L'AMOUR QUI FAIT HOMME

Elle s'était assise au piano, et, lui, assis sur un divan, dans un coin

du salon, regardait ses blanches mains, petites et potelées, parcourir

le clavier d'ivoire. Elle jouait la valse qu'il aimait. C'était l'hiver,

il neigeait dans la rue, le soir tombait. Depuis des mois, Paul Mirot

avait vécu ainsi de ces heures exquises dont on garde un impérissable

souvenir qui, plus tard, après le grand naufrage des illusions, quand

les années ont flétri le corps et endeuillé l'âme, est l'unique bien qui

reste pour combler le vide d'une existence à son déclin.

Madame Laperle, Simone, comme elle l'avait depuis quelques jours

autorisé à la nommer, était une excellente musicienne: elle savait

mettre du sentiment, beaucoup de son charme personnel, dans

l'interprétation d'une oeuvre musicale. D'ailleurs, tout était harmonie,

tout était musique en elle depuis l'éclosion tardive de l'amour en son

coeur. Au couvent, on avait voulu détourner le penchant de sa nature

exubérante pour les joies terrestres, en lui imposant des règles sévères

et la pratique d'une dévotion outrée. Puis, sans doute afin de la

récompenser de ses années de prières et de mortifications, on la maria à

dix-huit ans, à un homme d'âge mûr, qu'elle n'aimait pas, qu'elle

connaissait à peine, et ce fut encore pis que le couvent. L'homme à qui

on la livra, comme une vierge tremblante achetée sur un marché

d'esclaves, avait fait toute sa fortune dans les mines du la Colombie

Anglaise, et rapporté de cette région minière à demi sauvage, des moeurs

grossières, un mépris jaloux de la femme, puisé dans les lupanars de

Rossland. Huit années durant, elle dût subir ses brutalités, se résigner

à une surveillance blessante de la part de cet époux soupçonneux et

morose. Il n'y avait que lorsqu'il faisait la fête avec quelques mineurs

revenus de là-bas, rentrant toutes les nuits ivre-mort, pendant huit ou

quinze jours, qu'elle jouissait d'un peu de liberté. Frappé d'un coup de

sang, à la suite de l'une de ces orgies d'alcool, il mourut subitement

et ce fut la délivrance. Il y avait près de quatre ans de cela, et

résolue de conserver une liberté si chèrement acquise, elle s'était

toujours gardée de tous ceux qui lui avaient fait la cour, pour le bon

ou le mauvais motif. C'est que, jusqu'à l'époque où elle rencontra Paul

Mirot, elle ignorait l'ivresse, à la fois douce et poignante, qui

s'empare de l'être sincèrement épris.

Et, maintenant, elle l'adorait ce jeune homme à moustache blonde, dont

la cervelle était remplie de rêves tendres. Ce grand enfant, aux prises

avec la vie, lui avait tout de suite inspiré de l'intérêt. Il était venu

la voir en ami, comme elle l'y avait engagé à leur première rencontre.

Elle se fit d'abord maternelle, lui donna des conseils, puis, un jour,

sans savoir pourquoi ni comment, comme dans la chanson, elle changea de

rôle. Ce fut elle qui, un soir, provoqua les premiers aveux du

journaliste, en lui laissant pressentir son émotion alors que

silencieusement, respectueusement, il appuyait ses lèvres sur la main

qu'elle lui avait abandonnée.

Dans la demi obscurité couvrant d'ombre les meubles et les bibelots du

petit salon, c'est à ce soir-là qu'il pensait, en contemplant la taille

élégante de Simone qu'une dernière lueur de jour, en se jouant dans la

dentelle des rideaux, éclairait par derrière. Ils étaient assis tous

deux sur ce divan. Il y avait dans son maintien plus d'abandon que de

coutume et il s'était hasardé à lui prendre la main pour y mettre un

baiser. Sous la caresse de sa moustache, il sentit cette main frémir, en

même temps qu'une voix attendrie essayait, mais en vain, de parler

d'autre chose. Alors, sans abandonner cette main qu'il avait conquise il

se rapprocha davantage et, ingénument, lui avoua son grand amour.

