Sans se déconcerter, tellement il en avait l'habitude, Montretout
répliqua:
--Oui, messieurs, je suis cocu, et je le sais depuis longtemps. La
différence qu'il y a entre moi et ceux qui crient si fort, c'est qu'ils
le sont, eux aussi, et ne le savent pas.
Pendant l'altercation qui s'en suivit, Solyme Lafarce, rédigeant ses
notes sur l'estrade des orateurs, s'éclipsa.
Lorsque le calme se fut rétabli, l'honorable Vaillant voulut qualifier
comme elle le méritait la conduite du docteur Montretout. Mais juste à
ce moment, on vit s'avancer, en face de l'estrade, un cultivateur tenant
en laisse un veau de printemps sur le dos duquel on avait écrit au
pinceau trempé de goudron: _Vaillant traître à sa race_. La foule
stupide et méchante à ses heures, surtout lorsqu'on exploite
grossièrement ses préjugés, éclata en bravos. Le grand tribun populaire,
l'homme qui avait sacrifié ses plus chers intérêts pour travailler au
développement intellectuel de ses compatriotes et améliorer leur
condition matérielle, pâlit sous l'insulte et se roidissant contre le
dégoût qui lui montait aux lèvres, essaya de parler. Ce fut en vain. A
chaque fois qu'il ouvrait la bouche, quelqu'un tirait la queue du veau
qui se mettait à braire lamentablement. A la fin, des protestations
d'élevèrent, des coups de poings s'échangèrent autour du veau et une
mêlée générale s'ensuivit. Solyme Lafarce remontait sur l'estrade,
radieux pour jour du spectacle qu'il avait sournoisement préparé, quand
il se trouva face à face avec Paul Mirot qui lui sauta à la gorge en lui
criant, la voix tremblante de colère: _C'est toi, ivrogne, vil
souteneur, qui a fait cela!..._ Et à plusieurs reprises il le souffleta
en pleine figure. Le reporter du _Populiste_ se débattit, essaya
d'appeler au secours, mais son adversaire le saisit à bras-le-corps et
l'envoya rouler dans la poussière.
Le soir, on envisagea froidement la situation: elle n'était pas rose.
L'honorable Vaillant, profondément affecté par les événements de
l'après-midi, ne conservait que peu d'espoir dans le résultat final de
la lutte. Il est vrai qu'il pouvait compter sur le ferme appui d la
majorité des électeurs de quelques paroisses, telles que Mamelmont, mais
dans les autres paroisses il eut fallu beaucoup d'argent pour
contrebalancer l'effet des servons du dimanche et de la corruption des
consciences par le docteur Montretout, qui achetait les votes à
n'importe quel prix. C'était du reste, une manoeuvre à laquelle l'ancien
ministre n'avait jamais voulu se prêter.
Toute la méprisable et nombreuse catégorie d'électeurs pour que le mot
élection veut dire bombance et argent, voyant que la lutte était chaude,
s'en réjouissait. Aux élections précédentes, ces individus que les
anglais qualifient de l'épithète méprisante de _suckers_, n'avaient pas
eu de chance: la popularité de Vaillant était trop grande et, partant,
la lutte trop inégale entre lui et ses adversaires pour que l'on en
puisse tirer grand profit. Aussi se promettait-on de se rattraper, le
cas échéant. C'était le moment d'agir et dans la soirée, à l'hôtel où se
retiraient l'ancien député du comté et son jeune ami, tous les individus
louches se présentèrent et demandèrent à parler à leur candidat. Tous
protestèrent de leur dévouement et lui offrirent leurs services. Ils ne
demandaient rien pour eux. Au contraire, ils étaient prêts à s'imposer
les plus grands sacrifices pour battre cet imbécile de Sarrasin. Mais il
y avait des petites dépenses à faire pour _l'organisation_, et l'on
rencontrait des électeurs _ben_ exigeants. C'était honteux de se faire
payer pour voter, mais y comprenaient pas ça. L'un conseiller municipal,
avec cinquante dollars, pouvait contrôler cinquante votes. Un autre
connaissait un brave homme qui demandait vingt-cinq dollars, juste la
somme dont il avait besoin pour payer un billet venant échu à la
Toussaint, en échange de son vote, de ceux de ses cinq fils et d'un
neveu qui restait à la maison. D'autres s'offrirent sans détour, comme
cabaleurs de première force, connaissant toutes les roueries du métier,
prêts à tout faire, même à se parjurer au besoin. Tout ce qu'ils
demandaient, c'était _une petite reconnaissance_, comme qui dirait dix,
quinze, vingt-cinq ou cinquante dollars, et puis de l'argent pour
acheter quelques gallons de _whisky_. Il s'en trouva de plus cupides qui
ne pouvaient se déranger à moins de cent dollars.
