IV -- Ultimatum britannique

Pendant cette dernière semaine de l'année, consacrée aux joies du

Christmas, de nombreuses invitations sont envoyées pour des

dîners, des soirées, des réceptions officielles. Un banquet,

offert par le gouverneur aux principaux personnages de Milliard-

City, accepté par les notables bâbordais et tribordais, témoigne

d'une certaine fusion entre les deux sections de la ville. Les

Tankerdon et les Coverley se retrouvent à la même table. Le

premier jour de l'an, il y aura échange de cartes entre l'hôtel de

la Dix-neuvième Avenue et l'hôtel de la Quinzième. Walter

Tankerdon reçoit même une invitation à l'un des concerts de Mrs

Coverley. L'accueil que lui réserve la maîtresse de la maison

paraît être de bon augure. Mais, de là à former des liens plus

étroits, il y a loin encore, bien que Calistus Munbar, dans son

emballement chronique, ne cesse de répéter à qui veut l'entendre:

«C'est fait, mes amis, c'est fait!»

Cependant, l'île à hélice continue sa paisible navigation, en se

dirigeant vers l'archipel de Tonga-Tabou. Rien ne semblait même

devoir la troubler, lorsque dans la nuit du 30 au 31 décembre se

manifeste un phénomène météorologique assez inattendu.

Entre deux et trois heures du matin, des détonations éloignées se

font entendre. Les vigies ne s'en préoccupent pas plus qu'il ne

convient. On ne peut supposer qu'il s'agisse là d'un combat naval,

à moins que ce ne soit entre navires de ces républiques de

l'Amérique méridionale, qui sont fréquemment aux prises. Après

tout, pourquoi s'en inquiéterait-on à Standard-Island, île

indépendante, en paix avec les puissances des deux mondes?

D'ailleurs, ces détonations, qui viennent des parages occidentaux

du Pacifique, se prolongent jusqu'au jour, et, certainement, ne

sauraient être confondues avec le grondement plein et régulier

d'une artillerie lointaine.

Le commodore Simcoë, avisé par un de ses officiers, est venu

observer l'horizon du haut de la tour de l'observatoire. Aucune

lueur ne se montre à la surface du large segment de mer qui

s'étend devant ses yeux. Toutefois, le ciel ne présente pas son

aspect habituel. Des reflets de flammes le colorent jusqu'au

zénith. L'atmosphère paraît embrumée, bien que le temps soit beau,

et le baromètre n'indique pas, par une baisse soudaine, quelque

perturbation des courants de l'espace.

Au point du jour, les matineux de Milliard-City ont lieu

d'éprouver une étrange surprise. Non seulement les détonations ne

cessent d'éclater, mais l'air se mélange d'une brume rouge et

noire, sorte de poussière impalpable, qui commence à tomber en

pluie. On dirait une averse de molécules fuligineuses. En quelques

instants, les rues de la ville, les toits des maisons sont

recouverts d'une substance où se combinent les couleurs de carmin,

de garance, de nacarat, de pourpre, avec des scories noirâtres.

Tous les habitants sont dehors, -- nous excepterons Athanase

Dorémus, qui n'est jamais levé avant onze heures, après s'être

couché la veille à huit. Il va de soi que le quatuor s'est jeté

hors de son lit, et il s'est rendu à l'observatoire, où le

commodore, ses officiers, ses astronomes, sans oublier le nouveau

fonctionnaire royal, cherchent à reconnaître la nature du

phénomène.

«Il est regrettable, remarque Pinchinat, que cette matière rouge

ne soit pas liquide, et que ce liquide ne soit pas une pluie de

Pomard ou de Château-Lafitte!

-- Soiffard!» répond Sébastien Zorn.

Au vrai, quelle est la cause du phénomène? On a de nombreux

exemples de ces pluies de poussières rouges composées de silice,

d'albumine, d'oxyde de chrome et d'oxyde de fer. Au commencement

du siècle, la Calabre, les Abruzzes furent inondées de ces averses

où les superstitieux habitants voulaient voir des gouttes de sang,

lorsque ce n'était, comme à Blancenberghe, en 1819, que du

chlorure de cobalt. Il y a également des transports de ces

molécules de suie ou de charbon, enlevées à des incendies

lointains. N'a-t-on même pas vu tomber des pluies de soie, à

Fernambouc en 1820, des pluies jaunes, à Orléans en 1829, et dans

les Basses-Pyrénées en 1836, des pluies de pollen arraché aux

sapins en fleurs?

