LE RÉFECTOIRE

On m'avait enfermé, selon l'usage, avec la gracieuse prisonnière;

comme je tenais encore sa main, les verrous s'ouvrirent, un

guichetier cria:

"Bérenger, femme Aignan!--Allons! hé! au réfectoire! Ho hé!

--Voilà, me dit-elle avec une voix bien douce et un sourire très

fin, voilà mes gens qui m'annoncent que je suis servie."

Je lui donnai le bras, et nous entrâmes dans une grande salle au rez-

de-chaussée, en baissant la tête pour passer les portes basses et les

guichets.

Une table large et longue, sans linge, chargée de couverts de plomb,

de verres d'étain, de cruches de grès, d'assiettes de faïence bleue;

des bancs de bois de chêne noir, luisant, usé, rocailleux et sentant

le goudron; des pains ronds entassés dans des paniers; des piliers

grossièrement taillés posant leurs pieds lourds sur des dalles

fendues, et supportant de leur tête informe un plancher enfumé;

autour de la salle, des murs couleur de suie, hérissés de piques mal

montées et de fusils rouillés, tout cela éclairé par quatre gros

réverbères à fumée noire, et rempli d'un air de cave humide qui

faisait tousser en entrant voilà ce que je trouvai.

Je fermai les yeux un instant pour mieux voir ensuite. Ma résignée

prisonnière en fit autant. Nous vîmes, en les ouvrant, un cercle de

quelques personnes qui s'entretenaient à l'écart. Leur voix douce et

leur ton poli et réservé me firent deviner des gens bien élevés. Ils

me saluèrent de leur place et se levèrent quand ils aperçurent la

duchesse de Saint-Aignan. Nous passâmes plus loin.

A l'autre bout de la table était un autre groupe plus nombreux, plus

jeune, plus vif, tout remuant, bruyant et riant; un groupe pareil à

un grand quadrille de la Cour en négligé, le lendemain du bal.

C'étaient des jeunes personnes assises à droite et à gauche de leur

grand'-tante; c'étaient des jeunes gens chuchotant, se parlant à

l'oreille, se montrant du doigt avec ironie ou jalousie; on entendait

des demi-rires, des chansonnettes, des airs de danse, des glissades,

des pas, des claquements de doigts remplaçant castagnettes et

triangles; on s'était formé en cercle, on regardait quelque chose qui

se passait au milieu d'un groupe nombreux. Ce quelque chose causait

d'abord un moment d'attente et de silence, puis un éclat bruyant de

blâme ou d'enthousiasme, des applaudissements ou des murmures de

mécontentement, comme après une scène bonne ou mauvaise. Une tête

s'élevait tout à coup, et tout à coup on ne la voyait plus.

"C'est quelque jeu innocent", dis-je en faisant lentement le tour de

la grande table longue et carrée.

Madame de Saint-Aignan s'arrêta, s'appuya sur la table et quitta mon

bras pour presser sa ceinture de l'autre main, son geste accoutumé.

"Eh! mon Dieu, n'approchons pas! c'est encore leur horrible jeu, me

dit-elle; je les avais tant priés de ne plus recommencer! mais les

conçoit-on! C'est d'une dureté inouïe!--Allez voir cela, je reste

ici."

Je la laissai s'asseoir sur le banc, et j'allai voir.

Cela ne me déplut pas tant qu'à elle, moi. J'admirai, au contraire,

ce jeu de prison, comparable aux exercices des gladiateurs. Oui,

monsieur, sans prendre les choses aussi pesamment et gravement que

l'antiquité, la France a autant de philosophie quelquefois. Nous

sommes latinistes de père en fils pendant notre première jeunesse, et

nous ne cessons de faire des stations et d'adorer devant les mêmes

images où ont prié nos pères. Nous avons tous, à l'école, crié

miracle sur cette étude de mourir avec grâce que faisaient les

esclaves du peuple romain. Eh bien, monsieur, j'en vis faire là tout

autant, sans prétention, sans apparat, en riant, en plaisantant, en

disant mille mots moqueurs aux esclaves du peuple souverain.

"A vous, madame de Périgord, dit un jeune homme en habit de soie

bleue rayée de blanc, voyons comment vous monterez.

--Et ce que vous montrerez, dit un autre.

--A l'amende, cria-t-on, voilà qui est trop libre et de mauvais ton.