L'honorable Vaillant les congédia tous en leur disant qu'il y verrait,
qu'il n'avait pas encore prévu ces complications. Mais quand le dernier
de ces écumeurs d'élection fut parti, il respira plus à l'aise,
débarrassé de la présence de ces tristes individus. Il dit à Mirot, qui
l'interrogeait du regard:
--Ces gens-là, malgré toutes leurs protestations de dévouement, seront
bientôt chez Sarrasin, lui offrant leurs services aux mêmes conditions,
puis au rabais si le commerçant de volailles refuse de se laisser
tromper sur la valeur de la marchandise.
La soirée, qui fut plutôt triste, se termina par la lecture des
journaux. Les nouvelles de la division Saint-Jean-Baptiste, la plus
arriérée de Montréal étaient mauvaises. Le notaire Pardevant communiait
tous les matins, et le public se rassemblait devant la porte de l'église
pour le voir sortir, son livre de messe à la main. Il avait acquis une
grande réputation de sainteté. Sa photographie, qu'il distribuait dans
les familles, était placée entre la statue de Saint-Joseph et de la
Vierge Marie. Et partout où son adversaire Marcel Lebon, se montrait,
les jeunes _Paladins de la Province de Québec_, fidèles à leur mission
de tout régénérer dans le Christ, par la calomnie et la violence,
l'accablaient d'injures, le traitaient de mangeur de prêtres,
l'accusaient d'être l'instrument de Vaillant le renégat. Et ceux-là même
qui répudiaient ces procédés malhonnêtes, qui ne croyaient pas un mot
des accusations portées contre lui, hurlaient avec les autres pour ne
pas être remarqués, de crainte de s'attirer des ennuis. L'épicier tenait
à vendre son fromage moisi, le marchand de nouveautés à trouver des
acheteuses pour ses corsets doublés de satin, ses bas ajourés et ses
pantalons à garnitures de dentelles; et, ainsi de suite, jusqu'au
médecin du quartier qui se plongeait prudemment dans l'étude d'ouvrages
de pathologie qu'il n'avait pas consultés depuis des années.
Quant au mutualiste Charbonneau, dans la division Sainte-Cunégonde, il
fouaillait d'importance, Prudent Poirier, dévoilant au grand jour tous
les méfaits de l'industriel _vert-galant_. Devant des auditoires
ouvriers, il démontrait que cet homme n'était qu'un vil exploiteur de la
misère humaine, encaissant des bénéfices exorbitants et payant des
salaires de famine à ses employés. Il l'accusait partout d'avoir, à la
suggestion de Troussebelle, voté contre l'intérêt de la classe ouvrière
à la Chambre, en s'opposant à l'octroi de privilèges à une compagnie
concurrente d'un monopole dont tout le monde avait souffrir. Dans cette
division, plus avancée que celle de Saint-Jean-Baptiste, les _Paladins
de la Province de Québec_ essayèrent, à plusieurs reprises, de se
faufiler pour combattre la candidature de Charbonneau, mais ils furent à
chaque fois hués et obligés de fuir devant la foule indignée et
menaçante. Le candidat ouvrier, disaient les journaux, même le
_Populiste_ avait de grandes chances de succès. Ses amis prétendaient
qu'il battrait son adversaire par une forte majorité.
L'honorable Vaillant, en rejetant le journal qu'il venait de parcourir,
dit à Mirot:
--Si je suis défait, voilà l'homme qui appuiera devant la Chambre, les
réformes que j'ai proposées. Ce sont les classes ouvrières qui nous
sauveront en forçant le gouvernement à donner au peuple plus de liberté
et plus d'instruction.
Durant la semaine précédant le scrutin, les candidats parcoururent les
différentes paroisses du comté de Bellemarie, et Vaillant et ses amis
remportèrent quelques succès. Une réaction s'était faite après
l'assemblée de Saint-Innocent et les électeurs, un moment ébranlés dans
leurs convictions, se ralliaient autour de la candidature de leur ancien
député. Les dernier jours de la bataille furent consacrés à
l'organisation. L'ancien ministre visita ses comités et fut accueilli
partout avec enthousiasme. Cependant, certaines figures connues
manquaient ici et là, gagnées par l'argent et le _whisky_ que l'on
distribuait généreusement dans les comités de l'adversaire.