[Illustration] Pour toute réponse, elle se jeta dans ses bras, lui

offrant sa bouche. Au contact de ces lèvres s'entrouvrant comme un

calice rouge de volupté, il perdit la tête. Cette petite bouche charnue,

aux contours tentateurs, il la désirait depuis si longtemps, sans espoir

de ne jamais obtenir la faveur d'y abreuver sa tendresse. Un geste

instinctif du jeune homme avertit Simone du péril de la situation. Elle

se dégagea doucement et lui dit: "Tu vois comme je suis faible! Je

t'aime trop. Il faut me promettre de ne jamais abuser de ma faiblesse?"

Et il le lui avait juré. Serment bien téméraire, s'il n'avait pas été

inutile puisque, à cause de son inexpérience des femmes, il eut été fort

embarrassé d'aller plus loin, sans qu'on y mit un peu de complaisance.

Cependant, il était jeune, vigoureux, ardent, et parfois il souffrait de

cette réserve.

Il se rappelait qu'un jour, revenue très lasse d'une longue course dans

les magasins, Simone avait eu la fantaisie de se reposer près, tout près

de lui. Ils [Illustration] trouvèrent le divan propice à

l'accomplissement de ce dessein. De son bras droit, il fit un oreiller

pour la tête de sa bien-aimée, dont les épaules charnues s'appuyaient

avec confiance sur lui: "Que je suis bien", dit-elle en fermant les

yeux. Il la regarda dormir près d'une heure, contemplant ses traits que

la pureté des lignes faisait ressembler aux profils des déesses

antiques, suivant les mouvements onduleux de sa poitrine aux rondeurs

provocantes; puis son regard s'égara à l'ampleur de ses hanches pour

s'extasier ensuite jusqu'à la finesse du pied. Saint-Antoine, dans le

désert, en ermite prévoyant, avait le soin de toujours placer sous ses

yeux une tête de mort pour résister aux visions troublantes qui venaient

le tenter, tandis que le jeune reporter au _Populiste_ n'avait que la

pensée de son grand amour, qu'il voulait chevaleresque, pour le faire

tenir sage. Quand elle s'éveilla, elle le vit tout pâle et comprit que

l'épreuve avait été trop forte. Les jours qui suivirent, elle se montra

plus réservée et il en souffrit encore, se croyant moins aimé.

La musicienne avait abandonné le piano sans qu'il s'en fut aperçu et

lentement, sans faire le moindre bruit, s'était approchée de son

amoureux. Elle l'enlaça de ses bras et lui appliqua un baiser dur le

front, telle une muse visitant un poète. Puis passant les mains dans ses

cheveux, elle lui dit tendrement:

--Jure-moi que tu ne la souilleras jamais, ta belle tête d'artiste, que

je caresse en ce moment?

Il glissa à ses pieds et s'écria, dans une pose d'adoration:

--Tu es mon Dieu!

Elle se jeta à son cou, émue jusqu'aux larmes, et ne trouva que ces

paroles pour exprimer l'intensité de son émotion:

--Quel beau blasphème!

Elle se fut abandonnée sans la moindre résistance si, à ce moment, il

avait voulu la prendre, mais, il se contenta de se blottir contre sa

poitrine, comme un gros bébé, et de se laisser dorloter jusqu'à l'heure

où elle le congédia.

Tous les jours, après le journal, elle l'attendait maintenant chez-elle,

rue Saint-Hubert, et le gardait jusqu'à six heures. Parfois, leur

tête-à-tête se prolongeant plus tard, sans que ni l'un ni l'autre ne

s'en doutât, et, heureux de s'être ainsi oubliés, il avaient vite fait

d'en prendre leur parti. Elle l'envoyait chercher quelque chose à

manger, du beurre, du pain frais, pendant qu'elle préparait le café, et

ils dévoraient ensemble ce menu improvisé, sur la petite table du salon.