Quelle origine attribuer à cette chute de poussières, mêlées de

scories, dont l'espace semble chargé, et qui projette sur

Standard-Island et sur la mer environnante ces grosses masses

rougeâtres?

Le roi de Malécarlie émet l'opinion que ces matières doivent

provenir de quelque volcan des îles de l'ouest. Ses collègues de

l'observatoire se rangent à son opinion. On ramasse plusieurs

poignées de ces scories dont la température est supérieure à celle

de l'air ambiant, et que n'a pas refroidies leur passage à travers

l'atmosphère. Une éruption de grande violence expliquerait les

détonations irrégulières qui se font encore entendre. Or, ces

parages sont semés de cratères, les uns en activité, les autres

éteints, mais susceptibles de se rallumer sous une action infra-

tellurique, sans parler de ceux qu'une poussée géologique relève

parfois du fond de l'Océan, et dont la puissance de projection est

souvent extraordinaire.

Et, précisément, au milieu de cet archipel des Tonga que rallie

Standard-Island, est-ce que, quelques années auparavant, le piton

Tufua n'a pas couvert une superficie de cent kilomètres de ses

matières éruptives? Est-ce que, durant de longues heures, les

détonations du volcan ne se propagèrent pas jusqu'à deux cents

kilomètres de distance?

Et, au mois d'août de 1883, les éruptions du Krakatoa ne

désolèrent-elles pas la partie des îles de Java et de Sumatra,

voisines du détroit de la Sonde, détruisant des villages entiers,

faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de

terre, souillant le sol d'une boue compacte, soulevant les eaux en

remous formidables, infectant l'atmosphère de vapeurs sulfureuses,

mettant les navires en perdition?...

C'est à se demander, vraiment, si l'île à hélice n'est pas menacée

d'un danger de ce genre...

Le commodore Simcoë ne laisse pas d'être assez inquiet, car la

navigation menace de devenir très difficile. Après l'ordre qu'il

donne de modérer sa vitesse, Standard-Island ne se déplace plus

qu'avec une extrême lenteur.

Une certaine frayeur s'empare de la population milliardaise. Est-

ce que les fâcheux pronostics de Sébastien Zorn touchant l'issue

de la campagne seraient sur le point de se réaliser?...

Vers midi, l'obscurité est profonde. Les habitants ont quitté

leurs maisons qui ne résisteraient pas, si la coque métallique se

soulevait sous les forces plutoniennes. Péril non moins à craindre

en cas où la mer passerait par-dessus les armatures du littoral,

et précipiterait ses trombes d'eau sur la campagne!

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se rendent à

la batterie de l'Éperon, suivis d'une partie de la population. Des

officiers sont envoyés aux deux ports, avec ordre de s'y tenir en

permanence. Les mécaniciens sont prêts à faire évoluer l'île à

hélice, s'il devient nécessaire de fuir dans une direction

opposée. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus

difficile à mesure que le ciel s'emplit d'épaisses ténèbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit guère à dix pas de soi. Il

n'y a pas trace de lumière diffuse, tant la masse des cendres

absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout à redouter, c'est

que Standard-Island, surchargée par le poids des scories tombées à

sa surface, ne parvienne pas à conserver sa ligne de flottaison

au-dessus du niveau de l'Océan.

Elle n'est pas un navire que l'on puisse alléger en jetant les

marchandises à la mer, en le débarrassant de son lest!... Que

faire, si ce n'est d'attendre en se fiant à la solidité de

l'appareil.

Le soir arrive, ou plutôt la nuit, et encore ne peut-on le

constater que par l'heure des horloges. L'obscurité est complète.

Sous l'averse des scories, il est impossible de maintenir en l'air

les lunes électriques que l'on ramène au sol. Il va sans dire que

l'éclairage des habitations et des rues, qui a fonctionné toute la

journée, sera continué tant que se prolongera ce phénomène.

