I will only confide to you...

"O ciel! s'écria Stello, vous avez un accent français d'une

pesanteur insupportable. Traduisez cette lettre, Docteur, dans la

langue de nos pères, et tâchez que je ne sente pas trop les

angoisses, les bégaiements et les anicroches des traducteurs, qui

fait que l'on croit marcher avec eux dans la terre labourée, à la

poursuite d'un lièvre, emportant sur ses guêtres dix livres de boue.

--Je ferai de mon mieux pour que l'émotion ne se perde pas en

route, dit le Docteur-Noir, plus noir que jamais, et si vous sentez

l'émotion en trop grand péril, vous crierez, ou vous sonnerez, ou

vous frapperez du pied pour m'avertir."

Il poursuivit ainsi:

"MA CHÈRE MADAME,

"A vous seule je me confierai, à vous, madame, à vous, Kitty, à

vous, beauté paisible et silencieuse qui seule avez fait descendre

sur moi le regard ineffable de la pitié. J'ai résolu d'abandonner

pour toujours votre maison, et j'ai un moyen sûr de m'acquitter

envers vous. Mais je veux déposer en vous le secret de mes misères,

de ma tristesse, de mon silence et de mon absence obstinée. Je suis

un hôte trop sombre pour vous, il est temps que cela finisse. Écoutez

bien ceci.

"J'ai dix-huit ans aujourd'hui. Si l'âme ne se développe, comme je

le crois, et ne peut étendre ses ailes qu'après que nos yeux ont vu

pendant quatorze ans la lumière du soleil; si, comme je l'ai éprouvé,

la mémoire ne commence qu'après quatorze années à ouvrir ses tables

et à en suivre les registres toujours incomplets, je puis dire que

mon âme n'a que quatre ans depuis qu'elle se connaît, depuis qu'elle

agit au dehors, depuis qu'elle a pris son vol. Dès le jour où elle a

commencé de fendre l'air du front et de l'aile, elle ne s'est pas

posée à terre une fois; si elle s'y abat, ce sera pour y mourir, je

le sais. Jamais le sommeil des nuits n'a été une interruption au

mouvement de ma pensée; seulement je la sentais flotter et s'égarer

dans le tâtonnement aveugle du rêve, mais toujours les ailes

déployées, toujours le cou tendu, toujours l'oeil ouvert dans les

ténèbres, toujours élancée vers le but où l'entraînait un mystérieux

désir. Aujourd'hui la fatigue accable mon âme, et elle est semblable

à celle dont il est dit dans le Livre saint: Les âmes blessées

pousseront leurs cris vers le ciel.

"Pourquoi ai-je été créé tel que je suis? J'ai fait ce que j'ai dû

faire, et les hommes m'ont repoussé comme un ennemi. Si dans la foule

il n'y a pas de place pour moi, je m'en irai.

"Voici maintenant ce que j'ai à vous dire:

"On trouvera dans ma chambre, au chevet de mon lit, des papiers et

des parchemins confusément entassés. Ils ont l'air vieux, et ils sont

jeunes: la poussière qui les couvre est factice; c'est moi qui suis

le Poète de ces poèmes; le moine Rowley, c'est moi. J'ai soufflé sur

sa cendre; j'ai reconstruit son squelette; je l'ai revêtu de chair;

je l'ai ranimé; je lui ai passé sa robe de prêtre; il a joint les

mains et il a chanté.

"Il a chanté comme Ossian. Il a chanté la Bataille d'Hastings, la

tragédie d'Ella, la ballade de Charité, avec laquelle vous endormiez

vos enfants; celle de Sir William Canynge qui vous a tant plu; la

tragédie de Goddvyn, le Tournoi et les vieilles Églogues du temps de

Henri II.

"Ce qu'il m'a fallu de travaux durant quatre ans pour arriver à

parler ce langage du quinzième siècle, dont le moine Rowley est

supposé se servir pour traduire le moine Turgot et ses poèmes

composés au dixième siècle, eût rempli les quatre-vingts années de ce

moine imaginaire. J'ai fait de ma chambre la cellule d'un cloître;

j'ai béni et sanctifié ma vie et ma pensée; j'ai raccourci ma vue, et

j'ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge; j'ai fait mon

coeur plus simple, et l'ai baigné dans le bénitier de la foi

catholique; je me suis appris le parler enfantin du vieux temps; j'ai

écrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en demi-saxon et demi-

franc, et ensuite j'ai placé ma Muse religieuse dans sa châsse comme

une sainte.

"Parmi ceux qui l'ont vue, quelques-uns ont prié devant elle et

passé outre; beaucoup d'autres ont ri; un grand nombre m'a injurié;

tous m'ont foulé aux pieds. J'espérais que l'illusion de ce nom

supposé ne serait qu'une voile pour moi; je sens qu'elle m'est un

linceul.

"O ma belle amie, sage et douce hospitalière qui m'avez recueill!

croirez-vous que je n'ai pu réussir à renverser la fantôme de Rowley

que j'avais créé de mes mains? Cette statue de pierre est tombée sur

moi et m'a tué; savez-vous comment?

