CHAPITRE XVI

OÙ LE DRAME EST INTERROMPU PAR L'ÉRUDITION D'UNE MANIÈRE DÉPLORABLE

AUX YEUX DE QUELQUES DIGNES LECTEURS

Lorsque j'eus achevé de lire cette grande lettre, qui me fatigua

beaucoup la vue et l'entendement, à cause de la finesse de l'écriture

et de la quantité d'e muets et d'y que Chatterton y avait entassés

par habitude d'écrire le vieil anglais, je la rendis à la sérieuse

Kitty. Elle était restée appuyée sur son comptoir; son cou long et

flexible laissait aller sur l'épaule sa tête rêveuse et ses deux

coudes, appuyés sur le marbre blanc, s'y réfléchissaient, ainsi que

tout son buste charmant. Elle ressemblait à une petite gravure de

Sophie Western, la patiente maîtresse de Tom Jones, gravure que j'ai

vue autrefois à Douvres, chez...

--Ah! vous allez encore la comparer, interrompit Stello; qu'ai-je

besoin que vous me fassiez un portrait en miniature de tous vos

personnages? Une esquisse suffit, croyez-moi, à ceux qui ont un peu

d'imagination; un seul trait, Docteur, quand il est juste, me vaut

mieux que tant de détails, et, si je vous laisse faire, vous me direz

de quelle manufacture était la soie qui servit à nouer la rosette de

ses souliers: pernicieuse habitude de narration, qui gagne d'une

manière effrayante.

--Là! là! s'écria le Docteur-Noir avec autant d'indignation qu'il

put forcer son visage impassible à en indiquer; sitôt que je veux

devenir sensible, vous m'arrêtez tout court; ma foi, vogue la galère;

vive Démocrite! Habituellement j'aime mieux qu'on ne rie ni ne

pleure, et qu'on voie froidement la vie comme un jeu d'échecs; mais,

s'il faut choisir d'Héraclite ou de Démocrite pour parler aux hommes

d'eux-mêmes, j'aime mieux le dernier, comme plus dédaigneux. C'est

vraiment par trop estimer la vie que la pleurer: les larmoyeurs et

les haïsseurs la prennent trop à coeur. C'est ce que vous faites,

dont bien me fâche. L'espèce humaine, qui est incapable de rien faire

de bien ou de mal, devrait moins vous agiter par son spectacle

monotone. Permettez donc que je poursuive à ma manière.

--Vous me poursuivez, en effet, soupira Stello d'un ton de victime.

L'autre poursuivit fort à son aise:

--Kitty Bell reprit la lettre, tourna languissamment sa tête vers

la rue, la secoua deux fois et me dit:

"He is gone!"

--Assez! assez! La pauvre petite! s'écria Stello. Oh! assez! N'ajoutez

rien à cela. Je la vois tout entière dans ce seul mot: Il est parti!

Ah! silencieuse Anglaise, c'est bien tout ce que vous avez dû dire!

Oui, je vous entends; vous lui aviez donné un asile, vous ne lui

faisiez jamais sentir qu'il était chez vous; vous lisiez respectueuse-

ment ses vers, et vous ne vous permettiez jamais un compliment auda-

cieux; vous ne lui laissiez voir qu'ils étaient beaux à vos yeux que

par votre soin de les apprendre à vos enfants avec leur prière du soir.

Peut-être hasardiez-vous un timide trait de crayon en marge des adieux

de Birtha à son ami, une croix, presque imperceptible et facile à

effacer, au-dessus du vers qui renferme la tombe du roi Harold; et, si

une de vos larmes a enlevé une lettre du précieux manuscrit, vous avez

cru sincèrement y avoir fait une tache, et vous avez cherché à la faire

disparaître. Et il est parti! Pauvre Kitty! L'ingrat, he is gone!

--Bien! très bien! dit le Docteur, il n'y a qu'à vous lâcher la bride;

vous m'épargnez bien des paroles vaines, et vous devinez très juste.

Mais qu'avais-je besoin de vous donner d'aussi inutiles détails sur

Chatterton! Vous connaissez aussi bien que moi ses ouvrages.

--C'est assez ma coutume, reprit Stello nonchalamment, de me laisser

instruire avec résignation sur les choses que je sais le mieux, afin

de voir si on les sait de la même manière que moi; car il y a diverses

manières de savoir les choses.