--Mauvais ton tant qu'il vous plaira, dit l'accusé; mais le jeu n'est

pas fait pour autre chose que pour voir laquelle de ces dames montera

le plus décemment.

--Quel enfantillage! dit une femme fort agréable, d'environ trente

ans; moi, je ne monterai pas si la chaise n'est pas mieux placée.

--Oh! oh! c'est une honte, madame de Périgord, dit une femme; la

liste de nos noms porte Sabine Vériville devant le vôtre: montez en

Sabine, voyons!

--Je n'en ai pas le costume, fort heureusement. Mais où mettre le

pied?" dit la jeune femme embarrassée.

On rit. Chacun s'avança, chacun se baissa, chacun gesticula, montra,

décrivit:

"Il y a une planche ici.--Non, là.--Haute de trois pieds.--De deux

seulement.--Pas plus haute que la chaise.--Moins haute.--Vous vous

trompez.--Qui vivra verra.--Au contraire, qui mourra verra."

Nouveau rire.

"Vous gâtez le jeu, dit un homme grave, sérieusement dérangé, et

lorgnant les pieds de la jeune femme.

--Voyons. Faisons bien les conditions, reprit madame de Périgord au

milieu du cercle. Il s'agit de monter sur la machine.

--Sur le théâtre, interrompit une femme.

--Enfin sur ce que vous voudrez, continua-t-elle, sans laisser sa

robe s'élever à plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied.

M'y voilà."

En effet, elle avait volé sur la chaise, où elle resta debout.

On applaudit.

"Et puis après? dit-elle gaiement.

--Après? Cela ne vous regarde plus, dit l'un.

--Après? La bascule, dit un gros guichetier en riant.

--Après? N'allez pas haranguer le peuple, dit une chanoinesse de

quatre-vingts ans; il n'y a rien qui soit de plus mauvais goût.

--Et plus inutile ", dis-je.

M. de Loiserolles lui offrit la main pour descendre de la chaise; le

marquis d'Usson, M. de Micault, conseiller au parlement de Dijon, les

deux jeunes Trudaine, le bon M. de Vergennes, qui avait soixante-

seize ans, s'avancèrent aussi pour l'aider. Elle ne donna la main à

personne et sauta comme pour descendre de voiture, aussi décemment,

aussi gracieusement, aussi simplement.

"Ah! ah! nous allons voir à présen!" s'écria-t-on de tous côtés.

Une jeune, très jeune personne, s'avançait avec l'élégance d'une

fille d'Athènes, pour aller au milieu du cercle; elle dansa en

marchant, à la manière des enfants, puis s'en aperçut, s'efforça

d'aller tranquillement et marcha en dansant, en se soulevant sur les

pieds, comme un oiseau qui sent ses ailes. Ses cheveux noirs en

bandeaux, rejetés en arrière en couronne, tressés avec une chaîne

d'or, lui donnaient l'air de la plus jeune des muses: c'était une

mode grecque, qui commençait à remplacer la poudre. Sa taille aurait

pu, je crois, avoir pour ceinture le bracelet de bien des femmes. Sa

tête, petite, penchée en avant avec grâce, comme celle des gazelles

et des cygnes; sa poitrine faible et ses épaules un peu courbées, à

la manière des jeunes personnes qui grandissent, ses bras minces et

longs, tout lui donnait un aspect élégant et intéressant à la fois.

Son profil régulier, sa bouche sérieuse, ses yeux tout noirs, ses

sourcils sévères et arqués, comme ceux des Circassiennes, avaient

quelque chose de déterminé et d'original qui étonnait et charmait la

vue. C'était mademoiselle de Coigny; c'était elle que j'avais vue

priant Dieu dans le préau.

Elle avait l'air de penser avec plaisir à tout ce qu'elle faisait,

et non à ceux qui la regardaient faire. Elle s'avança avec les

étincelles de la joie dans les yeux. J'aime cela à l'âge de seize ou

dix-sept ans; c'est la meilleure innocence possible. Cette joie, pour

ainsi dire innée, électrisait les visages fatigués des prisonniers.

C'était bien la jeune captive qui ne veut pas mourir encore.

Son air disait:

Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux,

et:

L'illusion féconde habite dans mon sein.

Elle allait monter.

"Oh! pas vous! pas vous! dit un jeune homme en habit gris, que je

n'avais pas remarqué et qui sortit de la foule. Ne montez pas, vous!

je vous en supplie."

