[Illustration] La législature provinciale fut dissoute le vingt août et
l'on fixa la date des élections générales dans la province de Québec, au
dix-huit septembre, la mise en nomination des candidats dans les
différents comté ruraux et dans les divisions électorales des villes
devant avoir lieu le onze septembre.
Le gouvernement, qui avait dédaigné les sages avis de l'honorable
Vaillant pour se rallier à l'opinion du vieux Troussebelle, s'apercevait
maintenant qu'il avait commis une erreur de tactique mettant son
existence en danger. C'était ses derniers atouts qu'il jouait dans cette
lutte, et afin de donner le moins de chances possibles à l'ennemi, il
avait réduit à vingt-huit jours la période électorale. Il était trop
tard cependant, pour s'engager dans une voie nouvelle. Les ministres du
cabinet décidèrent de ne pas appuyer les candidats du groupe dont le
député de Bellemarie était le chef. Si ces candidats parvenaient quand
même à se faire élire et dans le cas où le gouvernement serait maintenu
au pouvoir, on tâcherait de s'entendre avec eux après les élections.
Quant au prédécesseur de Vaillant, il voulait à tout prix aller
combattre celui dont il avait triomphé devant le conseil des ministres.
On le laissa faire.
Marcel Lebon, à qui on avait enlevé la direction politique du
_Populiste_, sur les instances de l'honorable Troussebelle, son ennemi
déclaré, se portait candidat dans la division Saint-Jean-Baptiste, que
ce même Troussebelle représentait avant d'abandonner son portefeuille de
ministre pour accepter un fauteuil au Conseil Législatif. Le financier
Boissec, qui avait fondé de grandes espérances sur Lebon, caressant
l'espoir de se faire nommer sénateur un de ces jours, se chargeait de
défrayer les frais de l'élection de celui qu'il appelait son meilleur
ami. Son adversaire était le notaire Pardevant, qui comptait sur l'appui
de toutes les personnes pieuses et particulièrement sur les appels au
fanatisme religieux que ne manqueraient pas de faire en sa faveur ses
jeunes amis, _Paladins de la Province de Québec_.
Dans la division Sainte-Cunégonde, Prudent Poirier avait un concurrent
redoutable dans la personne du chef de la Fédération Ouvrière, le
mutualiste Charbonneau. Cet industriel, qui traitait mal ses ouvriers et
les exploitait sans cesse, était arrivé à la députation dans cette
division où les prolétaires formaient la masse de l'électorat, par un de
ces hasards mettant parfois en évidence la premier venu dont la sottise
étonne d'abord et dégoûte ceux-là même qui l'ont poussé de l'avant.
L'amateur de _piano-legs_ avait bien des comptes à rendre à ses
mandataires, et il n'était pas de taille à faire face à la musique.
Les ennemis de l'honorable Vaillant s'étaient entendus pour lui choisir
un adversaire, à la fois dangereux et humiliant, dans la personne de
Boniface Sarrasin, ancien commerçant de volailles de la paroisse de
Saint-Innocent, qui n'avait pas d'opinions politiques, mais s'engageait
à appuyer les chefs que l'électorat de la province choisirait, soit d'un
côté, soit de l'autre. Ce candidat incolore, sachant à peine signer son
nom, était connu de tous les cultivateurs du comté, dont il avait
fréquenté la basse-cour, pour en acheter poules, poulets et dindons.
Retiré du commerce, on le disait riche et, bien entendu, de bon conseil.
On venait de très loin lui emprunter de l'argent, à un taux d'intérêt
assez élevé, ou le consulter sur la meilleure manière de faire couver
les canards. Et ce n'était pas un monsieur de la ville, mais un homme
sans prétention, vivant au milieu des citoyens de Bellemarie. Cette
dernière considération ralliait beaucoup d'indifférents et d'indécis à
la candidature du Père Boniface, comme tout le monde l'appelait depuis
qu'il exhortait hommes, femmes et enfants qui l'approchait à faire
pénitence afin de se préserver du feu de l'enfer.
Les fidèles partisans de l'ancien ministre des Terres de la Couronne
répétaient, à tous ceux qui voulaient les entendre, que le _bonhomme_
Sarrasin devait redouter lui-même d'être rôti par le diable dans l'autre
monde, puisqu'il avait toujours cette idée en tête. Il ne s'était
peut-être pas enrichi avec des indulgences?
