La session de la législature provinciale, après l'élévation du député de
Bellemarie au poste de ministre des Terres de la Couronne, fut longue et
orageuse. Le gouvernement, qui avait eu jusque là le tort de faire trop
de concessions à ses ennemis, dans l'espoir de se concilier leurs bonnes
grâces, voulant accomplir les réformes inscrites dans son programme, se
vit attaqué de toutes parts. Le parti avancé sur lequel s'appuyait le
ministère, soutenu par les organisations ouvrières réclamant des lois
plus équitables et plus d'instruction, se refusait à tout compromis avec
les exploiteurs de préjugés séculaires, sustentés par les gros
financiers et les pêcheurs en eau trouble, gens fort respectés,
s'enrichissant de la sueur du peuple. Pendant que les uns reprochaient
au gouvernement d'agir avec trop de prudence et de lenteur, les autres
accusaient la députation ministérielle de faire le jeu des ennemis de
l'Église, travaillant à démolir nos admirables institutions nationales,
agitaient même devant le public pusillanime et crédule l'épouvantail du
socialisme et de l'anarchie.
Dans une réunion de cabinet, on décida d'abord d'engager franchement la
bataille contre l'opposition, qui prêchait la guerre sainte. Le ministre
Vaillant fut chargé de diriger les premières escarmouches. Aussitôt, il
se jeta dans la mêlée avec l'impétuosité d'un homme énergique et sincère
dans ses convictions. Sa logique inattaquable et son éloquence
entraînante eurent bientôt raison des arguments de ses adversaires. Il
profita de son triomphe pour affirmer les droits de l'état en matière
d'éducation et préconiser, en même temps, une législation garantissant
plus de liberté et plus de justice à tous les citoyens que, riche ou
pauvres, grands ou petits, catholiques, protestants ou libres-penseurs
devaient être tous égaux devant la loi. Les feuilles dévotes firent
grand bruit autour du débat fameux, tandis que les organes ministériels,
redoutant de se compromettre, n'osaient trop rien dire. Au Club
National, où Paul Mirot et Jacques Vaillant défendirent courageusement
l'attitude du ministre, on commençait à trembler. Quelques
manifestations, habilement organisées à droite et à gauche, et dont on
exagéra l'importance, suffirent pour effrayer le troupeau sans
convictions, ceux qui ne considéraient que les avantages du pouvoir.
Il y eut une seconde réunion du cabinet, et malgré l'avis de Vaillant,
qui soutenait que la victoire était gagnée si le ministre se montrait
ferme et résolu, ses collègues se rallièrent à l'opinion de l'honorable
Troussebelle, pontifiant sans cesse depuis qu'il avait été nommé
conseiller législatif et ne cessant de poser au diplomate en prêchant la
conciliation de tous les intérêts et de tous les partis. Les élections
allaient avoir lieu l'année suivante, il fallait ménager tout le monde,
ne froisser aucune susceptibilité, pour s'assurer une majorité
considérable. Le ministre des terres qu'on avait poussé de l'avant, eut
beau prétendre qu'il n'était plus temps de reculer, que le gouvernement
serait battu aux prochaines élections, s'il mécontentait ses vrais
partisans, n'ayant rien à espérer des autres, désormais, on ne voulut
pas l'entendre. Ne pouvant répudier les déclarations qu'il avait faites
devant la Chambre, il comprit qu'on le sacrifiait. Aussi,
s'empressa-t-il de remettre sont portefeuille à son chef, pour aller
reprendre son siège de simple député.
Les journaux ministériels firent tomber sur le ministre déchu, la
responsabilité de l'agitation qui avait failli provoquer une crise
politique. Au _Populiste_, Pierre Ledoux, le reporter des nouvelles
édifiantes, jubilait; il paraissait plus sale de contentements et
ricanait maintenant, lui qui ne riait jamais, quant Jacques Vaillant,
contre lequel il nourrissait une haine sournoise, se permettait quelque
plaisanterie à son égard. Ce n'était plus le fils d'un ministre, et il
espérait qu'on le jetterait bientôt à la porte, en même temps que son
acolyte Mirot, tous deux étant trop pénétrés du déplorable esprit du
siècle pour ne pas compromettre le journal.
Des signes certains annonçaient, du reste, que les deux amis ne
moisiraient pas dans les bureaux du _Populiste_. Le gros Blaise Pistache
n'avait jamais pardonné à Paul Mirot le peu de cas qu'il faisait de ses
_coups de plume_ et se plaignait sans cesse de lui à l'administration,
appuyé par Jean-Baptiste Latrimouille, accusant ce jeune reporter
d'indiscipline et d'imbécillité, parce qu'il osait répondre aux injustes
réprimandes, au lieu de courber humblement le front. Quant à Jacques
Vaillant, c'était beaucoup plus grave, on insinuait dans les coins, à
tous ceux qui voulaient bien prêter l'oreille, qu'il appartenait à des
_société secrètes_, et tout le monde commençait à le regarder de
travers. L'événement se produisit encore plus tôt que ne l'avait prévu
_La Pucelle_, qui, pour en avoir été la cause, n'en ressentit pas moins
l'effet immédiat.
C'était le lendemain de la conférence de l'abbé Martinet, au Cercle de
Saint-Ignace, sur le modernisme, dont Ledoux avait été chargé faire le
compte-rendu. Le rédacteur des nouvelles édifiantes avait eu le soin de
glisser dans son élucubration, des allusions blessantes à l'adresse de
l'ancien ministre des Terres, au moyen de citations de Louis Veillot, ce
sophiste vénéré des esprits rétrogrades, parce qu'il fut un redoutable
ennemi du progrès. La méchanceté onctueuse de ces allusions blêmit la
figure de Jacques Vaillant, quand il eut sous les yeux la feuille
fraîchement imprimée du numéro du jour. D'un bond, il fut auprès de
l'auteur de cette goujaterie et, le saisissant à l'épaule, il lui
demanda, en cherchant à fixer son regard fuyant:
--C'est toi, petit Louis Veillot, qui à écrit cette saleté?
Pierre Ledoux se recula en grimaçant et répondit:
--C'est moi.