Jacques Vaillant n'ignorait pas que Paul Mirot faisait de fréquentes

visites à madame Laperle, mais il se montrait d'une discrétion parfaite.

Les deux amis avaient perdu l'habitude des longues promenade en revenant

du _Populiste_. Paul quittait Jacques au coin de la rue Dorchester, sous

prétexte qu'il avait à travailler, et sans s'arrêter chez lui, courait

où il se savait attendu avec impatience.

Un jour, Vaillant le retint de force:

--J'ai besoin de toi.

--Ah!

--J'espère que tu ne te déroberas pas, quand je t'aurai dit que la

démarche que nous allons faire t'intéresse autant que moi. Pour une

fois, elle peut bien attendre.

--Qui, elle?

--Si tu veux que je te la nomme?... A propos, je l'ai rencontrée hier au

St-Lawrence Hall, où comme tu le sais, les amis de mon père avaient

organisé une grande réception, suivie d'un banquet, pour célébrer

l'entrée du député de Bellemarie dans le cabinet provincial, comme

ministre des Terres de la Couronne, en remplacement de l'honorable

Troussebelle, qui a accepté un fauteuil au Conseil Législatif.

--Je savais qu'elle devait y aller.

--Je n'en doute pas. Mais, ce que tu ignores, c'est qu'elle a eu un

immense succès auprès des jolis spécimens _high tone_ qui font

l'ornement de nos cercles mondains.

--Oh! des faiseurs de coq-à-l'âne.

--Oui, mais qui sont aussi des coqs à poules.

--Cela m'est bien indifférent.

--Puisqu'il en est ainsi, je n'hésite plus à t'apprendre qu'elle fut

surtout l'objet d'attentions particulières de la part du fameux

Troussebelle qui, depuis qu'il s'est fort compromis avec une petite

actrice de l'_Extravaganza_--tu te rappelles celle en bébé, qui était si

gentille?--donne maintenant la chasse au gros gibier. On prétend qu'il

emploie des moyens infaillibles pour séduire les femmes.

Paul Mirot avait pâli, son camarade se hâta de le rassurer:

--Ce que je te dis là, ce n'est pas sérieux. Je voulais savoir si tu

l'aimais au point d'en souffrir à l'idée qu'on pourrait te l'enlever.

Il espérait une confidence, son ami ne dit mot. Après une pause, il

changea de sujet:

--Maintenant, parlons de choses sérieuses. Examinons un peu ce qui s'est

passé au _Populiste_ depuis quelque temps. Ça va mal pour nous deux, il

n'y a pas à se le dissimuler. Toi, d'abord, tu n'as pas eu de chance.

Voilà qu'on te met au reportage, sous la direction imbécile de

Jean-Baptiste Latrimouille, tu rates quelques _primeurs_, ce qui te vaut

toutes sortes de désagrément. Puis, on t'envoie faire un cas de misère

lamentable, dans un taudis habité par je ne sais combien de familles

italiennes, où hommes, femmes et enfants vivent dans la plus repoussante

promiscuité, et tu trouves le moyen de décrire d'une façon par trop

réaliste, le sans-gêne avec lequel te reçurent ces dames. Faute de

temps, pour réviser ta copie, ces horreurs ont paru dans le journal.

Sans l'intervention de Marcel Lebon, qui trouve que tu as réellement du

talent, ça y était, on te flanquait à la porte. Quant à moi, c'est autre

chose. Il faut bien qu'on me tolère, surtout maintenant, parce que je

suis le fils d'un ministre, ayant des faveurs à distribuer; mais on ne

me donne pas le plus petit avancement, on me paie toujours le même

salaire, et l'onctueux Pierre Ledoux organise contre moi une campagne

honteuse. Il insinue, à droite et à gauche, que je suis le pire des

mauvais sujets: un jeune homme sans principes ni moeurs. En voilà un que

je traiterais avec plaisir à coups de pieds dans le derrière, et tout le

monde au journal serait content, y compris Marcel Lebon; mais on ne peut

l'atteindre, sa personne est sacrée, les administrateurs du _Populiste_

ont été forcés de l'accepter, en le payant grassement, pour se faire

espionner.