C'est si facile, pour un commerçant, de ramasser, à la nuit tombante,
les volailles qui s'égarent loin du poulailler. Et les renards ont le
dos large. Du reste, personne n'ignorait qu'à la suite d'une retraite
prêchée à Saint-Innocent, par les _Pères du Rédempteur_, qui avait fait
trembler les plus vertueux des fidèles en les plongeant et replongeant
dans l'enfer pour la moindre peccadille, Boniface Sarrasin avait perdu
la raison, qu'il avait voulu jeûner pendant quarante jours, enfermé dans
une chambre aux murs nus et sans lit, qu'il prenait pour le désert. On
répétait que le curé de la paroisse était parvenu à le guérir de sa
folie en lui faisant porter sur la poitrine un morceau du bois de croix
et en célébrant, durant plusieurs semaines, le saint sacrifice de la
messe à son intention.
Le _Populiste_ répudia d'une façon véhémente, Vaillant et ses adeptes,
dans le but de protéger le gouvernement contre les attaques du parti
réactionnaire. Ce fut en vain, car _La fleur de Lys_ et _L'intégral_, de
même que les autres feuilles bigotes, dénoncèrent le clan ministériel,
prétendant qu'il y avait eu avant la dissolution des Chambres, un pacte
secret signé entre le ministère et les ennemis de la religion.
_l'Éteignoir_ ne prit fait et cause pour personne, trouvant plus
lucratif et plus sûr de pêcher dans toutes les eaux fangeuses que
charrie le ruisseau électoral gonflé par les passions populaires. Tout
en faisant aux candidats ministériels une lutte acharnée pour toute la
province, les ennemis de la liberté et du progrès concentrèrent surtout
leurs efforts contre Vaillant, Lebon et Charbonneau, qui n'avaient que
le _Dimanche_ pour les défendre des attaques perfides et des calomnies
de la grande et petite presse.
Jacques Vaillant et Paul Mirot ne pouvant suffire à la tâche, Modeste
Leblanc se présenta à point pour les tirer d'embarras. L'ancien reporter
de l'hôtel de ville au _Populiste_, après avoir quitté le journal pour
entrer à _l'Éteignoir_, qui lui offrait une augmentation d'un dollar par
semaine, venait de perdre sa situation pour avoir manqué une primeur
sensationnelle: le maire de Montréal, pris d'une colique subite, obligé
d'interrompre la séance du conseil municipal et de se faire conduire
chez lui en toute hâte, redoutant une attaque de choléra, les journaux
annonçant depuis quelque temps que ce terrible fléau faisait des ravages
épouvantables en Russie. Le pauvre garçon se désolait, sans ressources
et ayant sa nombreuse famille à nourrir, lorsque, par hasard, il entra
au bureau du _Dimanche_, au moment où les deux amis se demandaient où
ils pourraient trouver un homme de confiance pour prendre charge du
journal pendant qu'ils iraient appuyer leurs candidats et préparer sur
place les comptes-rendus des assemblées politiques. Ils n'auraient pu
trouver mieux que ce trop modeste mais intelligent et honnête
journaliste. On le mit tout de suite au courant de ses nouvelles
fonctions. Le lendemain Paul Mirot partait pour le comté de Bellemarie,
tandis que Jacques Vaillant se disposait à aller combattre tour à tour,
aux côté de Marcel Lebon, contre le notaire Pardevant, et du candidat
Charbonneau, contre Prudent Poirier.
La première assemblée de cette mémorable campagne, dans le comté de
Bellemarie, eut lieu à Mamelmont. On était venu même des comtés voisins
pour entendre la discussion, car on s'attendait à une belle joute
oratoire entre l'honorable Vaillant, ancien ministre des Terres de la
Couronne, et l'honorable Troussebelle, conseiller législatif, qui
étaient tous deux de redoutables tribuns, quoique de genres différents.
Autant le premier en imposait par sa mâle éloquence, sa logique serrée,
son geste énergique, autant le second était insinuant, perfide, habile
dans l'art de dénaturer les faits et de faire appel aux préjugés
populaires. Le temps était beau, sans la moindre brise, les orateurs
pouvaient se faire entendre de tout le monde du haut du perron du
magasin Carignan & Désourdis, malgré la foule immense qui couvrait la
place de l'église. L'oncle Batèche eut l'honneur d'être désigné à la
présidence de l'assemblée.