Il n'eut pas le temps d'éviter la gifle formidable qui le fit se sauver
en appelant au secours. Tout le monde accourut, le gros Pistache et
Jean-Baptiste Latrimouille les premiers, qui trouvèrent que c'était
_intolérable_, qu'il faillait en finir avec de pareils scandales. Paul
Mirot approuva hautement le geste de son ami et tous deux, prévenant un
renvoi certain, demandèrent leur congé. Un étudiant, qui avait raté tous
ses examens, et un jeune avocat sans causes, s'étant présentés pour
demander de l'emploi au journal, on les remplaça sur l'heure. Ce qui fit
dire au gérant de l'administration, un homme de chiffres, et pas autre
chose: _Des journalistes, y en a plein les rues!_
Deux mois plus tard, vers les onze heures du matin, par une fin de
semaine ensoleillée _Le Flambeau_, journal du samedi, à huit pages,
faisait son apparition dans la métropole. Au coin des rues, les petits
vendeurs de journaux criaient:
[Illustration] "_Le Flambeau!_ _Le Flambeau!_ Achetez _Le Flambeau_,
journal indépendant, littéraire et scientifique, interdit aux
imbéciles."
Tout le monde achetait _Le Flambeau_ Prudent Poirier le député de la
division Sainte-Cunégonde, se laissa même distancer par une beauté
provocante qu'il suivait, pour s'en procurer un exemplaire.
Le directeur-propriétaire du _Flambeau_ était le député de Bellemarie
qui, après la prorogation de la session provinciale, avait résolu de
fonder avec ses propres ressources et l'appui financier de quelques
amis, un journal qui instruirait le peuple, tout en défendant sa
personnalité et ses convictions contre les attaques perfides de ses
ennemis. Il avait eu l'avantage d'acheter à moitié prix, rue
Saint-Pierre, une petite imprimerie vendue par autorité de justice, et,
en quelques semaines, le journal fut organisé. Il s'était adjoint son
fils Jacques, et Mirot, pour diriger l'entreprise. L'ancien ministre des
Terres écrivait les articles politiques et ses deux rédacteurs faisaient
tout le reste de la besogne, à part la partie réservée aux
collaborateurs, qui étaient le peintre canadien Lajoie, le docteur
Dubreuil, jeune savant très estimé, le mutualiste Charbonneau, chef de
la Fédération Ouvrière, et le poète Beauparlant, chantant très bien les
beaux yeux des canadiennes. Une page était aussi consacrée à la
chronique féminine, confiée à mademoiselle Louise Franjeu, que
l'Université McGill avait fait venir de France, pour donner des cours de
littérature française.
Le premier mois, pour mettre _Le Flambeau_ sur un pied convenable, les
deux journalistes, obligés de voir à une infinité de détails à la fois,
travaillèrent pour ainsi dire, jour et nuit. Il fallut d'abord,
compléter le matériel d'atelier, voir à établir un bureau
d'administration avec comptable, agent d'annonces et solliciteur
d'abonnements, organiser un service de correspondants, puis donner au
journal sa forme définitive en classant la matière qui devait entrer
dans chaque page. Il y avait quarante colonnes à remplir par numéro, à
part les seize colonnes réservées aux annonces. La première page fut
consacrée aux articles politiques et aux échos et commentaires, la
seconde aux études littéraires, la troisième aux arts et aux sciences,
la quatrième aux questions intéressant particulièrement les femmes et
les jeunes filles, la cinquième, les dépêches étrangères, la sixième à
l'agriculture, la septième à la chronique ouvrière et aux nouvelles
concernant les conditions du travail dans tous les pays du monde, la
huitième aux faits-divers de la ville et de tous les endroits du pays.
Et lorsque tout fut réglé, que le rouage fonctionna régulièrement, la
tâche quotidienne, divisée méthodiquement, du lundi au samedi, resta
encore assez lourde. Cependant, ni Jacques ni Paul ne songèrent à se
plaindre de leurs fatigues, heureux d'être libérés de cette servitude
les obligeant, au _Populiste_, à n'être que des machines et non des
hommes.
Madame Laperle qui, depuis le mois de mai, avait abandonné son
appartement de la rue Saint-Hubert pour aller demeurer dans le quartier
anglais, rue Peel, où elle était libre de recevoir Paul Mirot aux heures
qui lui plaisaient, éprouva une grande joie à l'apparition du nouveau
journal, voyant dans cet heureux évènement le présage d'un brillant
avenir pour celui qu'elle avait soutenu de toute sa tendresse féminine
et dorloté comme un enfant, aux jours angoissants d'incertitude du
lendemain qu'il venait de traverser.
Jacques Vaillant ne devait pas tarder à éprouver, à son tour, la
félicité à la fois douce et réconfortante que procure aux êtres les
mieux trempés pour les luttes de la vie, la hantise de la femme aimée
présidant à tous vos travaux, vous accompagnant pas à pas dans le
va-et-vient journalier d'une existence active, avec qui vous causez dans
la solitude, en parlant pour elle et pour vous.
[Illustration]
Un jour, en venant au _Flambeau_ corriger les épreuves de sa page
féminine, mademoiselle Louise Franjeu amena avec elle Miss Flora
Marshall, une jeune américaine, étudiante à l'Université McGill, qu'elle
présenta à ses camarades en journalisme. C'était un belle fille, grande,
robuste comme la plupart des américaines, qui commencent de bonne heure
à la _Public School_ à faire de la _Physical Culture_. Elle avait de
beaux yeux bruns, aux éclairs d'or fauve, et un abondante chevelure d'un
blond ardent. Miss Marshall, à vingt-deux ans, en ressemblait en rien à
la vierge rougissante que chantent les poètes les lys mélancoliques et
des roses qui se fanent, mais, elle n'en était pas moins séduisante pour
cela. Sa franchise de langage et de manières, sa crânerie à aborder les
sujets les plus difficiles pour son sexe, sa façon de mépriser les
mensonges conventionnels pour considérer bravement les réalité de la
vie, autant que sa beauté, plurent à Jacques Vaillant. Dès cette
première rencontre, l'ami de Mirot et l'étudiante sympathisèrent
parfaitement.
[Illustration] Cette étudiante américaine aimait beaucoup mademoiselle
Franjeu et s'intéressait sérieusement au _Flambeau_. Elle voulait même
mettre de l'argent dans l'entreprise, en faisant appel à la générosité
d'_Uncle Jack_, vieux garçon noceur et millionnaire, de New-York, sans
cesse, selon le langage pittoresque de sa nièce, _in love_ avec des
_Stage Beauties_ au _Madison Square Garden_. Elle soumit son projet à
l'honorable Vaillant qui lui fit comprendre qu'il ne pouvait accepter
d'argent venant de l'étranger pour maintenir son journal. Ses ennemis
avaient déjà assez de prétextes pour le combattre sans leur fournir de
Nouvelles armes.
_Uncle Jack_, qui s'était enrichi par ses coups d'audace dans les
spéculations de bourse, constituait maintenant toute la famille de Miss
Marshall, et elle devait hériter plus tard de la fortune de cet oncle
millionnaire, qui, malgré ses coûteuses et fréquentes fredaines,
parvenait à peine à dépenser son revenu; Elle était née à Los Angeles,
Californie, dans ce paysage ensoleillé de la côte du Pacifique, dont
elle avait gardé le reflet dans ses yeux et les rayons d'or dans la
chevelure. Son père, le capitaine James Marshall, du _12th Regiment des
U.S. Rifles_, envoyé en garnison dans le Sud, avait épousé une superbe
créole qui lui donna, au bout d'une année de mariage, la petite Flora.
