarante
ans des cordes de violoncelle sans être devenu philosophe, et la
philosophie enseigne que l'unique moyen d'être heureux en mariage,
c'est de n'être point marié.»
Dans la matinée du 6 janvier, apparaissent à l'horizon les
hauteurs de Vavao, la plus importante du groupe septentrional. Ce
groupe est très différent, par sa formation volcanique, des deux
autres, Hapaï et Tonga-Tabou. Tous les trois sont compris entre le
dix-septième et le vingt-deuxième degré sud, et le cent soixante-
seizième et le cent soixante-dix-huitième degré ouest, -- une aire
de deux mille cinq cents kilomètres carrés sur laquelle se
répartissent cent cinquante îles peuplées de soixante mille
habitants.
Là se promenèrent les navires de Tasman en 1643, et les navires de
Cook en 1773, pendant son deuxième voyage de découvertes à travers
le Pacifique. Après le renversement de la dynastie des Finare-
Finare et la fondation d'un état fédératif en 1797, une guerre
civile décima la population de l'archipel. C'est l'époque où
débarquèrent lès missionnaires méthodistes, qui firent triompher
cette ambitieuse secte de la religion anglicane. Actuellement, le
roi Georges Ier est le souverain non contesté de ce royaume, sous
le protectorat de l'Angleterre, en attendant que... Ces quelques
points ont pour but de réserver l'avenir, tel que le fait trop
souvent la protection britannique à ses protégés d'outre-mer.
La navigation est assez difficile au milieu de ce dédale d'îlots
et d'îles, plantés de cocotiers, et qu'il est nécessaire de suivre
pour atteindre Nu-Ofa, la capitale du groupe des Vavao.
Vavao est volcanique, et, comme telle, exposée aux tremblements de
terre. Aussi s'en est-on préoccupé en élevant des habitations,
dont la construction ne comporte pas un seul clou. Des joncs
tressés forment les murs avec des lattes de bois de cocotier, et
sur des piliers ou troncs d'arbres repose une toiture ovale. Le
tout est très frais et très propre. Cet ensemble attire plus
particulièrement l'attention de nos artistes, postés à la batterie
de l'Éperon, alors que Standard-Island passe à travers les canaux
bordés de villages kanaques. Çà et là, quelques maisons
européennes déploient les pavillons de l'Allemagne et de
l'Angleterre.
Mais si cette partie de l'archipel est volcanique, ce n'est pas à
l'un de ses volcans qu'il convient d'attribuer le formidable
épanchement, éruption de scories et de cendres, vomi sur ces
parages. Les Tongiens n'ont pas même été plongés dans des ténèbres
de quarante-huit heures, les brises de l'ouest ayant chassé les
nuages de matières éruptives vers l'horizon opposé. Très
vraisemblablement, le cratère qui les a expectorées appartient à
quelque île isolée dans l'est, à moins que ce ne soit un volcan de
formation récente entre les Samoa et les Tonga.
La relâche de Standard-Island à Vavao n'a duré que huit jours.
Cette île mérite d'être visitée, bien que, plusieurs années
auparavant, elle ait été ravagée par un terrible cyclone qui
renversa la petite église des Maristes français et détruisit
quantité d'habitations indigènes. Néanmoins, la campagne est
restée très attrayante, avec ses nombreux villages, enclos de
ceintures d'orangers, ses plaines fertiles, ses champs de canne à
sucre, d'ignames, ses massifs de bananiers, de mûriers, d'arbres à
pain, de sandals. En fait d'animaux domestiques, rien que des
porcs et des volailles. En fait d'oiseaux, rien que des pigeons
par milliers et des perroquets aux joyeuses couleurs et au bruyant
caquetage. En fait de reptiles, quelques serpents inoffensifs et
de jolis lézards verts, que l'on prendrait pour des feuilles
tombées des arbres.