"O douce et simple Kitty Bell! savez-vous qu'il existe une race

d'hommes au coeur sec et à l'oeil microscopique, armée de pinces et

de griffes? Cette fourmilère se presse, se roule, se rue sur le

moindre de tous les livres, le ronge, le perce, le lacère, le

traverse plus vite et plus profondément que le ver ennemi des

bibliothèques. Nulle émotion n'entraîne cette impérissable famille,

nulle inspiration ne l'enlève, nulle clarté ne la réjouit, ni

l'échauffe; cette race indestructible et destructive, dont le sang

est froid comme celui de la vipère et du crapaud, voit clairement les

trois taches du soleil, et n'a jamais remarqué ses rayons; elle va

droit à tous les défauts; elle pullule sans fin dans les blessures

mêmes qu'elle a faites, dans le sang et les larmes qu'elle a fait

couler; toujours mordante et jamais mordue, elle est à l'abri des

coups par sa ténuité, son abaissement, ses détours subtils et ses

sinuosités perfides; ce qu'elle attaque se sent blessé au coeur comme

par les insectes verts et innombrables que la peste d'Asie fait

pleuvoir sur son chemin; ce qu'elle a blessé se dessèche, se dissout

intérieurement, et, sitôt que l'air le frappe, tombe au premier

souffle ou au moindre toucher.

"Épouvantés de voir comment quelques esprits élevés se passaient de

main en main les parchemins que j'avais passé les nuits à inventer,

comment le moine Rowley paraissait aussi grand qu'Homère à lord

Chatham, à lord North, à sir William Draper, au juge Blackstone, à

quelques autres hommes célèbres, ils se sont hâtés de croire à la

réalité de mon Poète imaginaire; j'ai pensé d'abord qu'il me serait

facile de me faire reconnaître. J'ai fait des antiquités en un matin

plus antiques encore que les premières. On les a reniées sans me

rendre hommage des autres. D'ailleurs, tout à la fois a été dédaigné;

mort et vivant, le Poète a été repoussé par les têtes solides dont un

signe ou un mot décide des destinées de la Grande-Bretagne: le reste

n'a pas osé lire. Cela reviendra quand je ne serai plus; ce moment-là

ne peut tarder beaucoup: j'ai fini ma tâche:

Othello's occupation's gone.

Ils ont dit qu'il y avait en moi la patience et l'imagination; ils

ont cru que de ces deux flambeaux on pouvait souffler l'un et

conserver l'autre.

--Ynne heav'n godd's mercie synge! dis-je avec Rowley. Que Dieu

leur remette leurs péchés! ils allaient tout éteindre à la fois!

J'essayai de leur obéir, parce que je n'avais plus de pain et qu'il

en fallait envoyer à Bristol pour ma mère qui est très vieille, et

qui va mourir après moi. J'ai tenté leurs travaux exacts, et je n'ai

pu les accomplir; j'étais semblable à un homme qui passe du grand

jour à une caverne obscure: chaque pas que je faisais était trop

tard, et je tombais. Ils en ont conclu que je ne savais pas marcher.

Ils m'ont déclaré incapable de choses utiles; j'ai dit: Vous avez

raison, et je me suis retiré.

"Aujourd'hui que me voici hors de chez moi (je devrais dire de chez

vous) plus tôt que de coutume, j'avais projeté d'attendre M.

Beckford, que l'on dit bienfaisant, et qui m'a fait annoncer sa

visite; mais je n'ai pas le courage de voir en face un protecteur. Si

ce courage me revient, je rentrerai chez moi. Tout le matin j'ai rôdé

sur le bord de la Tamise. Nous voici en novembre, au temps des grands

brouillards; celui d'aujourd'hui s'étend devant les fenêtres comme un

drap blanc. J'ai passé dix fois devant votre porte, je vous ai

regardée sans être aperçu de vous, et j'ai demeuré le front appuyé

sur les vitres comme un mendiant. J'ai senti le froid tomber sur moi

et couler sur mes membres; j'ai espéré que la mort me prendrait

ainsi, comme elle a pris d'autres pauvres sous mes yeux; mais mon

corps faible est doué pourtant d'une insurmontable vitalité. Je vous

ai bien considérée pour la dernière fois, et sans vouloir vous

parler, de crainte de voir une larme dans vos beaux yeux; j'ai cette

faiblesse encore de penser que je reculerais devant ma résolution si

je vous voyais pleurer.

"Je vous laisse tous mes livres, tous mes parchemins et tous mes

papiers, et je vous demande en échange le pain de ma mère: vous

n'aurez pas longtemps à le lui envoyer.

"Voici la première page qu'il me soit arrivé d'écrire avec

tranquillité. On ne sait pas assez quelle paix intérieure est donnée

à celui qui a résolu de se reposer pour toujours. On dirait que

l'éternité se fait sentir d'avance, et qu'elle est pareille à ces

belles contrées de l'Orient dont on respire l'air embaumé longtemps

avant d'en avoir touché le sol.

"THOMAS CHATTERTON."

Stello · 第 37 / 97 题