Je disais donc, reprit le plus glacé des docteurs, que Kitty m'avait
regardé languissamment. Ce regard douloureux peignait si bien la
situation de son âme, que je dus me contenter de sa céleste
expression pour explication générale et complète de tout ce que je
voulais savoir de cette situation mystérieuse que j'avais tant
cherché à deviner. La démonstration en fut plus claire encore un
moment après; car, tandis que je travaillais les nerfs de mon visage
pour leur donner, se tirant en long et en large, cet air de
commisération sentimentale que chacun aime à trouver dans son
semblable...
--Il se croit le semblable de la belle Kitty! murmura Stello.
--...Tandis que j'apitoyais mon visage, on entendit rouler avec
fracas un carrosse lourd et doré qui s'arrêta devant la boutique
toute vitrée où Kitty était éternellement renfermée, comme un fruit
rare dans une serre chaude. Les laquais portaient des torches devant
les chevaux et derrière la voiture; nécessaires précautions, car il
était deux heures après midi à l'horloge de Saint-Paul.
--The Lord-Mayor! Lord-Mayor! s'écria tout à coup Kitty en frappant
ses mains l'une contre l'autre avec une joie qui fit devenir ses joues
enflammées et ses yeux brillants de mille douces lumières; et, par un
instinct maternel et inexplicable, elle courut embrasser ses enfants,
elle qui avait une joie d'amante!--Les femmes ont des mouvements
inspirés on ne sait d'où.
C'était, en effet, le carrosse du Lord-Maire, le très honorable M.
Beckford, roi de Londres, élu parmi les soixante-douze corporations
des marchands et artisans de la ville, qui ont à leur tête les douze
corps des orfèvres, poissonniers, tanneurs, etc., dont il est le chef
suprême. Vous savez que jadis le Lord-maire était si puissant, qu'il
alarmait les rois et se mettait à la tête de toutes les révolutions,
comme Froissart le dit en parlant des Londriens ou vilains de Londres.
M. Beckford n'était nullement révolutionnaire en 1770; il ne faisait
nullement trembler le Roi; mais c'était un digne gentleman, exerçant
sa juridiction avec gravité et politesse, ayant son palais et des
grands dîners, où quelquefois le Roi était invité, et où le Lord-maire
buvait prodigieusement sans perdre un instant son admirable sang-froid.
Tous les soirs, après dîner, il se levait de table le premier, vers
huit heures, allait lui-même ouvrir la grande porte de la salle à
manger aux femmes qu'il avait reçues, ensuite se rasseyait avec tous
les hommes, et demeurait à boire jusqu'à minuit. Tous les vins du globe
circulaient autour de la table, et passaient de main en main, emplissant
pour une seconde des verres de toutes les dimensions, que M. Beckford
vidait le premier avec une égale indifférence. Il parlait des affaires
publiques avec le vieux lord Chatham, le duc de Grafton, le comte de
Mansfield, aussi a son aise après la trentième bouteille qu'avant la
première, et son esprit, strict, droit, bref, sec et lourd, ne subissait
aucune altération dans la soirée. Il se défendait avec bon sens et
modération des satiriques accusations de Junius, ce redoutable inconnu
qui eut le courage ou la faiblesse de laisser éternellement anonyme un
des livres les plus mordants de la langue anglaise, comme fut laissé le
second Évangile, l'Imitation de Jésus-Christ.
--Et que m'importent à moi les trois ou quatre syllabes d'un nom?
soupira Stello. Le Laocoon et la Vénus de Milo sont anonymes, et
leurs statuaires ont cru leurs noms immortels en cognant leurs blocs
avec un petit marteau. Le nom d'Homère, ce nom de demi-dieu, vient
d'être rayé du monde par un monsieur grec! Gloire, rêve d'une ombre!
a dit Pindare, s'il a existé, car on n'est sûr de personne à présent.
--Je suis sûr de M. Beckford, reprit le Docteur; car j'ai vu, dis-je,
sa grosse et rouge personne en ce jour-là, que je n'oublierai jamais.