Le surintendant n'a point exagéré la beauté du type indigène --
commun, du reste, à cette race malaise des divers archipels du
Pacifique central. Des hommes superbes, hauts de taille, un peu
obèses peut-être, mais d'une admirable structure et de noble
attitude, regard fier, teint qui se nuance depuis le cuivre foncé
jusqu'à l'olive. Des femmes gracieuses et bien proportionnées, les
mains et les pieds d'une délicatesse de forme et d'une petitesse
qui font commettre plus d'un péché d'envie aux Allemandes et aux
Anglaises de la colonie européenne. On ne s'occupe, d'ailleurs,
dans l'indigénat féminin, que de la fabrique des nattes, des
paniers, des étoffes semblables à celles de Taïti, et les doigts
ne se déforment pas à ces travaux manuels. Et puis, il est aisé de
pouvoir _de visu_ juger des perfections de la beauté tongienne. Ni
l'abominable pantalon, ni la ridicule robe à traîne n'ont encore
été adoptés par les modes du pays. Un simple pagne ou une ceinture
pour les hommes, le caraco et la jupe courte avec des ornements en
fines écorces sèches pour les femmes, qui sont à la fois réservées
et coquettes. Chez les deux sexes, une chevelure toujours soignée,
que les jeunes filles relèvent coquettement sur leur front, et
dont elles maintiennent l'édifice avec un treillis de fibres de
cocotier en guise de peigne.
Et pourtant, ces avantages n'ont point le don de faire revenir de
ses préventions le rébarbatif Sébastien Zorn. Il ne se mariera pas
plus à Vavao, à Tonga-Tabou que n'importe en quel pays de ce monde
sublunaire.
C'est toujours une vive satisfaction, pour ses camarades et lui,
de débarquer sur ces archipels. Certes, Standard-Island leur
plaît; mais enfin, de mettre le pied en terre ferme n'est pas non
plus pour leur déplaire. De vraies montagnes, de vraies campagnes,
de vrais cours d'eau, cela repose des rivières factices et des
littoraux artificiels. Il faut être un Calistus Munbar pour donner
à son Joyau du Pacifique la supériorité sur les oeuvres de la
nature.
Bien que Vavao ne soit pas la résidence ordinaire du roi Georges,
il possède à Nu-Ofa un palais, disons un joli cottage, qu'il
habite assez fréquemment. Mais c'est sur l'île de Tonga-Tabou que
s'élèvent le palais royal et les établissements des résidents
anglais.
Standard-Island va faire là sa dernière relâche, presque à la
limite du tropique du Capricorne, point extrême qui aura été
atteint par elle au cours de sa campagne à travers l'hémisphère
méridional.
Après avoir quitté Vavao, les Milliardais ont joui, pendant deux
jours, d'une navigation très variée. On ne perd de vue une île que
pour en relever une autre. Toutes, présentant le même caractère
volcanique, sont dues à l'action de la puissance plutonienne. Il
en est, à cet égard, du groupe septentrional comme du groupe
central des Hapaï. Les cartes hydrographiques de ces parages,
établies avec une extrême précision, permettent au commodore
Simcoë de s'aventurer sans danger entre les canaux de ce dédale,
depuis Hapaï jusqu'à Tonga-Tabou. Du reste, les pilotes ne lui
manqueraient pas, s'il avait à requérir leurs services. Nombre
d'embarcations circulent le long des îles; -- pour la plupart des
goélettes sous pavillon allemand employées au cabotage, tandis que
les navires de commerce exportent le coton, le coprah, le café, le
maïs, principales productions de l'archipel. Non seulement les
pilotes se seraient empressés de venir, si Ethel Simcoë les eût
fait demander, mais aussi les équipages de ces pirogues doubles à
balanciers, réunies par une plate-forme et pouvant contenir
jusqu'à deux cents hommes. Oui! des centaines d'indigènes seraient
accourus au premier signal, et quelle aubaine pour peu que le prix
du pilotage eût été calculé sur le tonnage de Standard-Island!
Deux cent cinquante-neuf millions de tonnes! Mais le commodore
Simcoë, à qui tous ces parages sont familiers, n'a pas besoin de
leurs bons offices. Il n'a confiance qu'en lui seul, et compte sur
le mérite des officiers qui exécutent ses ordres avec une absolue
précision.
Tonga-Tabou est aperçue dans la matinée du 9 janvier, alors que
Standard-Island n'en est pas à plus de trois à quatre milles. Très
basse, sa formation n'étant pas due à un effort géologique, elle
n'est pas montée du fond sous-marin, comme tant d'autres îles
immobilisées après être venues respirer à la surface de ces eaux.
Ce sont les infusoires qui l'ont peu à peu construite en édifiant
leurs étages madréporiques.
Et quel travail! Cent kilomètres de circonférence, une aire de
sept à huit cents kilomètres superficiels, sur lesquels vivent
vingt mille habitants!
Le commodore Simcoë s'arrête en face du port de Maofuga. Des
rapports s'établissent immédiatement entre l'île sédentaire et
l'île mouvante, une soeur de cette Latone de mythologique
souvenir! Quelle différence offre cet archipel avec les Marquises,
les Pomotou, l'archipel de la Société! L'influence anglaise y
domine, et, soumis à cette domination, le roi Georges Ier ne
s'empressera pas de faire bon accueil à ces Milliardais d'origine
américaine.