Ce fut l'honorable Troussebelle qui parla le premier. Il commença par
faire l'éloge de Boniface Sarrasin, un _self made man_, un homme de
_basse classe_ qui avait su, par son labeur incessant et son
intelligence du commerce, se créer une vieillesse heureuse, tout en
rêvant de consacrer ses loisirs au bien du pays. Puis il loua le savoir
et le talent de celui qui lui avait succédé, pour peu de temps, au
ministère. On fondait sur lui de belles espérances. Malheureusement, cet
homme orgueilleux et sans doute dominé par des influences néfastes, dans
son désir de monter plus haut, de jouer le rôle de dictateur, avait
trahi ses compatriotes pour s'attirer les bonnes grâces des anglais. Il
s'était même attaqué à nos saints évêques, à nos admirables institutions
religieuses, aux bonnes soeurs, aux doux frères et aux dignes prêtres de
nos communautés enseignantes et de nos collèges qui se dévouent pour
l'éducation de la jeunesse canadienne-française et catholique. Cet
homme, à la Chambre, dans les réunions publiques et dans son journal _Le
Flambeau_, d'exécrable mémoire, avait poussé l'audace jusqu'à réclamer
plus d'anglais et moins de latin dans nos maisons d'éducation. C'était
là un crime abominable. Ce renégat de sa race ne méritait pas d'être le
mandataire des braves gens du comté de Bellemarie, fidèles aux
traditions de foi de leurs ancêtres, fiers d'être canadiens-français et
catholiques, de faire partie de cette nationalité à part dans le
Dominion du Canada, faisant l'admiration de l'univers entier par sa
supériorité intellectuelle et morale. C'est en nous laissant guider
aveuglément par notre incomparable clergé, dit-il, c'est en conservant
les vieilles coutumes de nos ancêtres, tout en fermant l'oreille aux
suggestions dangereuses des esprits progressistes, que nous conserverons
cette vertu nationale, enviée de tous les peuples de la terre. Et
surtout, pas de pacte avec l'anglais protestant, franc-maçon, ennemi
juré de Notre Saint Père le Pape. Les anglais ne seraient rien sans
nous, dans ce pays; c'est nous qui les avons sauvés en maintes
occasions; et si l'Angleterre perdait la province de Québec, ce serait
le commencement de sa décadence. Profitons des avantages que cette
situation exceptionnelle nous offre pour combattre l'anglais et le
forcer à capituler. C'est en élevant à la députation des hommes
d'affaires et des patriotes comme Boniface Sarrasin, et honnête et
humble serviteur de la religion et de la patrie, que les
canadiens-français deviendront les maîtres du Canada, qui sait,
peut-être de l'empire britannique tout entier, qu'ils s'empareront des
places et des richesses trop longtemps accaparées par les anglais.
Malgré la perfidie de l'attaque et l'odieux des accusations portées
contre lui par l'ancien député de la division Saint-Jean-Baptiste,
l'honorable Vaillant s'avança, calme et souriant, pour lui répondre. Il
était confiant dans la fidélité braves amis de Bellemarie et dans
l'ascendant que son éloquence de tribun populaire exerçait sur les
foules. Il reprit la [Illustration] question, au point où son adversaire
l'avait abandonnée et compara Troussebelle au Tentateur transportant le
Christ sur la montagne et lui offrant, s'il voulait l'adorer, les
immenses royaumes s'étendant à ses pieds. Autant le diable avait employé
d'artifices pour séduire le Maître, autant cet homme s'était montré
hypocrite, menteur et déloyal en essayant de soulever les préjugés
religieux et les haines de race au profit de son candidat. L'honorable
conseiller législatif, dit-il, a prêché la guerre sainte, voulant
exterminer les anglais, puis s'emparer de l'Angleterre. Il rougirait de
répéter de semblables absurdités ailleurs qu'à la campagne où ces propos
en l'air se perdent dans le vent qui passe. Si l'anglais nous porte
ombrage, il n'y a qu'un moyen de lutter d'égal à égal avec lui, quelle
que soit la condition sociale dans laquelle nous somme placés: une
éducation plus pratique et plus conforme aux besoins de notre époque.