La veille de l'ouverture des bureaux de votation, un numéro spécial du
_Dimanche_ parut à plusieurs milliers d'exemplaires, qui furent
distribués dans la comté de Bellemarie, les divisions
Saint-Jean-Baptiste et Sainte-Cunégonde. Ce vaillant petit journal qui
avait soutenu habilement la lutte, sous la direction de Jacques Vaillant
et de Modeste Leblanc, contre les journaux hostiles aux candidats
réformistes, résumait la politique proclamée par ces hommes de progrès
et réduisait à néant les accusations portées contre eux par leurs
adversaires.
Ce journal fut dénoncé par les réactionnaires, aux portes des églises,
et des exemplaires du _Dimanche_ furent déchirés par centaines et
traînés dans la boue, sous les pieds de ceux qui voulaient passer pour
être plus fervents que les autres.
Tous ceux qui ont pris une part active aux élections savent que durant
la nuit précédant le scrutin les cabaleurs sont sur pieds et que c'est
souvent cette nuit-là que se décide le sort des candidats. On va de
maison en maison réveiller les électeurs susceptibles d'être influencés
par des promesses, de l'argent ou quelque bonne bouteille. Il y en a qui
se vendent et se revendent deux ou trois fois entre minuit et cinq
heures du matin. Pour éviter, autant que possible, les poursuites en
invalidation, on emploie toutes sortes de moyens détournés de
corruption. A la campagne, on achète par exemple, des oeufs à cinq
dollars la douzaine, un coq se paye dix dollars et un cochon maigre
vingt-cinq dollars. A la ville, on achète autre chose: il y a des femmes
si coquettes et des hommes qui ont toujours quelque bibelot à vendre,
quelque pièce à louer.
Le lundi, dix-huit septembre, dès neuf heures du matin, tous les bureaux
de votation furent assiégés d'électeurs anxieux de jeter le plus tôt
possible, dans l'urne électorale, le bulletin marqué d'une croix en
faveur du candidat choisi par chacun d'eux, selon ses convictions, par
influence indue ou cupidité. Dans les villes on remplaça les morts et
les absents dont les noms étaient inscrits sur les listes, par des
individus que l'on payait de deux à cinq dollars le vote. A la campagne,
où ces procédés étaient par trop dangereux, les représentants des
candidats connaissant tous les voteurs dans chaque bureau de votation,
on employa d'autres moyens pour violer la loi. Des bulletins de vote
furent subtilisés, des illettrés furent trompé au point de voter à
l'encontre de leurs opinions. Au bureau de votation du village de
Mamelmont, où le candidat Sarrasin ne pouvait compter sur un seul vote,
on fit assermenter durant les deux heures précédant la clôture du
scrutin, c'est-à-dire entre trois et cinq heures, tous ceux qui se
présentèrent, de sorte que, vu la longueur des formalités à remplir,
plusieurs citoyens obligés d'attendre leur tour pour voter, furent
privés de leurs droits d'électeurs.
Par toute la province, les procédés les plus malhonnêtes furent
employés, la corruption la plus effrénée régna au cours de ces élections
générales auxquelles le parti réactionnaire était préparé de longue
date, soutenu par les fédérations de sociétés religieuses et soi-disant
patriotique, y compris les _Paladins de la Province de Québec_,
association dans laquelle on avait enrôlé une multitude de jeunes gens.
A sept heures du soir, la foule se pressait devant le bureau de
télégraphie de la petite gare du village de Saint-Innocent, et devant le
bureau de téléphone situé à quelques pas de la gare, pour apprendre le
résultat des élections. Les messages télégraphiques et téléphoniques
étaient apportés au comité de l'honorable Vaillant aussitôt qu'ils
arrivaient. C'était Paul Mirot que recevait ces messages et les
communiquait ensuite aux amis, de moins en moins nombreux dans la salle,
après chaque mauvaise nouvelle reçue. A sept heures et demie, lorsqu'on
eut le résultat du vote dans toutes les paroisses du comté, Vaillant et
Mirot restèrent seuls avec un jeune homme du village qui agissait,
depuis le commencement de la lutte, comme secrétaire du comité de
Saint-Innocent. Ce résultat était accablant. Boniface Sarrasin,
commerçant de volailles, complètement détraqué depuis la retraite
prêchée par les _Pères du Rédempteur_ dans sa paroisse, battait son
adversaire, ancien ministre, par une majorité de plus de cinq cents
voix. L'honorable Vaillant avait prévu la défaite, mais il ne
s'attendait pas à un écrasement. Aussi, eut-il une seconde de
défaillance morale. Une larme brilla dans son regard clair, et tendant
la main à son lieutenant fidèle, il lui dit:
--Mon jeune ami, je suis bien malheureux!