Cependant, à Maofuga, le quatuor rencontre un petit centre
français. Là réside l'évêque de l'Océanie, qui faisait alors une
tournée pastorale dans les divers groupes. Là s'élèvent la mission
catholique, la maison des religieuses, les écoles de garçons et de
filles. Inutile de dire que les Parisiens sont reçus avec
cordialité par leurs compatriotes. Le supérieur de la Mission leur
offre l'hospitalité, ce qui les dispense de recourir à la «Maison
des Étrangers». Quant à leurs excursions, elles ne doivent les
conduire qu'à deux autres points importants, Nakualofa, la
capitale des états du roi Georges, et le village de Mua, dont les
quatre cents habitants professent la religion catholique.
Lorsque Tasman découvrit Tonga-Tabou, il lui donna le nom
d'Amsterdam, -- nom que ne justifieraient guère ses maisons en
feuilles de pandanus et fibres de cocotier. Il est vrai, les
habitations à l'européenne ne manquent point; mais le nom indigène
s'approprie mieux à cette île.
Le port de Maofuga est situé sur la côte septentrionale. Si
Standard-Island eût pris son poste de relâche plus à l'ouest de
quelques milles, Nakualofa, ses jardins royaux et son palais royal
se fussent offerts aux regards. Si, au contraire, le commodore
Simcoë se fût dirigé plus à l'est, il aurait trouvé une baie qui
entaille assez profondément le littoral, et dont le fond est
occupé par le village de Mua. Il ne l'a pas fait, parce que son
appareil aurait couru des risques d'échouage au milieu de ces
centaines d'îlots, dont les passes ne donnent accès qu'à des
navires de médiocre tonnage. L'île à hélice doit donc rester
devant Maofuga pendant toute la durée de la relâche.
Si un certain nombre de Milliardais débarquent dans ce port, ils
sont assez rares ceux qui songent à parcourir l'intérieur de
l'île. Elle est charmante, pourtant, et mérite les louanges dont
Élisée Reclus l'a comblée. Sans doute, la chaleur est très forte,
l'atmosphère orageuse, quelques pluies d'une violence extrême sont
de nature à calmer l'ardeur des excursionnistes, et il faut être
pris de la folie du tourisme pour courir le pays. C'est néanmoins
ce que font Frascolin, Pinchinat, Yvernès, car il est impossible
de décider le violoncelliste à quitter sa confortable chambre du
casino avant le soir, alors que la brise de mer rafraîchit les
grèves de Maofuga. Le surintendant lui-même s'excuse de ne pouvoir
accompagner les trois enragés.
«Je fondrais en route! leur dit-il.
-- Eh bien, nous vous rapporterions en bouteille!» répond Son
Altesse. Cette perspective engageante ne peut convaincre Calistus
Munbar, qui préfère se conserver à l'état solide. Très
heureusement pour les Milliardais, depuis trois semaines déjà le
soleil remonte vers l'hémisphère septentrional, et Standard-Island
saura se tenir à distance de ce foyer incandescent, de manière à
conserver une température normale. Donc, dès le lendemain, les
trois amis quittent Maofuga à l'aube naissante, et se dirigent
vers la capitale de l'île. Certainement, il fait chaud; mais cette
chaleur est supportable sous le couvert des cocotiers, des leki-
leki, des toui-touis qui sont les arbres à chandelles, les cocas,
dont les haies rouges et noires se forment en grappes
d'éblouissantes gemmes. Il est à peu près midi lorsque la capitale
se montre dans, toute sa splendide floraison, -- expression qui ne
manque pas de justesse à cette époque de l'année. Le palais du roi
semble sortir d'un gigantesque bouquet de verdure. Il existe un
contraste frappant entre les cases indigènes, toutes fleuries, et
les habitations, très britanniques d'aspect, -- citons celle qui
appartient aux missionnaires protestants. Du reste, l'influence de
ces ministres wesleyens a été considérable, et, après en avoir
massacré un certain nombre, les Tongiens ont fini par adopter
leurs croyances. Observons, cependant, qu'ils n'ont point
entièrement renoncé aux pratiques de leur mythologie kanaque. Pour
eux le grand-prêtre est supérieur au roi. Dans les enseignements
de leur bizarre cosmogonie, les bons et les mauvais génies jouent
un rôle important. Le christianisme ne déracinera pas aisément le
tabou, qui est toujours en honneur, et, lorsqu'il s'agit de le
rompre, cela ne se fait pas sans cérémonies expiatoires, dans
lesquelles la vie humaine est quelquefois sacrifiée...