C'est le but vers lequel tendent ceux que demandent des réformes
scolaires. Il faut que le contrôle de l'éducation soit placé entre les
mains de personnes responsables au peuple et parfaitement au courant de
la situation économique du pays. Il faut séparer l'instruction
religieuse de l'instruction proprement dite, c'est-à-dire, de cette
instruction non seulement nécessaire à l'homme pour gagner son pain
quotidien, mais en même temps indispensable à une race qui--surtout dans
un pays comme le nôtre--vit à côté d'autres races, pour conserver son
prestige et aspirer aux destinées auxquelles elle a droit. La religion,
quand on n'y mêle pas de politique, a un tout autre but, un but
essentiellement spirituel: celui d'élever les âmes vers la Divinité pour
la conquête d'un royaume qui n'est pas de ce monde. Qu'on enseigne le
catéchisme, très bien! Que l'on consacre quelques heures à de pieuses
lectures ou à la prière, personne n'y voit d'inconvénient. Mais si
l'enfant n'apprend que le catéchisme et si l'homme ne sait que prier,
sans armes et sans ressources pour les luttes de l'existence, il
deviendra une proie facile de la misère et l'esclave de ceux qui, mieux
avisés, ont compris que Dieu a donné à la créature humaine
l'intelligence et la raison pour qu'elle en fit usage en pénétrant les
secrets de la nature et en jouissant des biens de la terre. Laissons à
chacun sa liberté de croyance et contentons-nous d'être des hommes
honnêtes et sincères, ne cherchant que le bien et la justice, non pour
une classe privilégiée, mais pour tous.
L'ancien ministre des Terres de la Couronne eut la générosité d'ignorer
Boniface Sarrasin. Cet homme n'était que l'instrument inconscient de ses
ennemis, il crut plus digne de sa part de ne pas descendre jusqu'à lui.
En terminant, il ajouta qu'il remettait avec la plus entière confiance,
son sort entre les mains des braves électeurs du comté de Bellemarie,
qui ne s'en laisseraient pas imposer par l'attitude dévote et les gestes
scandalisés du trop fameux comédien chargé de la direction de la lutte
sans merci qu'on avait décidé de lui faire.
L'orateur fut chaleureusement applaudi. L'assemblée était conquise.
Vaillant venait de remporter un nouveau triomphe.
On voulait entendre le candidat du comté, parce qu'un candidat muet,
dans la province de Québec, ça ne s'est jamais vu. Il faut dire quelque
chose, n'importe quoi, des bêtises. Boniface Sarrasin ne connaissait que
le commerce de la volaille, il en parla. Mais un farceur, dans
l'assemblée, l'apostropha:
--Parle donc politique, gros pansu!
Cette interruption détermina l'orateur à résumer son programme politique
en quelques paroles _bien senties_. Il s'écria:
--Messieurs, c'est un homme comme vous autres, qui s'présente
aujourd'hui, un homme qui a élevé des cochons comme vous autres. J'sus
contre l'instruction publique. Y'a trop d'gens instruits, c'est pour ça
qu'le foin s'vend pas plus cher. Si vous m'élisez, j'voterai _tejours_
pour les bonnes mesures.
Paul Mirot, obligé de répondre à cet éloquent discours, voyant tout le
monde en belle humeur, continua la plaisanterie. Il dit qu'il n'avait
pas l'intention de demander au nommé Sarrasin combien il avait élevé de
cochons au cours de sa brillante carrière, pas plus que de mettre en
doute sa compétence dans la direction d'une basse-cour, parce que cela
n'avait aucun rapport avec les devoirs d'un député, collaborant à
l'administration des affaires publiques et à la confection des lois.
Puis, il s'appliqua à démontrer plaisamment à ses auditeurs ce qui
arriverait s'ils élisaient cet homme aussi ignorant que piètre orateur.