La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble

cependant que les détonations sont moins fréquentes et aussi moins

violentes. Les fureurs de l'éruption tendent à diminuer, et la

pluie de cendres, emportée vers le sud par une assez forte brise,

commence à s'apaiser.

Les Milliardais, un peu rassurés, se décident à réintégrer leurs

habitations, avec l'espoir que le lendemain Standard-Island se

retrouvera dans des conditions normales. Il n'y aura plus qu'à

procéder à un complet et long nettoyage de l'île à hélice.

N'importe! quel triste premier jour de l'an pour le Joyau du

Pacifique, et de combien peu s'en est fallu que Milliard-City ait

eu le sort de Pompéi ou d'Herculanum! Bien qu'elle ne soit pas

située au pied d'un Vésuve, sa navigation ne l'expose-t-elle pas à

rencontrer nombre de ces volcans dont sont hérissées les régions

sous-marines du Pacifique?

Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables

restent en permanence à l'hôtel de ville. Les vigies de la tour

guettent tout changement qui se produirait à l'horizon ou au

zénith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l'île à

hélice n'a cessé de marcher, mais à la vitesse de deux ou trois

milles à l'heure seulement. Lorsque le jour reviendra -- ou du

moins dès que les ténèbres seront dissipées, -- elle remettra le

cap sur l'archipel des Tonga. Là, sans doute, on apprendra

laquelle des îles de cette portion de l'océan a été le théâtre

d'une telle éruption.

Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s'avance,

que le phénomène tend à s'amoindrir.

Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un

nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City.

Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup

s'est propagé à travers les compartiments de sa coque. Il est

vrai, la secousse n'a pas eu assez de force pour provoquer

l'ébranlement des habitations ou le détraquement des machines. Les

hélices ne se sont pas arrêtées dans leur mouvement propulsif.

Néanmoins, à n'en pas douter, il y a eu collision à l'avant.

Que s'est-il passé?... Standard-Island a-t-elle heurté quelque

haut-fond?... Non, puisqu'elle continue à se déplacer... A-t-elle

donc donné contre un écueil?... Au milieu de cette obscurité si

profonde, s'est-il produit un abordage avec un navire croisant sa

route et qui n'a pu apercevoir ses feux?... De cette collision

est-il résulté de graves avaries, sinon de nature à compromettre

sa sécurité, du moins à nécessiter d'importantes réparations à la

prochaine relâche?...

Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se transportent, non sans

peine en foulant cette épaisse couche de scories et de cendres, à

la batterie de l'Éperon.

Là, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement dû

à une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de

l'ouest à l'est, a été heurté par l'éperon de Standard-Island. Que

ce choc ait été sans gravité pour l'île à hélice, peut-être n'en

a-t-il pas été de même pour le steamer?... On n'a entrevu sa masse

qu'au moment de l'abordage... Des cris se sont fait entendre, mais

n'ont duré que quelques instants... Le chef du poste et ses

hommes, accourus à la pointe de la batterie, n'ont plus rien vu ni

rien entendu... Le bâtiment a-t-il sombré sur place?... Cette

hypothèse n'est, par malheur, que trop admissible.

Quant à Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a

occasionné aucun dommage sérieux. Sa masse est telle qu'il lui

suffirait, même à petite vitesse, de frôler un bâtiment, si

puissant qu'il soit, fût-ce un cuirassé de premier rang, pour que

celui-ci fût menacé de se perdre corps et biens. C'est là ce qui

est arrivé, sans doute.

Quant à la nationalité de ce navire, le chef du poste croit avoir

entendu des ordres jetés d'une voix rude, -- un de ces

rugissements particuliers aux commandements de la marine anglaise.

Il ne saurait cependant l'affirmer d'une façon formelle.

Cas très grave et qui peut avoir des conséquences non moins

graves. Que dira le Royaume-Uni?... Un bâtiment anglais, c'est un

morceau de l'Angleterre, et l'on sait que la Grande-Bretagne ne se

laisse pas impunément amputer... À quelles réclamations et

responsabilités Standard-Island ne doit-elle pas s'attendre?...

