_(Voir notre gravure de première page.)_
La figure--désormais historique--du général et président actuel du
Mexique, Vittoriano Huerta, est assez énigmatique. Elle apparaît, du
moins, comme telle parce qu'elle est peu connue, surtout en France. La
situation de Huerta semble également peu compréhensible. Au point de vue
purement objectif, en effet, et en dehors de toute préoccupation
politique, voici un homme qu'on représente comme le dictateur du Mexique
et qui, en réalité, est tenu en échec, sur plusieurs points du
territoire mexicain, par les insurgés.
Or, l'homme et sa vie s'expliquent, en somme, d'un seul mot: Huerta est
un Indien. Il se vante, lui-même, d'être un Aztèque pur sang. Sa
physionomie physique, et morale, est profondément marquée du sceau de sa
race. Quelqu'un qui l'a approché de très près ces derniers temps, M.
Edwin Emerson, a noté, chez lui, les traits caractéristiques de
l'Indien: l'intrépidité devant le danger; l'astuce et la fourberie;
l'orgueil patriotique de la race,--et aussi, hélas! la cruauté.
D'indéniables atrocités commises envers les prisonniers de guerre, après
le combat, pèsent autant que la mort du président Madero, trahi par lui,
et celle de son frère Gustave, sur la conscience de Vittoriano Huerta.
Quant à son impuissance actuelle contre les insurgés, il ne faut pas
s'en étonner si l'on songe que Huerta a eu à peine l'occasion
d'apprendre son métier de général, et n'a commandé que rarement des
forces militaires importantes.
Vittoriano Huerta a aujourd'hui soixante ans. Il est entré, à dix-sept
ans, à l'Académie militaire de Chapultepec, d'où il sortit second
lieutenant dans le corps des ingénieurs. Capitaine en 1879, il crée et
organise l'état-major général. Il travaille, en excellent astronome et
mathématicien, à l'établissement de la carte de l'état-major. Colonel en
1890, il réprime la révolte des Indiens Yaquis et reçoit les étoiles de
général. Désormais, il va jouer un rôle. Et alors s'étale, ici, dans
toute son effronterie, un trait caractéristique de l'Indien, et si
accentué chez Huerta: l'impudence de la vantardise.
Veut-on savoir ce qu'il pense des Américains, et de ces États-Unis qui
entendent mettre fin, aujourd'hui, à sa carrière? Voici un témoignage,
resté jusqu'ici inédit en France. Ce sont les propos, à peu près
textuels, échappés au général Huerta, à la fin du banquet que lui
offrait, l'année dernière, la ville de Mexico, au moment de son départ
pour le front de bataille dans l'État de Chihuahua.
«Si les États-Unis allaient un jour intervenir?» lui disait-on. Et
Huerta s'indigna:
«Je n'ai pas peur des Gringoes!... Aucun Mexicain n'en a peur. Sans la
trahison du président Santa-Anna, qui se vendit aux Américains en 1847,
nous aurions battu les Yankees, comme sûrement nous les battrons la
prochaine fois! Qu'ils passent seulement le rio Bravo! Nous les
renverrons chez eux la tête en sang.--Nous autres, Mexicains, nous ne
craignons personne. N'avons-nous pas battu les Espagnols? et les
Français, les Autrichiens, les Belges, et tous les aventuriers étrangers
venus chez nous à la suite de Maximilien?... Il n'existe, d'ailleurs,
que deux nations, à côté de notre vieux peuple aztèque. Ce sont
l'Angleterre et le Japon. Les États-Unis sont une olla-podrida de
peuples... Un de ces jours, l'Angleterre, le Japon et le Mexique
marcheront ensemble, et ce sera la fin des États-Unis.»
L'année dernière, le président Madero envoyait Huerta contre l'insurgé
Orozco et ses rebelles. Après le premier combat victorieux--où il y eut
en tout, des deux côtés, 200 morts et blessés--le général Huerta, dans
un bulletin de victoire plus qu'enthousiaste, déclarait que c'était «la
plus terrible bataille qui ait été livrée, dans l'hémisphère américain,
depuis cinquante ans!» Et Vittoriano Huerta reste, pour ses partisans,
le «Héros de Bachimba», où le 13 juillet 1912, il défit Paschal Orozco
--avec 10.000 hommes contre 3.500--après un duel d'artillerie de dix
heures--qui tua _quatorze_ rebelles.
Une dernière anecdote achève de peindre le général Huerta. Il n'a jamais
pardonné, en véritable Indien, à Madero, alors simple citoyen, de s'être
interposé pour négocier avec les rebelles, à Cuernavaca. «S'il veut
traiter, qu'il vienne d'abord m'en demander permission!» s'écriait
Huerta devant son état-major, à l'hôtel Bellavista, où il était attablé
devant une bouteille de cognac. Une heure après, avec le flegme de
l'Indien cauteleux, il allait, suivi de son état-major, en grand
uniforme, rendre, à la maison du gouverneur, ses respects à senor
Madero.
Quelque temps avant la catastrophe qui allait lui coûter la vie,
l'infortuné président Madero déclarait ouvertement à l'ambassadeur des
États-Unis, M. Wilson, qu'il avait de graves raisons pour suspecter la
loyauté du général Huerta.
On sait, aujourd'hui, et l'on comprend l'attitude des États-Unis en face
du gouvernement de Vittoriano Huerta.