Il resta à son poste, cependant, pour attendre les dépêches donnant le
résultat des élections dans toute la province. Ce furent les nouvelles
de Montréal que le télégraphe apporta les premières. Dans la division
Saint-Jean-Baptiste, le notaire Pardevant triomphait avec une majorité
de plus de mille voix. La défaite de Marcel Lebon était encore moins
humiliante que celle de Prudent Poirier, défait par le mutualiste
Charbonneau, de la division Sainte-Cunégonde, qui avait donné une
majorité de deux mille huit cent voix au candidat ouvrier. Cette
nouvelle fut une consolation pour le vaincu de Bellemarie. Au moins, un
sur trois triomphait. A onze heures, le résultat final était connu. La
prédiction de l'ancien ministre des terres de la couronne s'était
réalisée aux trois quarts. Le gouvernement se maintenait au pouvoir,
mais seulement avec une majorité de quelques sièges. Le recomptage des
bulletins, les demandes en invalidation à prévoir, la défection de
quelques députés passant à l'ennemi pouvait déterminer, d'un moment à
l'autre la chute du ministère.
[Illustration]
Lorsque le candidat défait, accompagné de Mirot et du secrétaire du
comité vaillant, sortit de la salle pour se rendre à son hôtel, la foule
entourait la demeure de Boniface Sarrasin, décorée de lanternes en
papier rose, et acclamait encore le vainqueur de la journée. Les amis
mêmes de Vaillant, ceux qui l'avaient suivi jusqu'à la fin, n'étaient
pas les moins ardents à manifester leur joie au nouveau député. La lutte
terminée, tout le monde prétendait avoir voté pour le candidat
victorieux dont le front imbécile s'auréolait de gloire.
[Illustration]
Devant ce spectacle, l'ancien ministre retrouva son énergie. Saisissant
le bras du journaliste, d'une voix presque calme, il lui expliqua:
--Je ne pouvais vaincre Troussebelle et ses acolytes, car j'avais contre
moi _l'Ignorance, la Sottise et la Lâcheté_, les trois plus redoutables
ennemis du genre humain. Il y a près de deux mille ans le Christ, le
premier de philosophes humanitaires, fut trahi et vendu par ses apôtres,
abandonné de ses disciples et crucifié par son peuple qu'il voulait
éclairer. Depuis ces temps anciens, le monde a subi l'influence néfaste
des _Pharisiens_ et des _Judas_. Espérons qu'un jour leur règne prendra
fin. Car il ne faut pas se décourager, et surtout ne jamais abandonner
la lutte. Les semeurs d'idées préparent l'avenir aux générations
futures. S'ils recueillent souvent la haine et la trahison en récompense
de leurs peines, ils ont au moins la satisfaction, quant la mort arrive,
d'avoir développé en eux la vie dans toute sa plénitude, en pensant,
travaillant, aimant et souffrant. C'est pour vous, mon ami, qui êtes
jeune, que je dis ces choses. Quant à moi, ma carrière politique est
brisée et je suis trop vieux pour recommencer ma vie.
Le lendemain, dans le train qui les ramenait vers la métropole, Mirot
constata qu'en effet, l'honorable Vaillant était devenu vieux, sinon
d'âge, du moins de fatigues accumulées dans les batailles sans trêve
qu'il livrait depuis quelques années contre le fanatisme, l'ignorance,
la calomnie, la cupidité des exploiteurs de peuple, l'hypocrisie
triomphante. Et il remarqua pour la première fois, que la chevelure du
tribun avait blanchi.
En regardant ces cheveux blancs mettre de l'hiver aux tempes de l'homme
qu'il admirait le plus au monde, le journaliste murmura entre ses dents:
--La voix du peuple, c'est la voix des... autres.