Ainsi débute la nouvelle année. Ce jour-là, jusqu'à dix heures du

matin, le commodore Simcoë n'est point en mesure d'entreprendre

des recherches au large. L'espace est encore encrassé de vapeurs,

bien que le vent qui fraîchit commence à dissiper la pluie de

cendres. Enfin le soleil perce les brumes de l'horizon.

Dans quel état se trouvent Milliard-City, le parc, la campagne,

les fabriques, les ports! Quel travail de nettoyage! Après tout,

cela regarde les bureaux de la voirie. Simple question de temps et

d'argent. Ni l'un ni l'autre ne manquent.

On va au plus pressé. Tout d'abord, les ingénieurs gagnent la

batterie de l'Éperon, sur le côté du littoral où s'est produit

l'abordage. Dommages insignifiants de ce chef. La solide coque

d'acier n'a pas plus souffert que le coin qui s'enfonce dans le

morceau de bois, -- en l'espèce, le navire abordé.

Au large, ni débris ni épaves. Du haut de la tour de

l'observatoire, les plus puissantes lunettes ne laissent rien

apercevoir, bien que, depuis la collision, Standard-Island ne se

soit pas déplacée de deux milles.

Il convient de prolonger les investigations au nom de l'humanité.

Le gouverneur confère avec le commodore Simcoë. Ordre est donné

aux mécaniciens de stopper les machines, et aux embarcations

électriques des deux ports de prendre la mer.

Les recherches, qui s'étendent sur un rayon de cinq à six milles,

ne donnent aucun résultat. Cela n'est que trop certain, le

bâtiment, crevé dans ses oeuvres vives, a dû sombrer, sans laisser

trace de sa disparition.

Le commodore Simcoë fait alors reprendre la vitesse réglementaire.

À midi, l'observation indique que Standard-Island se trouve à cent

cinquante milles dans le sud-ouest des Samoa.

Entre temps, les vigies sont chargées de veiller avec un soin

extrême.

Vers cinq heures du soir, on signale d'épaisses fumées qui se

déroulent vers le sud-est. Ces fumées sont-elles dues aux

dernières poussées du volcan, dont l'éruption a si profondément

troublé ces parages? Ce n'est guère présumable, car les cartes

n'indiquent ni île ni îlot à proximité. Un nouveau cratère est-il

donc sorti du fond océanien?...

Non, et il est manifeste que les fumées se rapprochent de

Standard-Island.

Une heure après, trois bâtiments, marchant de conserve, gagnent

rapidement en forçant de vapeur.

Une demi-heure plus tard, on reconnaît que ce sont des navires de

guerre. À une heure de là, on ne peut avoir aucun doute sur leur

nationalité. C'est la division de l'escadre britannique qui, cinq

semaines auparavant, s'est refusée à saluer les couleurs de

Standard-Island.

À la nuit tombante, ces navires ne sont pas à quatre milles de la

batterie de l'Éperon. Vont-ils passer au large et poursuivre leur

route? Ce n'est pas probable, et en relevant leurs feux de

positions, il y a lieu de reconnaître qu'ils demeurent

stationnaires.

«Ces bâtiments ont sans doute l'intention de communiquer avec

nous, dit le commodore Simcoë au gouverneur.

-- Attendons,» réplique Cyrus Bikerstaff. Mais de quelle façon le

gouverneur répondra-t-il au commandant de la division, si celui-ci

vient réclamer à propos du récent abordage? Il est possible, en

effet, que tel soit son dessein, et peut-être l'équipage du navire

abordé a-t-il été recueilli, a-t-il pu se sauver sur ses

chaloupes? Au reste, il sera temps de prendre un parti, lorsqu'on

saura de quoi il s'agit.

On le sait, le lendemain, dès la première heure.

Au soleil levant, le pavillon de contre-amiral flotte au mât

d'artimon du croiseur de tête, qui se tient sous petite vapeur à

deux milles de Bâbord-Harbour. Une embarcation en déborde et se

dirige vers le port.

Un quart d'heure après, le commodore Simcoë reçoit cette dépêche.

«Le capitaine Turner, du croiseur l'_Herald_, chef d'état-major de

l'amiral sir Edward Collinson, demande à être conduit

immédiatement près du gouverneur de Standard-Island.»