Le brave homme était d'une haute taille, avait le nez gros et rouge,
tombant sur un menton rouge et gros. Il a existé, celui-là! personne
n'a existé plus fort que lui. Il avait un ventre paresseux, dédaigneux
et gourmand, longuement emmailloté dans une veste de brocart d'or; des
joues orgueilleuses, satisfaites, opulentes, paternelles, pendant
largement sur la cravate; des jambes solides, monumentales et gout-
teuses, qui le portaient noblement d'un pas prudent, mais ferme et
honorable; une queue poudrée, enfermée dans une grande bourse qui
couvrait ses rondes et larges épaules, dignes de porter, comme un
monde, la charge de Lord-Mayor.
Tout cet homme descendit de voiture lentement et péniblement.
Tandis qu'il descendait, Kitty Bell me dit, en huit mots anglais,
que M. Chatterton n'avait été si désespéré que parce que cet homme,
son dernier espoir, n'était pas venu, malgré sa promesse.
--Tout cela en huit mots! dit Stello; la belle langue que la langue
turque!
--Elle ajouta en quatre mots (et pas un de plus), continua le
Docteur, qu'elle ne doutait pas que M. Chatterton ne revînt avec le
Lord-Maire.
En effet, tandis que deux laquais tenaient de chaque côté du
marchepied une grosse torche résineuse, qui ajoutait au charme du
brouillard ceux d'une vapeur noire et d'une détestable odeur, et que
M. Beckford faisait son entrée dans la boutique, l'ombre de tous les
jours, l'ombre pâle, aux yeux bruns, se glissa le long des vitres et
entra à sa suite. Je vis et contemplai avidement Chatterton.
Oui, dix-huit ans; tout au plus dix-huit! Des cheveux bruns tombant
sans poudre sur les oreilles, le profil d'un jeune Lacédémonien, un
front haut et large, des yeux noirs, très grands, fixes, creux et
perçants, un menton relevé sous des lèvres épaisses, auxquelles le
sourire ne semblait pas avoir été possible. Il s'avança d'un pas
régulier, le chapeau sous le bras, et attacha ses yeux de flamme sur
la figure de Kitty; elle cacha sa belle tête dans ses deux mains. Le
costume de Chatterton était entièrement noir de la tête aux pieds;
son habit, serré et boutonné jusqu'à la cravate, lui donnait tout
ensemble l'air militaire et ecclésiastique. Il me sembla parfaitement
fait et d'une taille élancée. Les deux petits enfants coururent se
pendre à ses mains et à ses jambes comme accoutumés à sa bonté. Il
s'avança, en jouant avec leurs cheveux, sans les regarder. Il salua
gravement M. Beckford, qui lui tendit la main et la lui secoua
vigoureusement, de manière à arracher le bras avec l'omoplate. Ils
se toisèrent tous deux avec surprise.
Kitty Bell dit à Chatterton, du fond de son comptoir et d'une voix
toute timide, qu'elle n'espérait plus le voir. Il ne répondit pas,
soit qu'il n'eût pas entendu, soit qu'il ne voulût pas entendre.
Quelques personnes, femmes et hommes, étaient entrées dans la
boutique, mangeaient et causaient indifféremment. Elles se
rapprochèrent ensuite et firent cercle, lorsque M. Beckford prit la
parole avec l'accent rude des gros hommes rouges et le ton fulminant
d'un protecteur. Les voix se turent par degrés et, comme vous dites
entre Poètes, les éléments semblèrent attentifs, et même le feu jeta
partout des lueurs éclatantes qui sortaient des lampes allumées par
Kitty Bell, heureuse jusqu'aux larmes de voir pour la première fois
un homme puissant tendre la main à Chatterton. On n'entendait plus
que le bruit que faisaient les dents de quelques petites Anglaises
fourrées, qui sortaient timidement leurs mains de leurs manchons,
pour prendre sur le comptoir des macarons, des cracknells et des
plum-buns qu'elles croquaient.