Elle s' arrêta, fit un petit mouvement des épaules comme un enfant

qui boude, et mit ses doigts sur sa bouche avec embarras. Elle

regrettait sa chaise et la regardait de côté.

En ce moment-là quelqu'un dit: "Mais madame de Saint-Aignan est là."

Aussitôt, avec une vive présence d'esprit et une délicatesse de très

bonne grâce, on enleva la chaise, on rompit le cercle, et l'on forma

une petite contredanse pour lui cacher cette singulière répétition du

drame de la place de la Révolution.

Les femmes allèrent la saluer et l'entourèrent de manière à lui

cacher ce jeu, qu'elle haïssait et qui pouvait la frapper

dangereusement. C'étaient les égards, les attentions que la jeune

duchesse eût reçus à Versailles. Le bon langage ne s'oublie pas. En

fermant les yeux, rien n'était changé c'était un salon.

Je remarquai, à travers ces groupes, la figure pâle, un peu usée,

triste et passionnée de ce jeune homme qui errait silencieusement à

travers tout le monde, la tête basse et les bras croisés. Il avait

quitté sur-le-champ mademoiselle de Coigny, et marchait à grands pas,

rôdant autour des piliers et lançant sur les murailles et les

barreaux de fer les regards d'un lion enfermé. Il y avait dans son

costume, dans cet habit gris taillé en uniforme, dans ce col noir et

ce gilet croisé, un air d'officier. Costume et visage, cheveux noirs

et plats, yeux noirs, tout était très ressemblant. C'était le

portrait que j'avais sur moi, c'était André Chénier. Je ne l'avais

pas encore vu.

Madame de Saint-Aignan nous rapprocha l'un de l'autre. Elle l'appela,

il vint s'asseoir près d'elle; il lui prit la main avec vitesse, la

baisa sans rien dire, et se mit à regarder partout avec agitation. De

ce moment aussi, elle ne nous répondit plus, et suivit ses yeux avec

inquiétude.

Nous formions un petit groupe dans l'ombre, au milieu de la foule

qui parlait, marchait et bruissait doucement. On s'éloigna de nous

peu à peu, et je remarquai que mademoiselle de Coigny nous évitait.

Nous étions assis tous trois sur le banc de bois de chêne, tournant

le dos à la table et nous y appuyant. Madame de Saint-Aignan, entre

nous deux, se reculait comme pour nous laisser causer, parce qu'elle

ne voulait pas parler la première. André de Chénier, qui ne voulait

pas non plus lui parler de choses indifférentes, s'avança vers moi,

par-devant elle. Je vis que je lui rendrais service en prenant la

parole.

"N'est-ce pas un adoucissement à la prison que cette réunion au

réfectoire?

--Cela réjouit, comme vous voyez, tous les prisonniers, excepté moi,

dit-il avec tristesse; je m'en défie, j'y sens quelque chose de

funeste, cela ressemble au repas libre des martyrs."

Je baissai la tête. J'étais de son avis et ne voulais pas le dire.

"Allons, ne m'effrayez pas, lui dit madame de Saint-Aignan, j'ai

assez de raisons de chagrins et de craintes: que je ne vous entende

pas dire d'imprudences."

Et, se penchant à mon oreille, elle ajouta à demi-voix:

"Il y a ici des espions partout, empêchez-le de se compromettre; je

ne puis en venir à bout, il me fait trembler pour lui, tous les

jours, par ses accès de mauvaise humeur."

Je levai les yeux au ciel involontairement et sans répondre. Il y

eut un moment de silence entre nous trois. Pauvre jeune femme!

pensais-je; qu'elles sont donc belles et riantes ces illusions dorées

dont nous escorte la jeunesse, puisque tu les vois à tes côtés, dans

cette triste maison d'où l'on enlève chaque jour une fournée de

malheureux.

André Chénier (puisque son nom est demeuré ainsi façonné par la voix

publique, et ce qu'elle fait est immuable) me regarda et pencha la

tête de côté avec pitié et attendrissement. Je compris ce geste, et

il vit que je le comprenais. Entre gens qui sentent, rien de superflu

comme les paroles.--Je suis certain qu'il eût signé la traduction

que je fis intérieurement de ce signe:

"Pauvre petite! voulait-il dire, qui croit que je peux encore me

compromettre!"