Il faut mentionner, d'après les récits des explorateurs --
particulièrement M. Aylie Marin dans ses voyages de 1882, -- que
Nakualofa n'est encore qu'un centre à demi civilisé.
Frascolin, Pinchinat, Yvernès, n'ont aucunement éprouvé le désir
d'aller déposer leurs hommages aux pieds du roi Georges. Cela
n'est point à prendre dans le sens métaphorique, puisque la
coutume est de baiser les pieds de ce souverain. Et nos Parisiens
s'en félicitent lorsque, sur la place de Nakualofa, ils
aperçoivent le «tui», comme on appelle Sa Majesté, vêtu d'une
sorte de chemise blanche et d'une petite jupe en étoffe du pays,
attachée autour de ses reins. Ce baisement des pieds eût certes
compté parmi les plus désagréables souvenirs de leur voyage.
«On voit, fait observer Pinchinat, que les cours d'eau sont peu
abondants dans le pays!»
En effet, à Tonga-Tabou, à Vavao, comme dans les autres îles de
l'archipel, l'hydrographie ne comporte ni un ruisseau ni un lagon.
L'eau de pluie, recueillie dans les citernes, voilà tout ce que la
nature offre aux indigènes, et ce dont les sujets de Georges Ier
se montrent aussi ménagers que leur souverain.
Le jour même, les trois touristes, très fatigués, sont revenus au
port de Maofuga, et retrouvent avec grande satisfaction leur
appartement du casino. Devant l'incrédule Sébastien Zorn, ils
affirment que leur excursion a été des plus intéressantes. Mais
les poétiques incitations d'Yvernès ne peuvent décider le
violoncelliste à se rendre, le lendemain, au village de Mua.
Ce voyage doit être assez long et très fatigant. On s'épargnerait
aisément cette fatigue, en utilisant l'une des chaloupes
électriques que Cyrus Bikerstaff mettrait volontiers à la
disposition des excursionnistes. Mais, d'explorer l'intérieur de
ce curieux pays, c'est une considération de quelque valeur, et les
touristes partent pédestrement pour la baie de Mua, en contournant
un littoral de corail que bordent des îlots, où semblent s'être
donné rendez-vous tous les cocotiers de l'Océanie.
L'arrivée à Mua n'a pu s'effectuer que dans l'après-midi. Il y
aura donc lieu d'y coucher. Un endroit est tout indiqué pour
recevoir des Français. C'est la résidence des missionnaires
catholiques. Le supérieur montre, en accueillant ses hôtes, une
joie touchante -- ce qui leur rappelle la façon dont ils ont été
reçus par les Maristes de Samoa. Quelle excellente soirée, quelle
intéressante causerie, où il a été plutôt question de la France
que de la colonie tongienne! Ces religieux ne songent pas sans
quelque regret à leur terre natale si éloignée! Il est vrai, ces
regrets ne sont-ils pas compensés par tout le bien qu'ils font
dans ces îles? N'est-ce point une consolation de se voir respectés
de ce petit monde qu'ils ont soustrait à l'influence des ministres
anglicans et convertis à la foi catholique? Tel est même leur
succès que les méthodistes ont dû fonder une sorte d'annexe au
village de Mua, afin de pourvoir aux intérêts du prosélytisme
wesleyen.
C'est avec un certain orgueil que le supérieur fait admirer à ses
hôtes les établissements de la Mission, la maison qui fut
construite gratuitement par les indigènes de Mua, et cette jolie
église, due aux architectes tongiens, que ne désavoueraient pas
leurs confrères de France.
Pendant la soirée, on se promène aux environs du village, on se
porte jusqu'aux anciennes tombes de Tui-Tonga, où le schiste et le
corail s'entremêlent dans un art primitif et charmant. On visite
même cette antique plantation de méas, banians ou figuiers
monstrueux à racines entrelacées comme des serpents, et dont la
circonférence dépasse parfois soixante mètres. Frascolin tient à
les mesurer; puis, ayant inscrit ce chiffre sur son carnet, il le
fait certifier exact par le supérieur. Allez donc, après cela,
mettre en doute l'existence d'un pareil phénomène végétal!
Bon souper, bonne nuit dans les meilleures chambres de la Mission.