--Alors, charbonnier n'est plus maître chez-soi.

--Ce bon vieux proverbe n'a pas été fait pour les canadiens... Et, je

puis t'assurer que _La Pucelle_ accomplit scrupuleusement sa mission. Je

vais t'en citer un exemple, entre mille. Quelques mois avant ton entrée

au journal, une importante maison de commerce de la rue Notre-Dame, loua

une demi page du _Populiste_ pour annoncer une nouveauté épatante: _la

combinaison pour dame_. L'annonce était illustrée d'une vignette

représentant une femme moulée dans la _combinaison_. Pierre Ledoux

rougit pudiquement en voyant cette chose immodeste reproduite en blanc

et en noir, ses yeux s'agrandirent démesurément, ne pouvant plus se

détacher de la gravure. Le lendemain, l'annonce ne parut pas, la maison

de commerce qui lançait cette marchandise nouvelle réclama, menaça le

journal d'un procès, et on dut la dédommager. Quant au reporter des

nouvelles édifiantes, il ne dissimulait même pas sa joie d'avoir dénoncé

la cupidité honteuse d'administrateurs qui acceptaient de telles

annonces pour lui procurer le pain quotidien.

--C'est abominable!

--C'est comme cela... Aussi j'en ai plein le dos et je veux savoir si on

va bien longtemps continuer à nous traiter de la sorte. Les autre, nos

camarades: Modeste Leblanc, André Pichette, Luc Daunais, Louis Burelle,

Antoine Débouté, sans parler des nouveaux venus, qui ne font que passer

à la rédaction, il n'y a rien à faire avec eux, ce sont des esclaves

résigné, mais nous nous ne sommes pas de ce calibre-là.

--Que comptes-tu faire?

--Je n'en sais rien encore. Mon père m'a dit de me rendre à son bureau

avec toi, cet après-midi. Nous allons le mettre au courant de la

situation et lui demander conseil.

Ils se rendirent chez le ministre des Terres, aux bureaux du

gouvernement, et après avoir fait antichambre pendant une demi-heure, à

cause du député de la division Sainte-Cunégonde, Prudent Poirier, le

plus acharné solliciteur auprès des ministres, qui avait été

[Illustration] reçu en audience, ils furent admis dans le cabinet de

travail de l'homme du jour.

L'honorable Vaillant les reçut avec beaucoup d'amabilité et les engagea

à lui exposer leurs griefs. Après les avoir écoutés attentivement, il

fit remarquer à Jacques et à son jeune ami, que ce n'était pas de sa

faute s'ils avaient voulu se fourrer dans cette galère. Mais puisqu'ils

y étaient maintenant, ils devaient patienter, attendre l'occasion

favorable pour se faire connaître, se créer une situation meilleure. Les

temps changent, les hommes disparaissent, d'autres les remplacent, il

faut se tenir prêt à profiter de l'heure propice, qui se présente... et

passe pour bien des gens, sans qu'il aient eu même le soupçon que durant

cette heure ils étaient les maîtres de leur destinée. Tout de même, il

verrait Marcel Lebon, les _gros bonnets_ du _Populiste_ et userait de

toute son influence auprès d'eux, en leur faveur.