Cyrus Bikerstaff, prévenu, autorise l'officier du port à laisser

le débarquement s'effectuer et répond qu'il attend le capitaine

Turner à l'hôtel de ville.

Dix minutes après, un car, mis à la disposition du chef d'état-

major qui est accompagné d'un lieutenant de vaisseau, dépose ces

deux personnages devant le palais municipal.

Le gouverneur les reçoit aussitôt dans le salon attenant à son

cabinet.

Les salutations d'usage sont alors échangées -- très raides de

part et d'autre.

Puis, posément, en ponctuant ses paroles, comme s'il récitait un

morceau de littérature courante, le capitaine Turner s'exprime

ainsi, rien qu'en une seule et interminable phrase:

«J'ai l'honneur de porter à la connaissance de Son Excellence le

gouverneur de Standard-Island, en ce moment par cent soixante-dix-

sept degrés et treize minutes à l'est du méridien de Greenwich, et

par seize degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, que,

dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier, le steamer _Glen_, du

port de Glasgow, jaugeant trois mille cinq cents tonneaux, chargé

de blé, d'indigo, de riz, de vins, cargaison de considérable

valeur, a été abordé par Standard-Island, appartenant à _Standard-

Island Company limited_, dont le siège social est à Madeleine-bay,

Basse-Californie, États-Unis d'Amérique, bien que ce steamer eût

ses feux réglementaires, feu blanc au mât de misaine, feux de

position vert à tribord et rouge à bâbord, et que, s'étant dégagé

après la collision, il a été rencontré le lendemain à trente-cinq

milles du théâtre de la catastrophe, prêt à couler bas par suite

d'une voie d'eau dans sa hanche de bâbord, et qu'il a

effectivement sombré, après avoir pu heureusement mettre son

capitaine, ses officiers et son équipage à bord du _Herald_,

croiseur de première classe de Sa Majesté Britannique naviguant

sous le pavillon du contre-amiral sir Edward Collinson, lequel

dénonce le fait à Son Excellence le gouverneur Cyrus Bikerstaff en

lui demandant de reconnaître la responsabilité de la _Standard-

Island Company limited_, sous la garantie des habitants de ladite

Standard-Island envers les armateurs du dit _Glen_, dont la valeur

en coque, machines et cargaison s'élève à la somme de douze cent

mille livres sterling[3], soit six millions de dollars, laquelle

somme devra être versée entre les mains dudit amiral sir Edward

Collinson, faute de quoi il sera procédé même par la force contre

ladite Standard-Island.»

Rien qu'une phrase de trois cent sept mots, coupée de virgules,

sans un seul point! Mais comme elle dit tout, et comme elle ne

laisse place à aucune échappatoire! Oui ou non, le gouverneur se

résout-il à admettre la réclamation faite par sir Edward Collinson

et accepte-t-il son dire touchant: 1° la responsabilité encourue

par la Compagnie; 2° la valeur estimative de douze cent mille

livres, attribuée au steamer _Glen_ de Glasgow?

Cyrus Bikerstaff répond par les arguments d'usage en matière de

collision:

Le temps était très obscur en raison d'une éruption volcanique qui

avait dû se produire dans les parages de l'ouest. Si le _Glen_

avait ses feux, Standard-Island avait les siens. De part et

d'autre, il était impossible de les apercevoir. On se trouve donc

dans le cas de force majeure. Or, d'après les règlements

maritimes, chacun doit garder ses avaries pour compte, et il ne

peut y avoir matière ni à réclamation ni à responsabilité.

Réponse du capitaine Turner:

Son Excellence le gouverneur aurait sans doute raison dans le cas

où il s'agirait de deux bâtiments naviguant dans des conditions

ordinaires. Si le _Glen_ remplissait ces conditions, il est

manifeste que Standard-Island ne les remplit pas, qu'elle ne

saurait être assimilée à un navire, qu'elle constitue un danger

permanent en mouvant son énorme masse à travers les routes

maritimes, qu'elle équivaut à une île, à un îlot, à un écueil qui

se déplacerait sans que son gisement pût être porté d'une façon

définitive sur les cartes, que l'Angleterre a toujours protesté

contre cet obstacle impossible à fixer par des relèvements

hydrographiques, et que Standard-Island doit toujours être tenue

pour responsable des accidents qui proviendront de sa nature,

etc., etc.