Pour ne pas sortir brusquement de la conversation, maladresse grande

devant une personne d'esprit comme madame de Saint-Aignan, je pris le

parti de rester dans les idées tracées, mais de les rendre générales.

"J'ai toujours pensé, dis-je à André Chénier que les Poètes avaient

des révélations de l'avenir."

D'abord son oeil brilla et sympathisa avec le mien, mais ce ne fut

qu'un éclair; il me regarda ensuite avec défiance.

"Pensez-vous ce que vous dites là? me dit-il; moi, je ne sais jamais

si les gens du monde parlent sérieusement ou non car le mal français,

c'est le persiflage.

--Je ne suis point seulement un homme du monde, lui dis-je, et je

parle toujours sérieusement.

--Eh bien, reprit-il, je vous avoue naïvement que j'y crois. Il est

rare que ma première impression, mon premier coup d'oeil, mon premier

pressentiment, m'aient trompé.

--Ainsi, interrompit madame de Saint-Aignan en s'efforçant de

sourire et pour tourner court sur-le-champ, ainsi vous avez deviné

que mademoiselle de Coigny se ferait mal au pied en montant sur la

chaise?"

Je fus surpris moi-même de cette promptitude d'un coup d'oeil

féminin, qui percerait les murailles quand un peu de jalousie l'anime.

Un salon, avec ses rivalités, ses coteries, ses lectures, ses

futilités, ses prétentions, ses grâces et ses défauts, son élévation

et ses petitesses, ses aversions et ses inclinations, s'était formé

dans cette prison, comme, sur un marais dont l'eau est verdâtre et

croupie, se forme lentement une petite île de fleurs que le moindre

vent submergera.

André Chénier me sembla seul sentir cette situation qui ne frappait

pas les autres détenus. La plus grande partie des hommes s'accoutume

à l'oubli du péril, et y prend position comme les habitants du Vésuve

dans des cabanes de lave. Ces prisonniers s'étourdissaient sur le

sort de leurs compagnons enlevés successivement; peut-être étaient-

ils relâchés, peut-être étaient-ils mieux à la Conciergerie; puis ils

avaient pris la mort en plaisanterie par bravade d'abord, ensuite par

habitude; puis, n'y pensant plus, ils s'étaient mis à songer à autre

chose et à recommencer la vie, et leur vie élégante, avec son

langage, ses qualités et ses défauts.

"Ah, j'espérais bien, dit André Chénier avec un ton grave et prenant

dans ses deux mains l'une des mains de madame de Saint-Aignan,

j'espérais bien que nous vous avions caché ce cruel jeu. Je craignais

qu'il ne se prolongeât, c'était la mon inquiétude. Et cette belle

enfant...

--Enfant, si vous voulez, dit la duchesse en retirant sa main

vivement; elle a sur votre esprit plus d'influence que vous ne le

croyez vous-même, elle vous fait dire mille imprudences avec son

étourderie, et elle est d'une coquetterie qui serait bien effrayante

pour sa mère, si elle la voyait. Tenez, regardez-la seulement avec

tous ces hommes."

En effet, mademoiselle de Coigny passait devant nous étourdiment,

entre deux hommes à qui elle donnait le bras, et qui riaient de ses

propos; d'autres la suivaient, ou la précédaient en marchant à

reculons. Elle allait en glissant et en regardant ses pieds,

s'avançait en cadence et comme pour se préparer à danser, et dit en

passant à M. de Trudaine, comme une suite de conversation.

"... Puisqu'il n'y a plus que les femmes qui sachent tuer avant de

mourir, je trouve très naturel que les hommes meurent très

humblement, comme vous allez tous faire un de ces jours..."

André de Chénier continuait de parler; mais, comme il rougit et se

mordit les lèvres, je vis qu'il avait entendu, et que la jeune

captive savait se venger sûrement d'une conversation qu'elle trouvait

trop intime.

Et pourtant, avec une délicatesse de femme, madame de Saint-Aignan

lui parlait haut, de peur qu'il n'entendît, de peur qu'il ne prît le

reproche pour lui, de peur qu'il ne fût piqué d'honneur et ne se

laissât emporter à d'imprudents propos.

Je voyais s'approcher de nous de mauvaises figures qui rôdaient

derrière les piliers; je voulus couper court à tout ce petit manège

qui me donnait de l'humeur, à moi qui venais du dehors et voyais

mieux qu'eux tous l'ensemble de leur situation.