Dans ce merveilleux climat, quasi oriental, la fillette grandit en
liberté, courant les jambes nues sous les orangers. A seize ans, elle
était déjà complètement formée. C'est à cette époque de son adolescence
que son père, envoyé aux Philippines au début de la guerre
_Hispano-Américaine_, fut tué à la tête de sa compagnie. L'oncle Jack
Marshall recueillit la veuve et l'orpheline, qui n'avaient plus pour
vivre qu'une modeste pension de l'État. Lorsque sa mère mourut, emportée
en quelques jours par une pneumonie contracté dans l'humidité de cette
grande ville de fer et de ciment, à laquelle la créole, fleur des
climats chauds, ne put jamais s'habituer, Flora avait vingt ans. Comme
cette grande fille gênait parfois le millionnaire, grand amateur de beau
sexe, qui réunissait à sa somptueuse résidence de la _Fifth Avenue_, les
plus jolies actrices du _Madison Square Garden_, et quelques intimes, en
des banquets de _pie girls_, il l'envoya terminer ses études à
l'Université McGill, de Montréal, dont elle suivait les cours depuis
deux ans.
A quelque temps de là, les rédacteurs du _Flambeau_ furent invités à
accompagner les membres de la _Société des Chercheurs_, à la réserve
iroquoise de Caughnawaga, où ces messieurs, que la vue d'un vieux clou
couvert de rouille, qu'ils croient historique, fait tomber en extase, se
rendaient un dimanche, accompagnés de citoyens notables et de
journalistes, à la recherche de quelque trésor digne d'enrichir leur
modeste musée de ferraille. Paul Mirot amena madame Laperle, et Jacques
Vaillant accompagna mademoiselle Franjeu et Miss Marshall. L'américaine
était enchantée du voyage et, pour la taquiner, son grand admirateur lui
demanda:
--Vous n'avez pas peur des sauvages, charmante Miss?
Miss Marshall, ne saisissant pas l'allusion, que toute jeune fille
canadienne eut comprise pour avoir entendu dire dans sa famille que _les
sauvages_ avaient apporté un enfant à sa mère ou à sa voisine, répondit:
--Oh! _no_ J'ai vu le nègre qui voulait prendre mon amie.
Et elle raconta ses compagnons, avec une simplicité étonnante,
l'histoire du nègre qui voulait prendre son amie. La chose était arrivée
quelques mois avant son départ de Los Angeles, pour New-York. Les deux
jeunes filles se baignaient dans un ruisseau lorsqu'un nègre, venu du
Texas, d'où il s'était enfui après avoir fait subir les derniers
outrages à la femme d'un shériff, les surprit. Il les attendait, caché
sous les palmiers où elles avaient déposé leurs vêtements. C'est là
qu'il saisit son amie, comme une proie, et essaya de l'entraîner sous
bois. Alors, la vaillante Flora, ramassant une pierre, la lança de
toutes ses forces sur la tempe de l'immonde ravisseur, qui roula dans
l'herbe, assommé. Pour cet exploit, la courageuse jeune fille fut
décorée d'une médaille d'or par le maire Flannigan.
Jacques Vaillant pensa qu'une femme de cette trempe ne pourrait aimer
qu'un brave et il souhaita de trouver l'occasion d'accomplir, pour ses
beaux yeux, une action chevaleresque. Cette occasion se présenta plus
tôt qu'il ne l'espérait.
Les descendants de ces terribles guerriers, qui ne vivaient que de
massacres aux temps glorieux de la Nouvelle-France, s'étaient parés de
leurs ornements barbares en l'honneur des _visages pâles_ venus des
grand _wigwams_ de la métropole pour le admirer comme des bêtes
curieuses. Seul, dans l'oeil morne de l'iroquois vaincu, dompté, décimé
après plus de deux siècles de servitude, un éclair furtif provoqué par
l'envahissement de sa bourgade, rappelait la farouche vaillance du
scalpeur de chevelures. Ces sauvages, convertis au catholicisme,
subissaient d'ailleurs l'influence de leurs prêtre, qui les
entretenaient sans cesse du _grand Manitou_ et de la sainte iroquoise
Teckawita, dont le nom signifie: _celle qui s'avance en tâtonnant._
Monsieur le curé, accompagné de son vicaire, vint au devant des
distingués visiteurs et les conduisit à l'église où un choeur
d'iroquoises chanta un cantique édifiant. Jacques Vaillant compara ce
chant au miaulement de chattes, par les belles nuits d'été. Cette
modeste église, dominant le fleuve Saint-Laurent, possédait de
précieuses reliques, au dire du notaire Pardevant, le vénéré président
de la _société des Chercheurs_: un autel donné par le roi de France,
Louis XIV, et une cloche, cadeau du roi d'Angleterre, George III. Après
la messe, on se rendit sur la place du village où l'on assista aux
danses des guerriers déterrant la hache de guerre. Tous ces grands
corps, recouverts de peaux de bêtes, barbouillés de rouge et de noir,
empanachés de plumes, sautèrent et gesticulèrent durant une heure, sous
le commandement du chef de la tribu, qui portait le joli nom de
Koncharonkanématchega.
[Illustration]
C'est à ce moment que l'incident, auquel Jacques Vaillant devait être
redevable de la conquête du coeur de l'américaine, se produisit. Le
jeune homme fit remarquer à mademoiselle Franjeu et à Miss Marshall que
le notaire Pardevant se tenait entre le curé et son vicaire, prêt à se
cacher derrière leurs soutanes dans le cas où ces sauvages feraient mine
de vouloir le scalper. Pour montrer qu'elle était plus brave que le
président de la _Société des Chercheurs_, l'étudiante s'approcha d'un
iroquois, dont le nom signifiait _celui qui court plus vite que l'élan_,
et lui arracha quelques plumes de sa coiffure. Le sauvage saisit
brutalement la jeune fille par le poignet, mais Jacques lui fit aussitôt
lâcher prise en le saisissant à la gorge. Les deux ennemis se prirent à
bras-le-corps et roulèrent dans la poussière. Les autres iroquois,
indignés de voir qu'une blanche _squaw_ ait osé porter la main sur un de
leurs frères, s'élançaient, le tomahawk levé, lorsque le curé et son
vicaire arrêtèrent leur élan en faisant de grands gestes et en
prononçant des paroles qui firent s'abaisser aussitôt les redoutables
casse-têtes. Sur un signe du chef, quelques-uns des guerriers séparèrent
les combattants qui, heureusement n'avaient aucun mal. Miss Marshall
sauta au cou de son sauveur et l'embrassa devant tout le monde, ce qui
scandalisa à un tel point le notaire Pardevant, qu'il crut devoir
excuser la société dont il avait l'honneur d'être le président, d'avoir
permis à des gens de cette espèce de faire partie de l'excursion.