--Vous avez raison, dit le Docteur; et, si vous faisiez plus de cas

de cette idée, au lieu de la laisser s'évaporer, comme au dehors d'un

flacon débouché, vous diriez que c'est un spectacle curieux que de

voir et mesurer le peu de chaque connaissance que contient chaque

cerveau: l'un renferme d'une Science le pied seulement, et n'en a

jamais aperçu le corps; l'autre cerveau contient d'elle une main

tronquée; un troisième la garde, l'adore, la tourne, la retourne en

lui-même, la montre et la démontre quelquefois dans l'état précisément

du fameux torse, sans la tête, les bras et les jambes; de sorte que,

tout admirable qu'elle est, sa pauvre Science n'a ni but, ni action,

ni progrès; les plus nombreux sont ceux qui n'en conservent que la

peau, la surface de la peau, la plus mince pellicule imaginable, et

passent pour avoir le tout en eux bien complet. Ce sont là les plus

fiers. Mais, quant à ceux qui, de chaque chose dont ils parlaient,

posséderaient le tout, intérieur et extérieur, corps et âme, ensemble

et détail, ayant tout cela également présent à la pensée pour en faire

usage sur-le-champ, comme un ouvrier de tous ses outils, lorsque vous

les rencontrerez, vous me ferez plaisir de me donner leur carte de

visite, afin que je passe chez eux leur rendre mes devoirs très

humbles. Depuis que je voyage, étudiant les sommités intellectuelles

de tous les pays, je n'ai pas trouvé l'espèce que je viens de vous

décrire.

Moi-même, monsieur, je vous avoue que je suis fort éloigné de savoir

si complètement ce que je dis, mais je le sais toujours plus

complètement que ceux à qui je parle ne me comprennent et même ne

m'écoutent. Et remarquez, s'il vous plaît, que la pauvre humanité a

cela d'excellent, que la médiocrité des masses exige fort peu des

médiocrités d'un ordre supérieur, par lesquelles elle se laisse

complaisamment et fort plaisamment instruire.

Ainsi, monsieur, nous raisonnions sur Chatterton; j'allais vous

faire, avec une grande assurance, une dissertation scientifique sur

le vieil anglais, sur son mélange de saxon et de normand, sur ses e

muets, ses y, et la richesse de ses rimes en aie et en ynge. J'allais

pousser des gémissements pleins de gravité, d'importance et de

méthode, sur la perte irréparable des vieux mots si naïfs et si

expressifs de emburled au lieu de armed, de deslavatie pour

unfaithfulness, de acrool pour faintly; et des mots harmonieux de

myndbruck pour firmness of mind, mysterk pour mystic, ystorven pour

dead. Certainement, traduisant si facilement l'anglais de 1449 en

anglais de 1832, il n'y a pas une chaire de bois de sapin tachée

d'encre d'où je ne me fusse montré très imposant à vos yeux. Dans ce

fauteuil même, malgré sa propreté, j'aurais pu encore vous jeter dans

un de ces agréables étonnements qui font que l'on se dit: C'est un

puits de science, lorsque je me suis aperçu fort à propos que vous

connaissiez votre Chatterton, ce qui n'arrive pas souvent à Londres

(ville où l'on voit pourtant beaucoup d'Anglais, me disait un

voyageur très considéré à Paris); me voici donc retombé dans l'état

fâcheux d'un homme forcé de causer au lieu de prêcher, et par-ci

par-là d'écouter! Écouter! ô la triste et inusitée condition pour

un Docteur!

Stello sourit pour la première fois depuis bien longtemps.

--Je ne suis pas fatigant à écouter, dit-il lentement; je suis trop

vite fatigué de parler...

--Fâcheuse disposition, interrompit l'autre, en la bonne ville de

Paris, où celui-là est déclaré éloquent qui, le dos à la cheminée ou

les mains sur la tribune, dévide pour une heure et demie des syllabes

sonores, à la condition toutefois qu'elles ne signifient rien qui

n'ait été lu et entendu quelque part.

--Oui, continua Stello les yeux attachés au plafond comme un homme

qui se souvient, et dont le souvenir devient plus clair et plus pur

de moment en moment; oui, je me sens ému à la mémoire de ces oeuvres

naïves et puissantes que créa le génie primitif et méconnu de

Chatterton mort à dix-huit ans! Cela ne devrait faire qu'un nom,

comme Charlemagne, tout cela est beau, étrange, unique et grand.

O triste, ô douloureux, ô profond et noir Docteur! si vous pouvez

vous émouvoir, ne sera-ce pas en vous rappelant le début simple et

antique de la Bataille d'Hastings? Avoir ainsi dépouillé l'homme

moderne! S'être fait par sa propre puissance moine du dixième siècle!

un moine bien pieux et bien sauvage, vieux Saxon révolté contre son

joug normand, qui ne connaît que deux puissances au monde, le Christ

et la mer. A elles il adresse son poème, et s'écrie:

"O Christ, quelle douleur pour moi que de dire combien de nobles

comtes et de valeureux "chevaliers sont bravement tombés en

combattant pour le roi Harold dans la plaine" d'Hastings."

"O mer! mer féconde et bienfaisante! comment, avec ton intelligence

puissante, n'as-tu "pas soulevé le flux de tes eaux contre les

chevaliers du duc Wylliam ?"

--Oh! que ce duc Guillaume leur a fait d'impression! interrompit

le Docteur. Saint-Valery est un joli petit port de mer, sale et

embourbé; j'y ai vu de jolis bocages verdoyants, dignes des bergers

du Lignon; j'ai vu de petites maisons blanches, mais pas une pierre

où il soit écrit: Guillaume est parti d'ici pour Hastings.

--"De ce duc Wylliam, continua Stello en déclamant pompeusement, dont

les lâches flèches "ont tué tant de comtes et arrosé les champs d'une

large pluie de sang."