Il est évident que les arguments du capitaine Turner ne manquent

pas d'une certaine logique. Au fond, Cyrus Bikerstaff en sent la

justesse. Mais il ne saurait de lui-même prendre une décision. La

cause sera portée devant qui de droit, et il ne peut que donner

acte à l'amiral sir Edward Collinson de sa réclamation. Très

heureusement, il n'y a pas eu mort d'hommes...

«Très heureusement, répond le capitaine Turner, mais il y a eu

mort de navire, et des millions ont été engloutis par la faute de

Standard-Island. Le gouverneur consent-il dores et déjà à verser

entre les mains de l'amiral sir Edward Collinson la somme

représentant la valeur attribuée au _Glen_ et à sa cargaison?»

Comment le gouverneur consentirait-il à faire ce versement?...

Après tout, Standard-Island offre des garanties suffisantes...

Elle est là pour répondre des dommages encourus, si les tribunaux

jugent qu'elle soit responsable, après expertise, tant sur les

causes de l'accident que sur l'importance de la perte causée.

«C'est le dernier mot de Votre Excellence?... demande le capitaine

Turner.

-- C'est mon dernier mot, répond Cyrus Bikerstaff, car je n'ai pas

qualité pour engager la responsabilité de la Compagnie.»

Nouveaux saluts plus raides encore, échangés entre le gouverneur

et le capitaine anglais. Départ de celui-ci par le car, qui le

ramène à Bâbord-Harbour, et retour à l'_Herald_ par la chaloupe à

vapeur, qui le transporte à bord du croiseur.

Lorsque la réponse de Cyrus Bikerstaff est connue du conseil des

notables, elle reçoit son approbation pleine et entière, et, après

le conseil, celle de toute la population de Standard-Island. On ne

peut se soumettre à l'insolente et impérieuse mise en demeure des

représentants de Sa Majesté Britannique.

Ceci bien établi, le commodore Simcoë donne des ordres pour que

l'île à hélice reprenne sa route à toute vitesse.

Or, si la division de l'amiral Collinson s'entête, sera-t-il

possible d'échapper à ses poursuites? Ses bâtiments n'ont-ils pas

une marche très supérieure? Et s'il appuie sa réclamation de

quelques obus à la mélinite, sera-t-il possible de résister? Sans

doute, les batteries de l'île sont capables de répondre aux

Armstrongs, dont les croiseurs de la division sont armés. Mais le

champ offert au tir anglais est infiniment plus vaste... Que

deviendront les femmes, les enfants, dans l'impossibilité de

trouver un abri?... Tous les coups porteront, tandis que les

batteries de l'Éperon et de la Poupe perdront au moins cinquante

pour cent de leurs projectiles sur un but restreint et mobile!...

Il faut donc attendre ce que va décider l'amiral sir Edward

Collinson.

On n'attend pas longtemps.

À neuf heures quarante-cinq, un premier coup à blanc part de la

tourelle centrale du _Herald_ en même temps que le pavillon du

Royaume-Uni monte en tête de mât. Sous la présidence du gouverneur

et de ses adjoints, le conseil des notables discute dans la salle

des séances à l'hôtel de ville. Cette fois, Jem Tankerdon et Nat

Coverley sont du même avis. Ces Américains, en gens pratiques, ne

songent point à essayer d'une résistance qui pourrait entraîner la

perte corps et biens de Standard-Island. Un second coup de canon

retentit. Cette fois, un obus passe en sifflant, dirigé de manière

à tomber à une demi-encablure en mer, où il éclate avec une

formidable violence, en soulevant d'énormes masses d'eau. Sur

l'ordre du gouverneur, le commodore Simcoë fait amener le pavillon

qui a été hissé en réponse à celui du _Herald_. Le capitaine

Turner revient à Bâbord-Harbour. Là, il reçoit des valeurs,

signées de Cyrus Bikerstaff et endossées par les principaux

notables pour une somme de douze cent mille livres. Trois heures

plus tard, les dernières fumées de la division s'effacent dans

l'est, et Standard-Island continue sa marche vers l'archipel des

Tonga.

L'île à hélice · 第 24 / 35 题