L'esprit troublé par la frayeur qu'il avait éprouvé, en même temps que
par la scène charmante comme une vieille estampe, dont il venait d'être
le témoin, le brave homme bafouilla et dit, en terminant sa courte
harangue: _Messieurs les membres du clergé, ainsi que les autres
sauvages, veuillez croire à ma plus sincère estime et reconnaissance
pour votre généreuse hospitalité_.
Le samedi suivant, dans le compte-rendu de l'excursion de la _Société
des Chercheurs_ à Caughnawaga, _Le Flambeau_ reproduisait textuellement
ces paroles du président, précédées de commentaires dénonçant sa lâcheté
et son manque de tact en cette occasion. Le journal fut immédiatement
poursuivi devant la cour supérieure. Le notaire Pardevant réclamait deux
mille dollars de dommages-intérêts, le tribunal lui en accorda cent. Les
frais de justice s'élevant à quatre cents, _Le Flambeau_ dut payer cinq
cents dollars pour avoir dit la vérité. Le savant juge, dans ses
_considérant_ admit que la liberté de presse n'existait pas au Canada;
il alla même plus loin et posa en principe que cette liberté ne pouvait
exister dans un pays soucieux du maintien des traditions, basées sur la
reconnaissance de la hiérarchie sociale et le respect de l'autorité
religieuse et civile. Le notaire Pardevant était, du reste, un homme
considéré et considérable, d'une conduite exemplaire. Il avait épousé
les quatre soeurs, les trois premières avaient déserté sa tendresse pour
un monde meilleur; la dernière âgée de dix-huit ans à peine, subissait
le prestige de sa tête grisonnante.
Dans les milieux réactionnaires, _Le Flambeau_ fut aussitôt dénoncé avec
violence. Tous ceux qui n'avaient pas la conscience nette, tous les
trafiquants de vertu, toutes les nullités se prélassant dans des
sinécures ou sollicitant les faveurs des puissants, se liguèrent contre
le _mauvais journal_. _l'Éteignoir_ et le _Populiste_ se disputèrent
l'honneur de porter les plus rudes coups à l'audacieux confrère. Pierre
Ledoux quitta le _Populiste_ pour fonder une petite feuille en
opposition à l'organe du député de Bellemarie, qu'il appela _La fleur de
Lys_ à cause de ses idées _Bourboniennes_. Il fut remplacé au
_Populiste_, par Solyme Lafarce, en mauvaise intelligence depuis
quelques mois, avec _l'Éteignoir_. Et ce ne fut pas plus malin que cela.
La lutte s'engagea à propos d'une campagne entreprise dans les journaux
contre le _Théâtre Moderne_, qui avait mis à l'affiche une pièce jugée
mauvaise par les censeurs. Ce n'était du reste qu'un prétexte, car
depuis des mois on faisait une propagande secrète contre ce théâtre,
dans les familles. Ce que l'on redoutait dans les pièces données par ce
théâtre, c'était l'esprit, et, davantage encore, l'idée humanitaire
montrant les abus, proclamant les droits égaux des individualités,
obscures ou puissantes, aux joies de la vie, en vertu du grand principe
de solidarité humaine. La direction du _Théâtre Moderne_ essayait de
faire bonne contenance, mais la recette diminuant chaque soir, on
prévoyait d'avance qu'il faudrait abandonner la partie. _Le Flambeau_,
sans hésiter, prit la défense de ce théâtre. Paul Mirot, qui rédigeait
la chronique théâtrale, représenta à ses lecteurs tout le bien que
pouvait faire un théâtre de ce genre parmi la population
canadienne-française, à laquelle on reprochait souvent, non sans raison,
d'être par trop encline à s'angliciser et même à s'américaniser. Il
démontrait la mauvaise foi de ceux qui accusaient d'immoralité, des
oeuvres de maîtres interprétées par les artistes du _Théâtre Moderne_. A
tous ces arguments, Pierre Ledoux répondit par des anathèmes.
[Illustration] Les articles de Paul Mirot, en réponse à _La fleur de Lys_
firent sensation: on en causait dans les salons et dans la rue. Un jour
que le jeune rédacteur du _Le Flambeau_ passait rue Saint-Jacques, il
aperçut le notaire Pardevant causant avec Solyme Lafarce de la grave
question du jour. Ce reporter ivrogne et pourvoyeur de prostituée,
assurait au gros notaire, qu'il tenait de source certaine que le
_Théâtre Moderne_ était soutenu par les francs-maçons de France, dans le
but de détruire la foi catholique au Canada. Cette rumeur sensationnelle
parut dans le _Populiste_ le lendemain. _L'Éteignoir_, qui avait eu la
primeur de la fameuse affaire Poirot, cette fois était devancé par son
rival quotidien. Immédiatement, ces deux journaux à sensation se
disputèrent les services de Solyme Lafarce, à coups de dollars.
[Illustration]
Madame Laperle et Miss Marshall s'étaient connues lors de l'excursion à
Caughnawaga, et, depuis, étaient devenues les meilleures amies du monde.
Par un heureux hasard, l'américaine demeurait rue Peel, à quelques
portes du petit rez-de-chaussée occupé par Simone. Deux ou trois fois la
semaine, Jacques Vaillant, se prévalant de ses liens de parenté avec la
jolie veuve allait passer la soirée chez-elle, en compagnie de Paul
Mirot, et y rencontrait invariablement la séduisante Flora, qu'il allait
reconduire jusqu'à sa porte après la soirée. C'est ainsi qu'ils
apprirent à se connaître davantage. Et un soir, ils se fiancèrent, tout
simplement, à l'américaine, devant la maison qu'habitait l'étudiante.
Trois semaines plus tard, Jacques Vaillant, journaliste, épousait Miss
Flora Marshall, étudiante, non sans avoir obtenu le consentement
d'_Uncle Jack_, d'une part, et de l'honorable Vaillant, d'autre part. La
gentille épousée avait placé sur sa poitrine, pour la circonstance, la
décoration qu'elle tenait du maire Flannigan. Dans la chambre nuptiale,
le soir, elle enleva cette médaille qu'elle enferma dans un coffret
d'argent. Elle ne voulait pas que cet emblème de vaillance put lui
inspirer des velléités de révolte, car elle désirait être vaincue
maintenant.
