III.--Éviter le rêve maladif et inconstant qui égare l'esprit, et
employer toutes les forces de la volonté à détourner sa vue des
entreprises trop faciles de la vie active.
Parce que l'homme découragé tombe souvent, par paresse de penser,
dans le désir d'agir et de se mêler aux intérêts communs, voyant
comme ils lui sont inférieurs et combien il semble facile d'y prendre
son ascendant. C'est ainsi qu'il sort de sa route, et, s'il en sort
souvent, il la perd pour toujours.
La Neutralité du penseur solitaire est une NEUTRALITÉ ARMÉE qui
s'éveille au besoin.
Il met un doigt sur la balance et l'emporte.
Tantôt il presse, tantôt il arrête l'esprit des nations; il inspire
les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est
révélé de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui
importe si sa tête est exposée en se jetant en avant ou en arrière?
Il dit le mot qu'il faut dire, et la lumière se fait.
Il dit ce mot de loin en loin et, tandis que le mot fait son bruit,
il rentre dans son silencieux travail et ne pense plus à ce qu'il a
fait.
IV.--Avoir toujours présentes à la pensée les images, choisies
entre mille, de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier.
Parce que, ces trois jeunes ombres étant sans cesse devant vous,
chacune d'elles gardera l'une des routes politiques où vous pourriez
égarer vos pieds. L'un des trois fantômes adorables vous montrera sa
clef, l'autre sa fiole de poison, et l'autre sa guillotine. Ils vous
crieront ceci:
Le Poète a une malédiction sur sa vie et une bénédiction sur son
nom. Le Poète, apôtre de la vérité toujours jeune, cause un éternel
ombrage à l'homme du Pouvoir, apôtre d'une vieille fiction, parce que
l'un a l'inspiration, l'autre seulement l'attention ou l'aptitude
d'esprit; parce que le Poète laissera une oeuvre où sera écrit le
jugement des actions publiques et de leurs acteurs; parce qu'au
moment même où ces acteurs disparaissent pour toujours à la mort,
l'auteur commence une longue vie. Suivez votre vocation. Votre
royaume n'est pas de ce monde, sur lequel vos yeux sont ouverts, mais
de celui qui sera quand vos yeux seront fermés.