Et, pour y parvenir:
I.--Laisser à César ce qui appartient à César, c'est-à-dire le
droit d'être, à chaque heure de chaque jour, honni dans la rue,
trompé dans le palais; combattu sourdement, miné longuement, battu
promptement et chassé violemment.
Parce que, l'attaquer ou le flatter avec la triple puissance des
arts, ce serait avilir son oeuvre et l'empreindre de ce qu'il y a de
fragile et de passager dans les événements du jour. Il convient de
laisser cette tâche à la critique du matin, qui est morte le soir, ou
à celle du soir, qui est morte le matin.--Laisser à tous les Césars
la place publique, et les laisser jouer leur rôle, et passer, tant
qu'ils ne troubleront ni les travaux de vos nuits ni le repos de vos
jours.--Plaignez-les de toute votre pitié s'ils ont été forcés de
se mettre au front cette couronne Césarienne, qui n'a plus de
feuilles et déchire la tête. Plaignez-les encore s'ils l'ont désirée;
leur réveil en est plus cruel après un long et beau rêve. Plaignez-
les s'ils sont pervertis par le Pouvoir; car il n'est rien qui ne
puisse fausser cette antique et peut-être nécessaire Fausseté, d'où
viennent tant de maux.--Regardez cette lumière s'éteindre, et
veillez; heureux si vos veilles peuvent aider l'humanité à se grouper
et s'unir autour d'une clarté plus pure!
II.--SEUL ET LIBRE, ACCOMPLIR SA MISSION. Suivre les conditions de
son être, dégagé de l'influence des Associations, même les plus
belles.
Parce que la Solitude est la source des inspirations.
LA SOLITUDE EST SAINTE. Toutes les Associations ont tous les défauts
des couvents.
Elles tendent à classer et diriger les intelligences, et fondent peu
à peu une autorité tyrannique qui, ôtant aux intelligences la liberté
et l'individualité, sans lesquelles elles ne sont rien, étoufferait
le génie même sous l'empire d'une communauté jalouse.
Dans les Assemblées, les Corps, les Compagnies, les Écoles, les
Académies et tout ce qui leur ressemble, les médiocrités intrigantes
arrivent par degrés à la domination par leur activité grossière et
matérielle, et cette sorte d'adresse à laquelle ne peuvent descendre
les esprits vastes et généreux.
L'Imagination ne vit que d'émotions spontanées et particulières à
l'organisation et aux penchants de chacun.
La République des lettres est la seule qui puisse jamais être
composée de citoyens vraiment libres, car elle est formée de penseurs
isolés, séparés et souvent inconnus les uns aux autres.
Les Poètes et les Artistes ont seuls, parmi tous les hommes, le
bonheur de pouvoir accomplir leur mission dans la solitude. Qu'ils
jouissent de ce bonheur de ne pas être confondus dans une société qui
se presse autour de la moindre célébrité se l'approprie, l'enserre,
l'englobe, l'étreint, et lui dit: NOUS.
Oui, l'Imagination du Poète est inconstante autant que celle d'une
créature de quinze ans recevant les premières impressions de l'amour.
L'Imagination du Poète ne peut être conduite, puisqu'elle n'est pas
enseignée. Otez-lui ses ailes, et vous la ferez mourir.
La mission du Poète ou de l'Artiste est de produire, et tout ce
qu'il produit est utile, si cela est admiré.
Un Poète donne sa mesure par son oeuvre; un homme attaché au Pouvoir
ne la peut donner que par les fonctions qu'il remplit. Bonheur pour
le premier, malheur pour l'autre; car, s'il se fait un progrès dans
les deux têtes, l'un s'élance tout à coup en avant par une oeuvre,
l'autre est forcé de suivre la lente progression des occasions de la
vie et les pas graduels de sa carrière.