La Chambre était déjà trop encombrée de ces nullités ne sachant remplir
leur siège qu'en s'asseyant dessus, sans jamais desserrer les lèvres
tout le temps que durait la session. On citait, entre autres, le fameux
Prudent Poirier, le député de la division Sainte-Cunégonde, qui, au
cours du dernier Parlement, n'avait jamais ouvert la bouche que pour
dire à son voisin, un irlandais: _Come have a drink!_ C'est ce même
député qui répondait un jour à un de ses électeurs menacé de cour
d'assises, que le grand jury pouvait rendre un verdict de quatre
manières différentes: _True Bill, No Bill, Buffalo Bill_ et _Automo
Bill_. C'est d'une façon aussi stupide que répondrait le gros Boniface,
si on lui demandait un renseignement dans un cas semblable. Et, comment
supposer qu'un Sarrasin ou un Poirier, le premier bon tout au plus pour
la _galette_, le second excellent pour les poires, puisse toujours voter
en faveur des bonnes mesures, puisque ni l'un ni l'autre n'était en état
de comprendre les projets de loi soumis à la Chambre. De tels députés
sont non seulement inutiles, mais deviennent quelquefois dangereux. Et
il en donna un exemple des plus récents. Le vertueux conseiller
législatif dont vous avez admiré comme moi la piété, il y a un instant,
dit-il, lorsqu'il était ministre, ressemblait quelque peu à ces dévotes
confondant--oh! bien involontairement--leur amour de Dieu avec l'amour
humain, c'est-à-dire que sa main droite, toujours levée vers le ciel,
s'efforçait d'ignorer ce que faisait sa main gauche, abaissée derrière
son dos et recevant des gratifications pour ses complaisances. Or, une
puissante compagnie de Montréal avait chargé l'honorable Troussebelle,
non sans lui avoir mis quelque chose dans la main gauche, de combattre
devant la législature un projet de loi présenté par une compagnie rivale
pour obtenir certains privilèges, établissant ainsi une concurrence
équitable dont le public en général, et la classe ouvrière, en
particulier devaient profiter. Prudent Poirier, car c'est encore du
député de Sainte-Cunégonde qu'il s'agit, quand le projet de loi vint
devant la Chambre, ne prêta qu'une attention fort distraite au débat qui
s'en suivit, n'y comprenant rien du tout. Ce n'est que lorsque le
ministre vendu s'écria, avec un beau geste d'indignation: "C'est une
épée de Damoclès que l'on veut suspendre au-dessus de nos têtes", que le
Poirier fut brusquement secoué de sa somnolence habituelle. Le sentiment
de la conservation lui donna du courage, et regardant les statues
symboliques dominant l'enceinte parlementaire, il dit, d'une voix mal
assurée: "Monsieur le ministre a raison, il ne faut pas donner d'épée
aux dames en glaise suspendues sur nos têtes". Ce fut un succès, toute
la chambre éclata de rire. Mais Prudent Poirier représentant une
division essentiellement ouvrière, vota contre l'intérêt de ses
électeurs.
De tous côtés, on cria: _Hourrah pour la dame en glaise!--Hourrah pour
le p'tit Mirot!--Hourrah pour notre député!_
L'honorable Troussebelle s'était réservé dix minutes de réplique, mais
il lui fut impossible de se faire entendre. On l'appela _vendu_ et il
dut se retirer sous les huées de la foule.
La campagne électorale débutait bien. Dans les autres paroisses du
comté, l'honorable Vaillant et ses amis conservèrent l'avantage sur leur
adversaires. Mais le jour de l'appel nominal des candidats à
Saint-Innocent, chef-lieu du comté, il se fit un revirement d'opinion.
Les professeurs du Collège où Jacques et Paul avaient fait leurs études,
s'étaient déclarés ouvertement contre l'ancien ministre des Terres de la
Couronne, le considérant comme un ennemi de leur maison d'éducation. De
plus, la veille, qui était un dimanche, plusieurs curés des paroisses du
comté de Bellemarie, du haut de la chaire, avaient parlé des oeuvres
abominables et impies pervertissant la vieille Europe, et prédit des
malheurs incalculables pour le Canada si les fidèles aveuglés,
dédaignant les conseils de leurs sages pasteurs, votaient en faveur
d'hommes perfides dissimulant sous de prétendues idées de liberté et de
progrès, leur haine contre l'Église et ses institutions gardiennes de la
foi et des traditions nationales des canadiens-français. Ces hommes
[Illustration] ne pouvaient être que les émissaires de puissances
sataniques rêvant d'enserrer dans leurs griffes immonde les descendants
des héros de la Nouvelle-France, pour les plonger dans un océan de feu
où il n'y aurait que pleurs et grincements de dents durant toute
l'éternité. L'allusion était claire, personne ne s'y trompa. Les âmes
soumises et craignant l'enfer, qui étaient pour Vaillant, se tournèrent
contre lui. Ceux qui manifestèrent quelque hésitation, furent vite
circonvenus par leurs pieuses épouses.
L'honorable Troussebelle et ses amis sûrs qu'ils étaient maintenant les
plus forts ne mirent plus de bornes à leur fureur contre l'ancien député
du comté, dont ils voulaient empêcher la réélection. Le docteur
Montretout était arrivé de la veille à Saint-Innocent, chargé de
munitions de guerre, c'est-à-dire de dollars puisés dans la caisse
électorale mise à la disposition des amis de la bonne cause. Durant les
dernier huit jours au cours desquels devait se décider le sort des
candidats, il avait reçu instruction de corrompre tous ceux qui se
montraient indécis dans leur choix, _sur la clôture_, selon le terme
consacré. Solyme Lafarce, toujours en grande faveur au _Populiste_,
l'accompagnait, ainsi qu'Antoine Débouté, embauché par _l'Éteignoir_,
après avoir eu maille à partir avec Jean-Baptiste Latrimouille, à cause
de son incurable paresse. La colique constante dont souffrait Débouté,
ennemie irréductible de son esprit juridique, le rendait presque
inoffensif. Mais il n'en était pas ainsi de Lafarce, cherchant sans
cesse la sensation et le scandale.