Après quoi, bon déjeuner, bons adieux des missionnaires qui
résident à Mua, et retour à Standard-Island, au moment où cinq
heures sonnent au beffroi de l'hôtel de ville. Cette fois, les
trois excursionnistes n'ont point à recourir aux amplifications
métaphoriques pour assurer à Sébastien Zorn que ce voyage leur
laissera d'inoubliables souvenirs.
Le lendemain, Cyrus Bikerstaff reçoit la visite du capitaine
Sarol; voici à quel propos:
Un certain nombre de Malais -- une centaine environ, -- avaient
été recrutés aux Nouvelles-Hébrides, et conduits à Tonga-Tabou
pour des travaux de défrichement, -- recrutement indispensable eu
égard à l'indifférence, disons la paresse native des Tongiens qui
vivent au jour le jour. Or, ces travaux étant achevés depuis peu,
ces Malais attendaient l'occasion de retourner dans leur archipel.
Le gouverneur voudrait-il leur permettre de prendre passage sur
Standard-Island? C'est cette permission que vient demander le
capitaine Sarol. Dans cinq ou six semaines, on arrivera à
Erromango, et le transport de ces indigènes n'aura pas été une
grosse charge pour le budget municipal. Il n'eût pas été généreux
de refuser à ces braves gens un service si facile à rendre. Aussi
le gouverneur accorde-t-il l'autorisation, -- ce qui lui vaut les
remerciements du capitaine Sarol, et aussi ceux des Maristes de
Tonga-Tabou, pour lesquels ces Malais avaient été recrutés.
Qui aurait pu se douter que le capitaine Sarol s'adjoignait ainsi
des complices, que ces Néo-Hébridiens lui viendraient en aide,
lorsqu'il en serait temps, et n'avait-il pas lieu de se féliciter
de les avoir rencontrés à Tonga-Tabou, de les avoir introduits à
Standard-Island?...
Ce jour est le dernier que les Milliardais doivent passer dans
l'archipel, le départ étant fixé au lendemain.
L'après-midi, ils vont pouvoir assister à l'une de ces fêtes mi-
civiles, mi-religieuses, auxquelles les indigènes prennent part
avec un extraordinaire entrain.
Le programme de ces fêtes, dont les Tongiens sont aussi friands
que leurs congénères des Samoa et des Marquises, comprend
plusieurs numéros de danses variées. Comme cela est de nature à
intéresser nos Parisiens, ceux-ci se rendent à terre vers trois
heures.
Le surintendant les accompagne, et, cette fois, Athanase Dorémus a
voulu se joindre à eux. La présence d'un professeur de grâces et
de maintien n'est-elle pas tout indiquée dans une cérémonie de ce
genre? Sébastien Zorn s'est décidé à suivre ses camarades, plus
désireux sans doute d'entendre la musique tongienne que d'assister
aux ébats chorégraphiques de la population.
Quand ils arrivèrent sur la place, la fête battait son plein. La
liqueur de kava, extraite de la racine desséchée du poivrier,
circule dans les gourdes et s'écoule à travers les gosiers d'une
centaine de danseurs, hommes et femmes, jeunes gens et jeunes
filles, ces dernières coquettement ornées de leurs longs cheveux
qu'elles doivent porter tels jusqu'au jour du mariage.
L'orchestre est des plus simples. Pour instruments, cette flûte
nasale nommée fanghu-fanghu, plus une douzaine de nafas, qui sont
des tambours sur lesquels on frappe à coups redoublés, -- et même
en mesure, ainsi que le fait remarquer Pinchinat.
Évidemment, le «très comme il faut» Athanase Dorémus ne peut
qu'éprouver le plus parfait dédain pour des danses qui ne rentrent
pas dans la catégorie des quadrilles, polkas, mazurkas et valses
de l'école française. Aussi ne se gêne-t-il pas de hausser les
épaules, à l'encontre d'Yvernès, auquel ces danses paraissent
empreintes d'une véritable originalité.
Et d'abord, exécution des danses assises, qui ne se composent que
d'attitudes, de gestes de pantomimes, de balancements de corps,
sur un rythme lent et triste d'un étrange effet.
À ce balancement succèdent les danses debout, dans lesquelles
Tongiens et Tongiennes s'abandonnent à toute la fougue de leur
tempérament, figurant tantôt des passes gracieuses, tantôt
reproduisant, dans leurs poses, les furies du guerrier courant les
sentiers de la guerre.
Le quatuor regarde ce spectacle en artiste, se demandant à quel
degré arriveraient ces indigènes, s'ils étaient surexcités par la
musique enlevante des bals parisiens.