L'ancien ministre des Terres était presque aussi enchanté de sa
belle-fille que son fils de sa femme. L'américaine, _annexée_ maintenant
de la plus agréable façon du monde, le payait de retour, du reste, car
elle admirait sincèrement avec toute la franchise de son âme yankee,
cette intelligente figure d'apôtre de la liberté, donc la mâle énergie
se rehaussait d'une grande bonté de coeur et d'une exquise délicatesse
de manières et de sentiments.
Tous les jours la jeune femme venait passer quelques heures au
_Flambeau_ et quand son beau-père était là, elle causait politique avec
lui. Souvent, ils discutaient amicalement ensemble des avantages et des
inconvénients des institutions américaines, des qualités et des défauts
de ce peuple actif, entreprenant et hardi, en train d'étendre son
influence dans l'univers entier. Le député de Bellemarie admettait que
le véritable esprit américain tendait de plus en plus à la réalisation
de cet idéal de fraternité rêvé par les philosophes humanitaires, en
accueillant dans la nation sur le même pied d'égalité, les individus de
toutes les races et de toutes les croyances, les unifiant pour ainsi
dire, à l'ombre du drapeau étoilé, dans le commerce de la vie
journalière et à l'école publique, donnant à chacun indifféremment, une
éducation virile et pratique, créant des hommes libres capables de
comprendre et de s'assibiler tous les progrès. De son côté, la fille du
brave capitaine Marshall admettait que les lois de son pays n'étaient
pas encore parfaites, que les trusts monstrueux, organisés sous l'oeil
bienveillant des législateurs, devenaient chaque jour une puissance de
plus en plus tyrannique et onéreuse pour la grande majorité des
citoyens, que l'adoration du dieu Dollar, dépassant les bornes
raisonnables, détruisait tout autre sentiment parmi cette aristocratie
de l'argent dont les membres se disputaient le haut du pavé à coups de
millions. Et l'on finissait toujours par se mettre d'accord sur ce point
que la constitution américaine était, quand même, la plus équitable,
celle qui garantissait la plus grande somme de liberté au peuple,
indépendamment des abus qui pouvaient résulter de son application.
Un jour que les journaux au service de ses ennemis l'avaient plus
violemment attaqué que d'habitude, le traitant de conspirateur et de
traître à sa race, à propos de son dernier article sur la nécessité
d'enseigner plus d'anglais et moins de grec et de latin dans nos
collèges classiques, l'honorable Vaillant perdit son calme habituel et
eut un geste de colère. Il froissa la feuille qu'il venait de lire et la
jeta à ses pieds en prononçant, d'une voix sourde: _Les misérables!_ A
ce moment l'américaine, qui venait chercher son mari, arrivait. Elle eut
le temps d'entrevoir le geste et de saisir l'expression de l'homme
politique calomnié, à qui elle s'empressa d'aller tendre la main:
--J'ai lu la saleté dans le tramway. _You have all my sympathy!_
Le directeur du _Flambeau_, ayant maîtrisé ce mouvement d'humeur, lui
répondit en souriant:
--Merci, mon enfant, ce n'est rien. Il faut s'attendre à tout dans la
vie publique.
--Oh! si vous étiez un _american citizen_, vous deviendriez peut-être un
jour _President of the United States_.
--Je n'en demande pas tant. Après cela, il me faudrait aller au diable,
en Afrique, chasser l'hippopotame, comme monsieur Roosevelt.
--Vous plaisantez. Cependant, je crois que si le Canada était _under the
Spangled Banner_, vous auriez beaucoup plus de liberté.
--Vous avez peut-être raison. Mais, pour jouir de cette liberté, nous
canadiens-français, nous devrions nous fondre dans le grand tout de la
nation et non former un élément à part, tel que nous sommes sous le
régime colonial anglais. Autrement, notre situation ne changerait guère.
La politique de l'Angleterre à notre égard, de même que celle des
États-Unis à l'égard de nos compatriotes des états de l'est de la grande
république américaine, est semblable à celle que les romains adoptèrent
en Judée, après que leurs légions victorieuses eurent conquis le peuple
de Dieu. C'est-à-dire qu'on nous laisse nous dévorer entre nous. C'est
bien à tort que l'on fait un crime à Ponce Pilate d'avoir abandonné le
Christ aux mains de Caïphe, pour être jugé selon les lois juives. Ce
gouverneur ne faisait que se conformer aux instructions qu'il avait
reçues de César, de ne jamais se mêler des querelles entre juifs. Grâce
à cette politique, Rome n'avait rien à craindre d'Hérode ni des grands
prêtres se disputant les richesses et les honneurs, semant la discorde,
la haine, la trahison au sein de ce peuple naguère si glorieux de ses
traditions, oubliant sa servitude pour se détruire lui-même sous les
yeux du vainqueur. L'histoire se répète. Tous les esclavages sont le
résultat de l'exploitation des préjugés de la foule ignorante par ceux
qui abusent de leur autorité pour satisfaire leur esprit de domination
et leurs appétits démesurés. Sous le régime anglais, notre histoire a
plus d'un point de ressemblance avec celle des Israélites soumis à une
puissance étrangère. Nous nous vantons encore, dans nos fêtes de
Saint-Jean-Baptiste, d'être restés français, malgré les siècles qui nous
séparent de la France. Cela n'empêche que le sang qui coule aujourd'hui
dans nos veines s'est sensiblement refroidi et ne correspond plus au
sang chaud de généreux du républicain français. La France a marché vers
la lumière et le progrès. Nous, nous sommes restés ce qu'était le peuple
_taillable et corvéable à merci_ sous le règne des Bourbons paillards,
entourés d'une cours fastueuse et corrompue. Les libertés que
l'Angleterre nous a garanties, au prix du sang versé par les héros
excommuniés de mil huit cent trente-sept, nous en profitons trop souvent
pour satisfaire nos rancunes ou nos intérêts mesquins, ce qui diminue
chaque jour notre prestige au bénéfice des anglais s'emparant de tous
les postes avantageux, contrôlant le haut commerce, les grandes
entreprises financières et industrielles. C'est bien fait, puisque nous
nous contentons de suivre le mouton symbolique qui nous empêche
d'apercevoir le loup guettant dans l'ombre le moment opportun pour se
jeter sur sa proie.
--Oh! le loup va vous manger, comme dans la fable de monsieur
Lafontaine?