"J'ai vu monsieur votre père ce matin", dis-je brusquement à Chénier.

Il recula d'étonnement.

"Monsieur, me dit-il, je l'ai vu aussi à dix heures.

--Il sortait de chez moi, m'écriai-je; que vous a-t-il dit?

--Quoi! dit André Chénier en se levant, c'est Monsieur qui..."

Le reste fut dit à l'oreille de sa belle voisine.

Je devinai quelles préventions ce pauvre homme avait données à son

fils contre moi.

Tout à coup André se leva, marcha vivement, revint, et, se plaçant

debout devant madame de Saint-Aignan et moi, croisa les bras, et dit

d'une voix haute et violente:

"Puisque vous connaissez ces misérables qui nous déciment, citoyen,

vous pouvez leur répéter de ma part tout ce qui m'a fait arrêter et

conduire ici, tout ce que j'ai dit dans le Journal de Paris, et ce

que j'ai crié aux oreilles de ces sbires déguenillés qui venaient

arrêter mon ami chez lui. Vous pouvez leur dire ce que j'ai écrit là,

là...

--Au nom du ciel! ne continuez pas", dit la jeune femme arrêtant

son bras. Il tira, malgré elle, un papier de sa poche, et le montra

en frappant dessus.

"Qu'ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois; que, puisqu'il est

écrit que jamais une épée n'étincellera dans mes mains, il me reste

ma plume, mon cher trésor; que, si je vis un jour encore, ce sera

pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra

bientôt, pour hâter le triple fouet déjà levé sur ces triumvirs, et

que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi,

qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis

au peuple-roi."

Aux éclats de sa voix, les prisonniers s'étaient assemblés autour de

lui, comme autour du bélier les moutons du troupeau malheureux auquel

il les comparait. Un incroyable changement s'était fait en lui. Il me

parut avoir grandi tout à coup; l'indignation avait doublé ses yeux

et ses regards: il était beau.

Je me tournai du côté de M. de Lagarde, officier aux gardes-

françaises. "Le sang est trop ardent aux veines de cette famille,

dis-je; je ne puis réussir à l'empêcher de couler."

En même temps je me levai en haussant les épaules et me retirai à

quelques pas.

Le mot de réussir l'avait sans doute frappé, car il se tut sur-le-

champ et s'appuya contre un pilier en se mordant les lèvres. Madame

de Saint-Aignan n'avait cessé de le regarder comme on regarderait une

éruption de l'Etna, sans rien dire et sans tenter de s'y opposer.

Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait été colonel du régiment

de Beauce, vint lui taper sur l'épaule.

"Eh bien, lui dit-il, tu te fâches encore contre cette canaille

régnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu'à ce que

le rideau tombe sur nous d'abord et sur eux ensuite."

Là-dessus il fit une pirouette, et se mit à table en fredonnant: La

vie est un voyage.

Une crécelle bruyante annonça le moment du déjeuner. Une sorte de

poissarde, qu'on nommait, je crois, la femme Semé, vint s'établir au

milieu de la table pour en faire les honneurs: c'était la femelle de

l'animal appelé geôlier, accroupi à la porte d'entrée.

Les prisonniers de cette partie du bâtiment se mirent à table: ils

étaient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Dès

qu'ils furent assis, leur ton changea. Ils s'entre-regardèrent et

devinrent tristes. Leurs figures, éclairées par les quatre gros

réverbères rouges et enfumés, avaient des reflets lugubres comme ceux

des mineurs dans leurs souterrains ou des damnés dans leurs cavernes.

La rougeur était noire, la pâleur était enflammée, la fraîcheur était

bleuâtre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent

particulières et à demi-voix.

Debout derrière ces convives s'étaient rangés des guichetiers, des

porte-clefs, des agents de police et des sans-culottes amateurs, qui

venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et

traînant leurs enfants, avaient eu le privilège d'assister à cette

fête d'un goût tout démocratique. J'eus la révélation de leur entrée

par une odeur de poisson qui se répandit et empêcha quelques femmes

de manger devant ces princesses du ruisseau et de l'égout.

