Edmond About parlait un jour des «geôliers maladroits de Saverne
germanisée». S'il était revenu, la semaine dernière, en sa propriété de
la «Schlitte» où il aimait passer une partie de l'année, il n'aurait
sans doute plus reconnu la «geôle», tant elle était eu rumeur.
[Illustration: Lieut. von Forstner.
La compagnie du 99e régiment d'infanterie prussienne, en garnison à
Saverne, qui compte parmi ses officiers le lieutenant von Forstner:
groupe des soldats de la classe 1911-1913, à leur départ.
Derrière le groupe, la colonnade de l'ancien château de Rohan, qui sert
de caserne. Les inscriptions disent: «A celui qui a fidèlement fait son
temps, à celui-là versons un plein verre!»--«Comme étrangers, nous nous
sommes connus; c'est comme amis que nous devons nous quitter «Nous avons
monté la garde aux Vosges pour la protection et pour la puissance de la
Patrie.»--Quant à l'inscription: §11, elle signifie: «Buvez jusqu'au
délire.»]
[Illustration: Le lieutenant von Forstner.]
Saverne, cependant, est une ville calme. Elle n'a pas de passé politique
mouvementé. On l'appelle couramment «la perle des Vosges» ou encore «la
cité des roses». Titres charmants et mérités. Or, la cité fleurie vient
de connaître l'émoi d'une révolte populaire. Les journaux quotidiens ont
conté en détail comment les choses se sont passées. Un jeune lieutenant
du 99° régiment d'infanterie, le baron von Forstner, s'adressant aux
recrues de sa compagnie, avait dit, à propos d'une affaire de coups de
couteau entre civils et militaires: «Je donnerais volontiers dix marks
de ma poche à celui d'entre vous qui trouerait la peau d'un _Waches_.»
Le mot «Waekes» constitue, dans la bouche d'un Allemand, la pire injure
qui puisse être adressée à un Alsacien, car il est employé d'une façon
courante par les immigrés pour désigner la population du pays
(_elsaesser waekes_, voyous d'Alsace). Ainsi faut-il s'expliquer l'émoi
qui s'empara de Saverne quand furent connus les propos outrageants du
lieutenant prussien. On commença par enfoncer ses fenêtres. Le
lendemain, 300 Alsaciens l'attendaient à la sortie du mess des officiers
et l'escortaient jusqu'au restaurant de la Carpe d'or, où il dut
chercher un refuge. Quelques citoyens l'ayant relancé à l'intérieur de
l'établissement, le lieutenant les menaça de son revolver, geste
qu'imitèrent neuf de ses camarades. Le colonel von Reutter accourut et
essaya de calmer les esprits en prononçant une harangue. Ce fut en vain.
Il fallut un piquet de fantassins, baïonnette au canon, pour dégager le
lieutenant von Forstner qui passa la nuit à la caserne. Le lendemain
était un dimanche. Dans le courant de l'après-midi, un millier de
manifestants mirent le siège devant le domicile particulier de
l'officier que gardait un important détachement de gendarmes, de soldats
et d'agents de police. L'officier fut longuement conspué. Les jours
suivants, les manifestations se renouvelèrent et prirent un tel
caractère de gravité que le colonel fit charger les mitrailleuses et
parla sérieusement de déclarer Saverne en état de siège. Il fallut toute
l'influence du sous-préfet et du maire alsaciens pour l'en empêcher. Les
choses étaient bien sur le point de se gâter. Les colères s'apaisèrent
seulement lorsqu'on sut qu'une enquête sévère était ouverte et que
satisfaction serait donnée à la population. Le jeudi 13 novembre on
annonçait que le colonel von Reutter et le lieutenant von Forstner
avaient été déplacés. Renseignements pris, la nouvelle était fausse.
Certes, le colonel, qui, dans une note officielle--accueillie avec
beaucoup de scepticisme--s'était efforcé de transformer le sens des
paroles de son subordonné, avait quitté Saverne, en congé; mais le
lieutenant était resté à son poste, si l'on ose dire. Et, le jour même
où on le croyait retourné en Allemagne, M. von Forstner se livra à de
nouveaux écarts de langage dont le drapeau français, selon les uns, la
légion étrangère, selon les autres, faisait les frais. Il était donc
superflu que son colonel prît tant de peine pour réduire la portée du
premier incident.
Que faut-il penser de cette attitude d'un officier vis-à-vis de la
population des provinces annexées? «Oh! c'est bien simple, nous écrit un
de nos correspondants d'Alsace. Lorsque le Reichstag se prononça
récemment en faveur de l'augmentation de l'armée allemande, les députés
alsaciens-lorrains votèrent contre le projet de loi, et ce vote souleva
de violentes colères parmi l'armée de 100.000 hommes qui couvre
l'Alsace-Lorraine.» D'autre part, il est à Strasbourg un général
commandant de corps, le général von Deimling, qui perd peu d'occasions
de manifester son humeur belliqueuse. C'est lui qui parlait, il y a
quelques jours, de courir sus aux pantalons rouges. Le lieutenant, lui,
offre de payer pour faire «trouer la peau» d'un civil, à condition qu'il
soit d'Alsace. Le lieutenant passe la mesure du général. On a fini par
s'en émouvoir à Saverne et un vent de révolte qui n'est point encore
calmé a passé justement sur «la cité des roses».
Il faut ajouter, en toute équité, que la grande majorité des journaux
allemands s'est montrée fort sévère pour les autorités militaires de
Saverne. Notamment le _Berliner Tageblatt_, la _Gazette de Voss_, la
_Germania_, ont protesté contre l'attitude inqualifiable du lieutenant
von Forstner et les agissements des officiers de son genre «qui sont les
meilleurs racoleurs pour la légion étrangère».
[Illustration: Le colonel von Reutter.]
[Illustration: Après l'accident du 4 juin: M. Aristide Briand, dégagé de
sa voiture renversée, soutient sa main blessée; au premier plan, la
voiture abordeuse.]