--J'en ai bien peur. Nous perdons tous les jours de l'influence en ce
pays. Les français n'émigrent guère chez-nous, et pour cause. On
favorise peu, du reste, cette immigration, de crainte que ces colons de
France, imbus des idées nouvelles, ne nous apprennent à penser, en un
mot, à devenir des hommes. D'un autre côté, de l'est à l'ouest, du nord
au sud, le Canada est envahi par les immigrants anglais, italiens,
irlandais, russes, polonais, juifs et même orientaux. Les américains
s'emparent de plus en plus des fertiles plaines de l'ouest. Et l'on peut
prédire, sans être prophète, que dans vingt-cinq ans, l'influence de
l'élément canadien-français dans le Dominion, aura diminué de moitié.
Alors, que nous restions sous la domination anglaise, que le Canada
devienne une nation indépendante, ou qu'il entre dans l'Union
Américaine, nous serons obligé d'abandonner notre politique d'isolement,
préconisée par des cerveaux mal équilibrés, pour compter avec le nombre,
avec la majorité des autres citoyens. C'est pourquoi je voudrais voir
mes compatriotes bénéficier d'un système d'éducation plus en rapport
avec les besoins actuels et les exigences futures auxquelles ils seront
appelés à faire face. Maintenant, si vous me demandez quel est, à mon
avis la solution la plus vraisemblable que l'avenir réserve à ce pays,
placé entre les trois alternatives que j'ai mentionnées il y a un
instant, je n'hésite pas à vous répondre qu'il me paraît impossible que
le Canada puisse se contenter toujours du régime colonial. Le temps
viendra ou la fameuse doctrine Munroe, proclamant que l'Amérique du nord
doit appartenir aux américains, s'imposera d'elle même à la faveur des
circonstances. Quand l'heure sera venue, sans donner au monde le
spectacle d'une guerre sanglante, sans crainte de catastrophes, de maux
imaginaires, nos hommes d'état discuteront avec les vôtres s'il vaut
mieux ajouter quelques étoiles au drapeau de l'Union ou former une
république indépendante, amie et alliée de la grande république dont
George Washington fut le père, Lafayette et Rochambeau, les parrains.
[Illustration]
La campagne de mensonges et de calomnies entreprise contre _Le Flambeau_
et son directeur, se poursuivit sans relâche et le journal, dénoncé
partout, commença à perdre des abonnés; plusieurs annonceurs, menacés
par leur clientèle bien pensante, durent refuser de renouveler leurs
contrats d'annonces. On parvenait, quand même, à tenir tête à l'orage et
à joindre les deux bouts, au prix d'un travail excessif et d'une
vigilance de tous les instants.
Jacques Vaillant, en pleine lune de miel, ne semblait pas se douter de
la gravité de la situation. Mais il n'en était pas ainsi de Paul Mirot,
qui commençait à s'alarmer, prévoyant qu'il faudrait abandonner dans un
avenir plus ou moins rapproché, l'oeuvre entreprise avec tant
d'enthousiasme. Il est vrai qu'il oubliait chaque soir, auprès de
Simone, les préoccupations de la journée et l'incertitude du lendemain.
Ceux qui n'ont pas connu la saveur des lèvres de la vraie femme, de la
femme qui aime et se donne toute entière dans un baiser, ceux-là, ne
sauront jamais que la liqueur la plus enivrante, le fruit le plus
savoureux, ne se trouve pas dans des plateaux d'argent ou des coupes de
cristal, mais dans cette fleur de chair qui s'entrouvre pour le sourire
ou pour la caresse, lorsqu'un tendre émoi fait battre le coeur féminin.
Durant de longues années, toute la vie même, des hommes ont conservé
l'impression toujours aussi intense des baisers semblables, survivant à
l'éloignement ou à la mort de celles qui les avaient donnés.
Après le mariage de son ami avec l'américaine, Paul Mirot, préoccupé de
l'avenir de Simone, voulut se prévaloir de cet exemple pour la faire
consentir à une union légitime, sinon nécessaire à leur amour, du moins
indispensable pour satisfaire aux exigences de la loi et de la société.
Dans leurs tête-à-tête les plus tendres, aux moments où l'on ne se
refuse rien, il amena à différentes reprises la conversation sur le
sujet. Mais invariablement elle lui répondit:
--Non, mon chéri, ce serait une folie que tu regretterais plus tard, et
je t'aime trop pour te mettre au pied ce boulet de l'union indissoluble,
qui entraverait ta marche vers l'avenir. Je t'en ai expliqué les raisons
avant de me donner à toi, ces raisons subsistent toujours puisque, au
lieu de rajeunir, je vieillis. Et peut-être que si nous nous sentions
enchaînés l'un à l'autre, nous ne nous aimerions plus du tout. Le titre
de mari, que je te donnerais, me ferait penser à l'autre. Et toi, avec
ton caractère ennemi de toute contrainte, de te savoir obligé de me
rester fidèle, ne songerais-tu pas à me tromper?
C'est en vain qu'il insistait.
A l'automne, un mois après l'ouverture de la saison des spectacles, le
_Théâtre Moderne_ fit faillite, ne pouvant résister à la guerre
sournoise que l'on continua à lui faire après la violente campagne de
presse dont ce théâtre avait été l'objet la saison précédente. Ce fut le
premier coup sérieux porté par le parti réactionnaire, organisé en
nombreuses congrégations, sociétés soi-disant patriotiques, associations
de jeunes gens, à ceux qui se dévouaient pour éclairer le peuple afin de
le libérer d'onéreuses servitudes.
On s'appliquait surtout à chauffer à blanc le fanatisme inconscient des
jeunes gens enrôlés dans _l'Association des Paladins de la Province de
Québec_, à tel point que bon nombre d'entre eux devenaient des espèces
d'illuminés, quelques-uns même, des fous dangereux. Un jour, trois ou
quatre _Paladins_ osèrent insulter mademoiselle Louise Franjeu, la
dévouée collaboratrice du _Flambeau_, qui revenait de donner son cours à
McGill. Heureusement que les insulteurs reçurent un châtiment immédiat.
Deux élèves de la vaillante française, deux athlètes de l'équipe de
_football_ de l'Université de la rue Sherbrooke, que les jeunes
fanatiques n'avaient pas remarqués, se jetèrent sur eux et les rossèrent
d'importance, leur mettant sur les yeux et le nez en marmelade,
l'auréole des martyrs de la foi.