Ces gracieux spectateurs avaient à la fois l'air farouche et hébété:

ils semblaient s'être attendus à autre chose qu'à ces conversations

paisibles, à ces apartés décents, que les gens bien élevés ont à

table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le

poing, ils ne savaient que dire. Ils gardèrent un silence idiot, et

quelques-uns se cachèrent en reconnaissant à cette table ceux dont

ils avaient servi et volé les cuisiniers.

Mademoiselle de Coigny s'était fait un rempart de cinq ou six jeunes

gens qui s'étaient placés en cercle autour d'elle pour la garantir du

souffle de ces harengères, et, prenant un bouillon debout, comme elle

aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air

accoutumé d'insouciance et de hauteur.

Madame de Saint-Aignan ne déjeunait pas, elle grondait André

Chénier, et je vis qu'elle me montrait à plusieurs reprises, comme

pour lui dire qu'il avait fait une sortie fort déplacée avec un de

ses amis. Il fronçait le sourcil et baissait la tête avec un air de

douceur et de condescendance. Elle me fit signe d'approcher; je

revins.

"Voici M. de Chénier, me dit-elle, qui prétend que la douceur et le

silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptômes. Empêchez-le

donc de tomber dans ses accès de colère."

Ses yeux étaient suppliants; je voyais qu'elle voulait nous

rapprocher. André Chénier l'y aida avec grâce et me dit le premier,

avec assez d'enjouement:

"Vous avez vu l'Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et

que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l'assurer que je

me repens de l'avoir critiqué car il avait bien raison de nous

prédire le règne des portefaix. Cette commission vous est, j'espère,

moins désagréable que l'autre.--Que voulez-vous! la prison n'adoucit

pas le caractère."

Il me tendit la main et, à la manière dont je la serrai, il me

sentit son ami.

En ce moment même, un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler

les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes.

Tout se tut. C'était le roulement des chariots. Leur son était connu,

comme celui du tonnerre l'est de toute oreille qui l'a une fois

entendu; leur son n'était pas celui des roues ordinaires, il avait

quelque chose du grincement des chaînes rouillées et du bruit de la

dernière pelletée de terre sur nos bières. Leur son me fit mal à la

plante des pieds.

"Hé! mangez donc, les citoyennes!" dit la grossière voix de la femme

Semé.

Ni mouvement ni réponse.--Nos bras étaient restés dans la position

où les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions à ces

familles étouffées de Pompéi et d'Herculanum que l'on trouva dans

l'attitude où la mort les avait surprises.

La Semé avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de

couteaux, rien ne remuait, tant était grand l'étonnement de cette

cruauté. Leur avoir donné un jour de réunion à table, leur avoir

permis des embrassements et des épanchements de quelques heures, leur

avoir laissé oublier la tristesse, les misères d'une prison solitaire,

leur avoir laissé goûter la confidence, savourer l'amitié, l'esprit et

même un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre à tous

la mort de chacun!--Oh! c'était trop! c'était vraiment là un jeu

d'hyènes affamées ou de jacobins hydrophobes.

Les grandes portes du réfectoire s'ouvrirent avec bruit, et vomirent

trois commissaires en habits sales et longs, en bottes à revers, en

écharpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits à bonnets

rouges, armés de longues piques. Ils se ruèrent en avant avec des

cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand

spectacle. Ce qu'ils virent les arrêta tout court, et les égorgés

déconcertèrent encore les égorgeurs par leur contenance; car leur

surprise ne dura qu'un instant, l'excès du mépris leur vint donner à

tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de

leurs ennemis, qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs

regards se portaient avec fermeté et curiosité même sur celui des

commissaires qui s'approcha, un papier à la main, pour faire une

lecture. C'était un appel nominal. Dès qu'un nom était prononcé, deux

hommes s'avançaient et enlevaient de sa place le prisonnier désigné.

Il était remis aux gendarmes à cheval au dehors, et on le chargeait

sur un des chariots. L'accusation était d'avoir conspiré dans la

prison contre le peuple et d'avoir projeté l'assassinat des

représentants et du comité de salut public. La première personne

accusée fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre,

madame de Montmorency; elle se leva avec peine, et, quand elle fut

debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus

proches lui baisèrent la main. Personne ne pleura, car, à cette

époque, la vue du sang rendait les yeux secs.--Elle sortit en

disant "Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font".

Un morne silence régnait dans la salle.