Dans la division Saint-Jean-Baptiste, à Montréal, l'amant de coeur de la
plantureuse May, avait préparé des coups pendables contre la candidature
de Marcel Lebon. C'est lui, par exemple, qui eut l'idée d'expédier à
tous les électeurs de la division un numéro de _La fleur de Lys_, dans
lequel Pierre Ledoux fulminait contre la franc-maçonnerie, après avoir
écrit au bas de l'article, au crayon bleu, le nom de l'ancien rédacteur
en chef du _Populiste_, avec cette note explicative: _On dit qu'il en
est_. Les cabaleurs réactionnaires, et surtout _Paladins de la Province
de Québec_, prenant une part active dans cette élection, s'étaient
emparés de la chose et, par ce moyen, faisaient une lâche cabale en
faveur de leur vénérable ami le notaire Pardevant, payant des messes
dans toutes les églises pour le succès de sa candidature.
Paul Mirot se douta tout de suite, en apercevant Lafarce dans la foule,
qu'il n'était pas venu pour rien à Saint-Innocent. Il lui fallait à tout
prix un compte-rendu sensationnel de l'assemblée de l'après-midi. Les
évènements, qu'il aida autant qu'il put, le servirent à souhait.
Après la proclamation des candidats mis en nomination par
l'officier-rapporteur, à deux heures précises, l'assemblée commença.
L'honorable Vaillant, d'après les conventions acceptées de part et
d'autre, devait parler le premier, ce jour-là. La noblesse de son
maintien, sa parole sincère et éloquente en imposèrent quand même à la
foule qui lui était en majorité hostile. Quand il se retira après avoir
annoncé qu'il se réservait le privilège de répondre aux attaques de ses
adversaires lorsqu'il les aurait entendues, des applaudissements assez
nombreux soulignèrent ses dernières paroles.
L'honorable conseiller législatif, comme d'habitude, pontifia et rappela
les enseignements de l'Église, les encycliques du Souverain Pontife sur
les idées modernes. Il noircit autant qu'il put le caractère de Vaillant
et lui attribua des projets diaboliques. C'était un socialiste, sinon un
anarchiste, n'osant encore montrer ses couleurs. Ce qu'il ne disait pas,
cet homme le pensait. Gare aux électeurs s'ils ne voulaient subir le
joug du protestantisme et de l'Angleterre. Et le bon apôtre, qui
ricanait dans les poils rares de sa barbe décolorée, termina sa harangue
en conseillant à ses auditeurs d'aller demander au Pape ce qu'il pensait
de l'ancien directeur du _Flambeau_, ce vieillard auguste, que cet homme
néfaste, qui sollicitait de nouveau leurs suffrages, avait fait tant de
fois pleurer.
Tout le monde trembla d'épouvante.
Lorsque Paul Mirot, répondant au boniment invariable de Boniface
Sarrasin voulut, comme dans les assemblées précédentes, amuser le public
au dépens du candidat des bonnes mesures, il ne rencontra que de la
froideur au lieu de récolter des applaudissements. Toutes le figures
demeuraient graves et inquiètes.
Les amis du candidat Sarrasin avaient réservé au docteur Montretout le
côté malpropre de la discussion. Il s'acquitta consciencieusement de
cette tâche. De l'honorable Vaillant, dont la vie privée état
inattaquable, ne pouvant rien dire, il s'en prit à sa famille. Il parla
d'abord de son fils, qui avait épousé une américaine dévergondée, une
protestante sans pudeur, dont l'oncle millionnaire faisait une vie
scandaleuse à New-York. Puis il fit allusion à Simone, nièce de l'ancien
ministre, prétendant que de mauvais bruits couraient sur son compte,
bruits auxquels n'était pas étranger le jeune journaliste, sans
expérience et sans cervelle, qui combattait pour Vaillant, et qu'on
venait d'entendre insulter tous les braves citoyens de Saint-Innocent,
en essayant de ridiculiser l'un des leurs dans la personne de Boniface
Sarrasin, le futur député du comté de Bellemarie.
Mirot, au comble de l'indignation, interrompit l'orateur en lui disant:
_Taisez-vous, misérable cocu!_