Vers le mois de novembre, _Le Flambeau_ commença à enregistrer des
déficits. La circulation du journal avait diminué de moitié dans
l'espace de quelques mois, et le revenu des annonces baissait chaque
jour. On espérait, cependant, que ce ne serait qu'une crise passagère,
lorsqu'un évènement imprévu se produisit. Pierre Ledoux, dans _La fleur
de Lys_ dénonça une conspiration maçonnique épouvantable. Afin
d'impressionner l'opinion publique par des mots terrifiants, il parla de
secte infâme, de mécréants, de vampires, de suppôts de Satan portant au
front le signe de la Bête, et désigna comme faisant partie des loges
tous ceux qui revendiquaient le droit de raisonner et d'avoir des
opinions autres que les siennes. Dans un de ses plus fameux article, il
exprimait le regret qu'on ne puisse revenir aux temps si glorieux pour
l'Église où les libres-penseurs étaient condamnés à mourir dans les
supplices, regrets tout imprégnés de mansuétude et de charité
chrétienne, et il se consolait par cette non moins charitable pensée:
_Si nous ne pouvons plus brûler les hérétiques, il nous reste encore la
ressource de briser leur carrière, de leur enlever leurs moyens
d'existence, en un mot de les exterminer par la famine_. C'était
sublime!
Pour le personnel du _Flambeau_ il ne fit aucune exception: depuis le
directeur jusqu'au dernier des collaborateurs, tous y passèrent. Sans
l'affirmer catégoriquement, Pierre Ledoux insinua que des réunions
sataniques se tenaient dans l'édifice même du journal.
Un soir, un jeune _Paladin_ suivit Paul Mirot jusque chez Simone.
Quelques jours plus tard, Jacques Vaillant ayant oublié dans son bureau
un paquet que lui avait confié sa femme, retourna le chercher dans la
soirée et s'aperçut, rue Saint-Pierre, qu'un individu rasant les murs le
suivait à distance.
Le député de Bellemarie dédaigna, d'abord, de porter la moindre
attention à ces histoires à dormir debout, se refusant à croire qu'il y
eut des gens assez gobeurs pour prendre au sérieux les élucubrations
dont accouchait, dans chaque numéro de _La fleur de Lys_, le cerveau
détraqué du triste individu que Marcel Lebon lui avait un jour très
justement désigné comme _un ennemi de la race humaine_. Passé le temps
des loups-garous qui, selon la superstition populaire, n'étaient autres
que de pauvres malheureux changés en bêtes pour avoir omis de faire
leurs Pâques sept années durant. Cependant, ces appels au fanatisme
religieux finirent par émouvoir le troupeau des naïfs et des
pusillanimes par trop enclins, à cause de son éducation superstitieuse,
à croire à tout ce qui de près ou de loin ressemble à une puissance
occulte. En conséquence, les amis de l'ancien ministre des Terres,
surtout ceux qui avaient des intérêts dans _Le Flambeau_, comme le
financier Boissec, le supplièrent de réduire à néant, par une
déclaration formelle, les accusations portées contre lui et son
entourage. Il se rendit de bonne grâce à leur désir, et le vingt-quatre
novembre paraissait sous sa signature, un article cinglant les
hypocrites et les exploiteurs d'odieuses légendes. Il les accusait de
faire appel à la violence de vouloir soulever les préjugés de races et
le fanatisme religieux, de semer la haine et la discorde, au détriment
de leurs compatriotes, préférant voir périr la race française au Canada,
que de lui accorder la moindre liberté. Lui, n'était pas de cette école.
Il aimait mieux suivre la trace des grands hommes d'état qui ont fondé
les démocraties, des penseurs, des philosophes dont les oeuvres ont
contribué à rendre les hommes meilleurs, plus justes et plus fraternels
envers leurs semblables. Il revendiquait le droit de différer d'opinion
avec le clergé, quand il s'agissait d'affaires temporelles, et de
combattre son influence politique. Du reste, il n'y avait rien de secret
dans sa conduite, il agissait ouvertement, on pouvait le juger au grand
jour. Lui et ses dévoués collaborateurs avaient entrepris d'éclairer
leurs compatriotes, de les instruire de ce qu'on leur cachait avec tant
de soin, et ils ne faibliraient pas à leur tâche, parce qu'ils étaient
sincères et convaincus qu'ils défendaient des idées justes et
respectables.
Cet article mit le parti réactionnaire en révolution.
Le lendemain, dimanche, vingt-cinq novembre, il y eut grande réunion des
_Paladins de la Province de Québec_, à leur salle de la rue
Saint-Timothée, pour célébrer dignement la fête de cette vertueuse
Catherine d'Alexandrie, dont le savoir fut pour le moins égal à celui de
ces jeunes savants qui prétendaient sauver le monde une seconde fois en
le régénérant dans le Christ, sans comprendre ce que cela voulait dire.
Le notaire Pardevant, de la _Société des Chercheurs_, président
honoraire de l'association, Pierre Ledoux, le bourbonien, et un jeune
abbé, complètement ignorant des devoirs et des responsabilités du
citoyen, ayant à faire face en même temps aux besoins de la famille et
aux exigences de la vie sociale, furent les orateurs de la circonstance.
Tous trois, après s'être inspirés de l'exemple de la grande sainte dont,
chaque année, la jeunesse des écoles commémorait le martyre par des
réjouissances, dénoncèrent violemment les hommes publics et les journaux
qui tentaient de propager les idée néfastes, par trop répandues dans la
vieille Europe. Ils citèrent à ces jeunes têtes chaudes, comme modèles
de vertu et de piété, ces _Rois Soleils_ qui furent les contemporains de
nos ancêtres, pour leur représenter ensuite les détenteurs d'une
autorité usurpée aux Bourbons, sous les aspects les plus repoussants: ce
n'étaient que des renégats, des impies dédaignant les glorieuses
traditions de la France monarchique et reniant la foi de leurs pères.
L'abbé prédit à son auditoire, délirant d'enthousiasme, que le châtiment
du ciel n'allait pas tarder à s'appesantir sur tous ces réformateurs
diaboliques. Le notaire Pardevant annonça un tremblement de terre, des
inondations pour punir les prévaricateurs, et même une affreuse famine,
semblable à celle qui força les habitants de Mésopotamie, d'aller
acheter du blé en Égypte, où la pudeur du vertueux Joseph fut soumise à
une bien dure épreuve. Mais, ce fut Pierre Ledoux qui remporta le plus
gros succès. Il conseilla à ses jeunes amis d'organiser des
protestations publiques contre _Le Flambeau_ et son directeur, qui avait
eu l'audace, non seulement d'écrire, mais de publier un article
constituant une sanglante injure pour notre foi et nos traditions. De
toutes parts, dans la salle, on cria: "A bas Vaillant! A bas _Le
Flambeau!_ Vive _La fleur de Lys_."