On entendit au dehors des huées féroces qui annoncèrent qu'elle

paraissait devant la foule, et des pierres vinrent frapper les

fenêtres et les murs, lancées sans doute contre la première

prisonnière. Au milieu de ce bruit, je distinguai même l'explosion

d'une arme à feu. Quelquefois la gendarmerie était obligée de

résister pour conserver aux prisonniers vingt-quatre heures de vie.

L'appel continua. Le deuxième nom fut celui d'un jeune homme de

vingt-trois ans, M. de Coatarel, autant que je puis me souvenir de

son nom, lequel était accusé d'avoir un fils émigré qui portait les

armes contre la patrie. L'accusé n'était même pas marié. Il éclata de

rire à cette lecture, serra la main à ses amis et partit.--Mêmes cris

au dehors.

Même silence à la table sinistre d'où l'on arrachait les assistants

un à un; ils attendaient à leur poste comme des soldats attendent le

boulet. Chaque fois qu'un prisonnier partait, on enlevait son

couvert, et ceux qui restaient s'approchaient de leurs nouveaux

voisins en souriant amèrement.

André Chénier était resté debout près de madame de Saint-Aignan, et

j'étais près d'eux. Comme il arrive que, sur un navire menacé de

naufrage, l'équipage se presse spontanément autour de l'homme qu'on

sait le plus puissant en génie et en fermeté, les prisonniers

s'étaient d'eux-mêmes groupés autour de ce jeune homme. Il restait

les bras croisés et les yeux élevés au ciel, comme pour se demander

s'il était possible que le ciel souffrît de telles choses, à moins

que le ciel ne fût vide.

Mademoiselle de Coigny voyait, à chaque appel, se retirer un de ses

gardiens, et peu à peu elle se trouva presque seule à l'autre bout de

la salle. Alors elle vint en suivant le bord de la table, qui

devenait déserte; et, s'appuyant sur ce bord, elle arriva jusqu'où

nous étions et s'assit à notre ombre, comme une pauvre enfant

délaissée qu'elle était. Son noble visage avait conservé sa fierté;

mais la nature succombait en elle, et ses faibles bras tremblaient

comme ses jambes sous elle. La bonne madame de Saint-Aignan lui

tendit la main. Elle vint se jeter dans ses bras et fondit en larmes

malgré elle.

La voix rude et impitoyable du commissaire continuait son appel. Cet

homme prolongeait le supplice par son affectation à prononcer

lentement et à suspendre longtemps les noms de baptême, syllabe par

syllabe puis il laissait tout à coup tomber le nom de famille comme

une hache sur le cou.

Il accompagnait le passage du prisonnier d'un jurement qui était le

signal des huées prolongées.--Il était rouge de vin et ne me parut pas

solide sur ses jambes.

Pendant que cet homme lisait, je remarquai une tête de femme qui

s'avançait à sa droite dans la foule et presque sous son bras, et,

fort au-dessus de cette tête, une longue figure d'homme qui lisait

facilement d'en haut. C'était Rose d'un côté, et de l'autre mon

canonnier Blaireau. Rose me paraissait curieuse et joyeuse comme les

commères de la Halle qui lui donnaient le bras. Je la détestai

profondément. Pour Blaireau, il avait son air de somnolence

ordinaire, et son habit de canonnier me parut lui valoir une grande

considération parmi les gens à pique et à bonnet qui l'environnaient.

La liste que tenait le commissaire était composée de plusieurs

papiers mal griffonnés, et que ce digne agent ne savait pas mieux

lire qu'on n'avait su les écrire. Blaireau s'avança avec zèle, comme

pour l'aider, et lui prit par égard son chapeau, qui le gênait. Je

crus m'apercevoir qu'en même temps Rose ramassait quelque papier par

terre; mais le mouvement fut si prompt et l'ombre était si noire dans

cette partie du réfectoire, que je ne fus pas sûr de ce que j'avais

vu.

La lecture continuait. Les hommes, les femmes, les enfants mêmes, se

levaient et passaient comme des ombres. La table était presque vide,

et devenait énorme et sinistre par tous les convives absents. Trente-

cinq venaient de passer les quinze qui restaient, disséminés un à un,

deux à deux, avec huit ou dix places entre eux, ressemblaient à des

arbres oubliés dans l'abattis d'une forêt. Tout à coup le commissaire

se tut. Il était au bout de sa liste, on respirait. Je poussai, pour

ma part, un soupir de soulagement.

Stello · 第 64 / 97 题