Et alors, Pinchinat, -- l'idée est bien de lui, -- fait cette
proposition à ses camarades: envoyer chercher leurs instruments au
casino, et servir à ces ballerins et ballerines, les plus enragés
_six-huit_ et les plus formidables _deux-quatre_ des répertoires
de Lecoq, d'Audran et d'Offenbach.
La proposition est acceptée, et Calistus Munbar ne doute pas que
l'effet doive être prodigieux.
Une demi-heure après, les instruments ont été apportés, et le bal
de commencer aussitôt.
Extrême surprise des indigènes, mais aussi extrême plaisir qu'ils
témoignent d'entendre ce violoncelle et ces trois violons, maniés
à plein archet, d'où s'échappe une musique ultra-française.
Croyez bien qu'ils ne sont pas insensibles à de tels effets, ces
indigènes, et il est prouvé jusqu'à l'évidence que ces danses
caractéristiques des bals musettes sont instinctives, qu'elles
s'apprennent sans maîtres, -- quoi qu'en puisse penser Athanase
Dorémus. Tongiens et Tongiennes rivalisent dans les écarts, les
déhanchements et les voltes, lorsque Sébastien Zorn, Yvernès,
Frascolin et Pinchinat attaquent les rythmes endiablés _d'Orphée
aux Enfers_. Le surintendant lui-même ne se possède plus, et le
voilà s'abandonnant dans un quadrille échevelé aux inspirations du
cavalier seul, tandis que le professeur de grâces et de maintien
se voile la face devant de pareilles horreurs. Au plus fort de
cette cacophonie, à laquelle se mêlent les flûtes nasales et les
tambours sonores, la furie des danseurs atteint son maximum
d'intensité, et l'on ne sait où cela se serait arrêté, s'il ne fût
survenu un incident qui mit fin à cette chorégraphie infernale.
Un Tongien, -- grand et fort gaillard, -- émerveillé des sons que
tire le violoncelliste de son instrument, vient de se précipiter
sur le violoncelle, l'arrache, l'emporte et s'enfuit, criant:
«Tabou... tabou!...»
Ce violoncelle est taboué! On ne peut plus y toucher sans
sacrilège! Les grands-prêtres, le roi Georges, les dignitaires de
sa cour, toute la population de l'île se soulèverait, si l'on
violait cette coutume sacrée...
Sébastien Zorn ne l'entend pas ainsi. Il tient à ce chef-d'oeuvre
de Gand et Benardel. Aussi le voilà-t-il qui se lance sur les
traces du voleur. À l'instant ses camarades se jettent à sa suite.
Les indigènes s'en mêlent. De là, débandade générale.
Mais le Tongien détale avec une telle rapidité qu'il faut renoncer
à le rejoindre. En quelques minutes, il est loin... très loin!
Sébastien Zorn et les autres, n'en pouvant plus, reviennent
retrouver Calistus Munbar qui, lui, est resté époumoné. Dire que
le violoncelliste est dans un état d'indescriptible fureur, ce ne
serait pas suffisant. Il écume, il suffoque! Taboué ou non, qu'on
lui rende son instrument! Dût Standard-Island déclarer la guerre à
Tonga-Tabou, -- et n'a-t-on pas vu des guerres éclater pour des
motifs moins sérieux? -- le violoncelle doit être restitué à son
propriétaire.
Très heureusement les autorités de l'île sont intervenues dans
l'affaire. Une heure plus tard, on a pu saisir l'indigène, et
l'obliger à rapporter l'instrument. Cette restitution ne s'est pas
effectuée sans peine, et le moment n'était pas éloigné où
l'ultimatum du gouverneur Cyrus Bikerstaff allait, à propos d'une
question de tabou, soulever peut-être les passions religieuses de
tout l'archipel.
D'ailleurs, la rupture du tabou a dû s'opérer régulièrement,
conformément aux cérémonies cultuelles du fata en usage dans ces
circonstances. Suivant la coutume, un nombre considérable de porcs
sont égorgés, cuits à l'étouffée dans un trou rempli de pierres
brûlantes, de patates douces, de taros et de fruits du macoré,
puis mangés à l'extrême satisfaction des estomacs tongiens.
Quant à son violoncelle, un peu détendu dans la bagarre, Sébastien
Zorn n'eut plus qu'à le remettre au diapason, après avoir constaté
qu'il n'avait rien perdu de ses qualités par suite des
incantations indigènes.