--C'est un peu bien homérique, grommela le Docteur.

The souls of many chiefs untimely slain.

--Que le jeune Harold est donc beau dans sa force et sa rudesse!

continuait l'enthousiasme de Stello.

Kynge Harolde hie in ayre majestic raisd, etc. Guillaume le voit et

s'avance en chantant l'air de Roland...

--Très exact! très historique! murmurait sourdement la Science du

Docteur; car Malmesbury dit positivement que Guillaume commença

l'engagement par le chant de Roland:

Tunc cantilena Rolandi inchoata, ut martium viri exemplum pugnatores

accenderet.

Et Warton, dans ses Dissertations, dit que les Huns chargeaient en

criant: Hiu! hiu! C'était l'usage barbare.

Et maistre Robert de Wace donc, que l'on a nommé Gace, Gape,

Eustache et Wistache, ne dit-il pas de Taillefer le Normand:

Taillifer, qui moult bien chantout,

Sorr un cheval qui tost allout,

Devant le duc allout chantant

De Karlemagne et de Rollant,

Et de Olivier et des vassals

Qui morurent en Rouncevals.

--Et les deux races se mesurent, disait Stello avec ardeur, en même

temps que le Docteur récitait avec lenteur et satisfaction ses

citations; la flèche normande heurte la cotte de mailles saxonne.

C'est le sire de Châtillon qui attaque le carl Aldhelme; le sire de

Torcy tue Hengist. La France inonde la vieille île saxonne; la face

de l'île est renouvelée, sa langue changée; et il ne reste que dans

quelques vieux couvents quelques vieux moines, comme Turgot et depuis

Rowley, pour gémir et prier auprès des statues de pierre des saints

rois saxons, qui portent chacune une petite église dans leur main.

--Et quelle érudition! s'écria le Docteur. Il a fallu joindre les

lectures françaises aux traditions saxonnes. Que d'historiens depuis

Hue de Longueville jusqu'au sire de Saint-Valery! Le vidame de

Patay, le seigneur de Picquigny, Guillaume des Moulins, que Stow

appelle Moulinous, et le prétendu Rowley du Mouline; et le bon sire

de Sanceaulx, et le vaillant sénéchal de Torcy, et le sire de

Tancarville, et tous nos vieux faiseurs de chroniques et d'histoires

mal rimées, balladées et versiculées! C'est le monde d'Ivanhoë.

--Ah! soupirait Stello, qu'il est rare qu'une si simple et si

magnifique création que celle de la Bataille d'Hastings vienne du

même poète anglais que ces chants élégiaques qui la suivent; quel

poète anglais écrivit rien de semblable à cette ballade de Charité si

naïvement intitulée: An excelente balade of Charitie? comme l'honnête

Francisco de Leefdael imprimait la famosa comedia de Lope de Vega

Carpio; rien de naïf comme le dialogue de l'abbé de Saint-Godwyn et

de son pauvre; que le début est simple et beau! que j'ai toujours aimé

cette tempête qui saisit la mer dans son calme! quelles couleurs nettes

et justes! quel large tableau, tel que depuis l'Angleterre n'en a pas

eu de meilleurs en ses poétiques galeries.

Voyez:

"C'était le mois de la Vierge. Le soleil était rayonnant au milieu

du jour, l'air calme et mort, le ciel tout bleu. Et voilà qu'il se

leva sur la mer un amas de nuages d'une couleur noire, qui

s'avancèrent dans un ordre effrayant et de roulèrent au-dessus des

bois en cachant le front éclatant du soleil. La noire tempête

s'enflait et s'étendait à tire-d'aile..."

Et n'aimez-vous pas (qui ne l'aimerait?) à remplir vos oreilles de

cette sauvage harmonie des vieux vers?

The sun was glemeing in the middle of daie,

Deadde still the aire, and eke the welken blue,

When from the sea arist in drear arraie

A hepe of cloudes of sable sullen hue,

The which full fast unto the woodlande drewe,

Hiltring attenes the sunnis fetyve face,

And the blacke tempeste swolne and gatherd up apace.

Le Docteur n'écoutait pas.

--Je soupçonne fort, dit-il, cet abbé de Saint Godwyn de n'être

autre chose que sir Ralphe de Bellomont, grand partisan de Lancastre,

et il est visible que Rowley est yorkiste.

--O damné commentateur! vous m'éveillez! s'écria Stello sorti des

délices de son rêve poétique.

--C'était bien mon intention, dit le Docteur-Noir, afin qu'il me fût

permis de passer du livre à l'homme, et de quitter la nomenclature

de ses ouvrages pour celle de ses événements, qui furent très peu

compliqués, mais qui valent la peine que j'en achève le récit.

--Récitez donc, dit Stello avec humeur.

Et il se ferma les yeux avec les deux mains, comme ayant pris la

ferme résolution de penser à autre chose, résolution qu'il ne put

mettre à exécution, comme on le pourra voir si l'on se condamne à

lire le chapitre suivant.

Stello · 第 38 / 97 题