Quand l'hiver canadien commence à la Sainte-Catherine, par une première
bordée de neige, la fête est complète. Ce jour-là, depuis le matin, la
neige n'avait cessé de tomber et Jacques Vaillant, accompagné de sa
jeune femme, suivis de Paul Mirot et de madame Laperle, vers les quatre
heures de l'après-midi, se promenaient joyeusement dans cette blancheur
qui tombait du ciel en flocons pressés et les enveloppait en
tourbillonnant, lorsqu'ils rencontrèrent Luc Daunais, le reporter de la
police au _Populiste_, et André Pichette, le reporter du sport. Les deux
rédacteurs du _Flambeau_ avait toujours conservé d'excellentes relations
avec ces deux braves garçons, un peu maniaques, mais gentils et
obligeants pour leurs confrères. Luc Daunais s'empressa de leur raconter
ce qui venait de se passer à la réunion des _Paladins de la Province de
Québec_, où il avait été envoyé par Jean-Baptiste Latrimouille, pour
représenter _Populiste_. André Pichette, qui l'accompagnait par
désoeuvrement, confirma les paroles de son compagnon. Le reporter de la
police s'offrit de prévenir l'autorité municipale de la manifestation
que l'on préparait pour le lendemain, tandis que le reporter du sport,
toujours orgueilleux de sa force peu commune, se mit à la disposition de
ses anciens camarades dans le cas où ils voudraient jouir du spectacle
de le voir écrabouiller, à coups de poing, quelques douzaines de
Paladins.
Jacques Vaillant et Paul Mirot déclinèrent en plaisantant ces offres
confraternelles, ne prenant pas la chose au sérieux Mais les femmes
furent moins optimistes. Et le lundi, malgré le dégel rendant les rue
malpropres et glissantes, Flora et Simone se rendirent de bonne heure au
_Flambeau_, d'où il fut impossible de les déloger.
Le directeur du _Flambeau_ était parti le samedi soir pour Québec, où
l'appelait une affaire pressante, et les deux jeunes gens se trouvaient
seuls pour faire face à une situation qui pouvait entraîner de graves
conséquences. Dans la matinée et jusque vers les trois heures de
l'après-midi, tout se passa comme à l'ordinaire. Les femmes mêmes
commençaient à être tout-à-fait rassurées, lorsqu'une clameur menaçante,
se rapprochant de plus en plus, mit tout le monde sur pied.
Jacques Vaillant descendit au rez-de-chaussée et fit fermer les doubles
portes donnant sur la rue, en même temps Paul Mirot téléphonait au
bureau central de la police, pour demander du secours.
_Paladins de la Province de Québec_, au nombre de trois ou quatre cents,
se massèrent devant les bureaux du journal et firent un tapage
indescriptible. Au milieu des hurlements de cette foule délirante, on
distinguait les voix les plus fortes et les plus enthousiastes proférant
de douces paroles, telles que: _Détruisons ce foyer d'infection
nationale!--Traitons-les comme des chiens!--A bas Le Flambeau!--A bas
Vaillant et ses acolytes!_ Tout-à-coup une vitre de la fenêtre de la
pièce donnant sur la rue Saint-Pierre où se trouvaient Flora et Simone,
auprès des deux journalistes qui surveillaient les manifestants, vola en
éclats et madame Laperle, poussant un cri de douleur s'affaissa. Elle
avait été frappée, un peu au dessus de la tempe droite, par une boule de
neige durcie renfermant un morceau de charbon. On s'empressa autour
d'elle, on la releva, et l'on s'aperçut que du sang coulait en abondance
de sa blessure.
Dans la rue, le tumulte augmentait et les projectiles de toutes sortes
pleuvaient maintenant comme grêle dans la pièce qu'on se hâta de
quitter. Cependant, la digne fille du brave capitaine Marshall ne perdit
pas son sang-froid; cette foule menaçante ne l'intimidait pas plus que
le nègre qu'elle avait assommé avec une pierre sous les palmiers de la
Californie, pour défendre une camarade d'école. Elle chercha partout un
revolver, un arme quelconque. Sur une table, elle aperçut enfin un carré
de plomb, s'en empara, et avant que son mari ait pu la retenir, elle
revint dans la pièce évacuée, courut à la fenêtre et lança de toutes ses
forces ce _bullet_ d'un nouveau [Illustration] genre dans la foule en
criant:--_Take that, Pieds-noirs!_
C'était la plus insultante épithète qu'elle connût en français. A ce
moment, une escouade de police arriva et dispersa les manifestants.
On avait couché Simone sur un canapé et Paul Mirot lui appliquait sans
cesse des serviettes trempées d'eau froide sur le front. Le docteur
Dubreuil, appelé en toute hâte arriva au moment où la jolie veuve
commençait à reprendre ses sens. La blessure examinée, le médecin
affirma que ça ne serait rien. Il lui fallait, tout de même, éviter de
prendre du froid et rester à la maison pendant quelques jours. Le
pansement fait on enveloppa, avec un foulard, la tête de la blessée et
Paul Mirot ayant fait venir une voiture, partit avec elle pour la
conduire rue Peel. Jacques Vaillant pria Flora de s'en aller avec eux,
mais elle ne voulut jamais consentir à le quitter. A ses supplications
elle répondit, d'une voix ferme:
[Illustration]--I am your wife. If they come again to kill you, I will
die with you!
La police garda les abords du _Le Flambeau_ jusqu'au soir, mais aucun
des _Paladins_, fort malmenés par les agents, ne se montra de nouveau. A
six heures, les employés partis, après avoir donné ses instructions au
gardien de nuit qui venait prendre son poste, Jacques Vaillant s'en alla
à son tour, accompagné de sa femme.
Le temps s'était quelque peu refroidi. Un fort vent de l'est faisait
grésiller le verglas sur les bâtisses et dans la rue. On avait peine à
se tenir debout sur les trottoirs glacés. Par ce temps dangereux pour
les rhumes et les bronchites, on s'entassait dans les tramways et les
piétons étaient rares. La vaillante américaine entraîna son mari et
voulut quand même se rendre à leur demeure à pied. Elle glissait à
chaque instant et cela l'amusait beaucoup d'obliger son Jacques à faire
de capricieuses pirouettes en la soutenant pour l'empêcher de tomber.
Les émotions de l'après-midi avaient rendu encore plus amoureuse cette
fille de créole.
Ce fut une nuit heureuse.
Le bonheur enchanta les époux enlacés au rythme du vent soufflant par
saccades ou se mourant dans une soudaine accalmie, à laquelle succédait
[Illustration] la rafale étouffant les bruits du dehors. Ils oublièrent
l'avenir menaçant, les _Paladins de la Province de Québec_ hurlant de
délire fanatique, dans leurs pâmoisons plus humaines et meilleures, tant
il est vrai que les joies de l'amour ne sauraient être comparées aux
satisfactions de la haine assouvie.
Cependant, la haine accomplissait aussi son oeuvre à la faveur de la
tempête et du vent; car le lendemain, à leur réveil, Jacques et Flora
apprirent que _Le Flambeau_ n'était plus qu'un monceau de ruines
fumantes.