Au moment où les deux amis allaient prendre congé du ministre des

Terres, après l'avoir remercié de l'intérêt qu'il avait bien voulu leur

témoigner, l'honorable Vaillant les retint encore un instant et leur

dit:

--Mes jeunes amis, si j'étais à votre place, je me lancerais dans la

politique. Vous avez de l'énergie, de l'enthousiasme, la plume et la

parole faciles, en un mot tout ce qu'il faut pour vous élever au-dessus

des médiocrités rampantes qui répètent partout et toujours la louange

banale du parti au pouvoir ou colportent le dernier scandale découvert

par ces messieurs de l'opposition. La politique a ses beautés, de même

que ses laideurs, et vous y trouverez des moyens d'action que vous

chercheriez en vain dans la littérature, par exemple. Car, il faut bien

se rendre à l'évidence des faits démontrant que nous sommes encore à

l'enfance de l'art en ce pays, que les soucis matériels d'une part,

l'ignorance et les préjugés des esprits étroits--et ils sont

légion--d'autre part, entravent le développement artistique et l'effort

intellectuel au point de condamner à la misère, souvent au mépris

public, des écrivains, des artistes d'un talent incontestable qui, dans

des milieux plus éclairé, auraient créé des oeuvres magnifiques, tout en

conquérant à la fois la gloire et la fortune... Je vous vois sourire, je

sais que vous pensez à me répondre que _ça marche_, que vous allez

opérer une révolution dans les esprits, si on vous laisse la liberté

d'écrire ce qu'il vous plaira dans le _Populiste_. En effet, ça marche,

mais si lentement que les années vont beaucoup plus vite et qu'elles

emporteront votre jeunesse, détruiront vos illusions bien avant que nous

ayons une véritable littérature canadienne, qu'on ait osé écrire la

véridique histoire du Canada français, que nous puissions admirer des

tableaux et des statues ayant rapporté au peintre et au sculpteur

canadien de quoi s'assurer une existence convenable, sinon luxueuse. Moi

qui vous parle, j'ai fait de jolis vers autrefois, j'ai même écrit un

roman pour mon plaisir, pour moi tout seul, que je léguerai vierge à la

postérité, après ma mort. J'ai fait, dans les journaux, quelques essais

littéraires que personne n'a compris et qui me valent encore les

sarcasmes de mes adversaires durant les luttes électorales et même sur

le parquet de la Chambre. Pour me consoler d'avoir renoncé forcément à

la carrière des lettres, me conduisant tout droit à la famine, je me

suis appliqué à devenir un tribun populaire et j'y ai trouvé de réelles

compensations. Ce qu'on ne lirait pas, si je l'écrivais dans un journal,

je le fais pénétrer dans les esprits par le geste, qui dompte les

masses, la parole, qui s'empare de l'attention de la foule, la captive

peu à peu, lui communique son enthousiasme, pour la convaincre ensuite.

Un beau succès oratoire, c'est quelque chose. L'éloquence est une force

susceptible de lancer dans la voie du progrès et des réformes

nécessaires ceux qui, par manque d'instruction et de logique, ne sont

que des êtres impulsifs.

Le ministre prit sur son secrétaire une petite feuille que lui avait

apporté le dernier courrier de Québec, contenant, en première page, un

article marqué au crayon rouge, et leur expliqua qu'il s'agissait d'une

attaque très violente contre le gouvernement, à cause de son entrée dans

le ministère. C'était _L'intégral_, qui prétendait que l'honorable

Vaillant faisait partie du groupe avancé, rêvant de démolir nos saintes

maisons d'éducation où régnait le Christ, nos collèges donnant une

instruction supérieure à celle donnée dans les pays les plus éclairés

d'Europe, pour les remplacer par des écoles laïques. L'auteur de cet

article citait en même temps un passage de l'un des plus beaux discours

du député de Bellemarie, dans lequel il réclamait pour le peuple plus

d'instruction, plus de justice et plus de liberté. Un homme qui avait eu

l'audace d'employer son talent, incontestable, à répandre de pareilles

erreurs, méritait la réprobation publique, au lieu d'être élevé au poste

d'aviseur de Sa Majesté. En de telles mains les intérêts de l'Église se

trouvaient menacés en même temps que l'autorité civile, soutenue par la

puissance d'une aristocratie bourgeoise monopolisant la science à son

profit et exploitant toutes les forces vives de la nation. Et l'article

concluait en démontrant, contre toute évidence, que l'injustice était la

justice, quand il s'agissait de maintenir les saines traditions du

passé, basées sur le système monarchique et l'autorité religieuse:

--Vous voyez, mes jeunes amis, que c'est une véritable déclaration de

guerre. Il va falloir engager la lutte sans retard, et si le coeur vous

en dit, c'est le moment favorable pour vous jeter dans la bataille. Si

nous sommes vaincus, il faudra bien en accepter les conséquences; mais,

je compte sur le gros bon sens du peuple, pour lequel je me suis

toujours dévoué, ce gros bon sens qui lui fera reconnaître ses

véritables amis, malgré la campagne de mensonges et de fanatisme qu'on

entreprend contre le gouvernement. Peut-être qu'avant longtemps, j'aurai

besoin de vous. En attendant, faites-vous admettre dans un club

politique, le Club National, par exemple, renseignez-vous, habituez-vous

à parler en public.

Après leur avoir donné ce dernier conseil, l'honorable Vaillant les

congédia.

Il faisait nuit quand les deux reporters sortirent des bureaux du

gouvernement. Jacques Vaillant dit à son compagnon:

--Je crois que mon père a raison. Nous devons suivre son avis et nous

attacher à sa fortune. Qu'en penses-tu?

--Je pense comme toi.

--Alors, c'est entendu, nous ferons le plus tôt possible notre entrée au

Club National... Maintenant, va où ton coeur t'appelle. Moi, je vais

regarder la lune, qui se lève derrière la montagne.

Il était plus de six heures. Paul Mirot ne se le fit pas répéter deux

fois. Il sauta dans le premier tramway qui passa et, vingt minutes plus

tard, il arrivait chez madame Laperle.

Au lieu de lui faire joyeux accueil comme d'habitude, Simone lui dit

d'un ton plutôt froid:

--Je ne vous attendais plus.

Ils allèrent s'asseoir à la place accoutumée. La froideur de cette

réception avait empêché le jeune homme d'expliquer tout de suite la

cause de son retard. Lorsqu'il voulut parler, elle ne lui en donna pas

le temps. Elle l'entretint de banalités: de sa couturière qui devait lui

apporter une robe, de la température qui semblait s'adoucir, de la lune

dans son plein, du carême qui approchait. Il en était navré, mais par un

sentiment d'orgueil enfantin, il s'efforça de dissimuler sa peine. Ayant

épuisé tous les sujets de conversation, que permettent de parler sans

rien dire, Simone se tût et un silence menaçant suivit:

Le pauvre garçon ne savait plus quelle contenance prendre. Il n'osait

parler, de crainte qu'un mot maladroit ne vint aggraver la situation; il

n'osait s'approcher d'elle, non plus, pour ne pas s'exposer à une

rebuffade. Si c'était leur dernière entrevue? Alors, tout le bonheur à

venir, qu'il avait escompté d'avance, s'évanouirait à la minute précise

où il sentirait de nouveau le froid de la rue le souffleter au visage.

Elle fit un mouvement pour se lever, en disant:

--Maintenant, mon cher, je suis obligée de vous prier de vous en aller.

L'heure avance et j'attends quelqu'un.

D'un élan bien de son âge, il la retint, et comme s'il eut épuisé toutes

ses forces dans cet effort, il desserra aussitôt son étreinte et, la

tête dans ses mains, un sanglot remonta de sa poitrine oppressée. Elle

en resta muette de surprise et ne sut que l'enlacer amoureusement de ses

bras. La crise passée, il lui dit, en essayant de se dégager de son

étreinte:

--C'est bête un homme qui pleure!

Elle le serra plus fort contre sa poitrine, et but sur le visage de

l'aimé les larmes qu'elle avait fait verser, répétant entre chaque

baiser: "Pardon, mon chéri, pardon!"

Alors, il lui confia tout ce qu'il avait sur le coeur. Il lui apprit

qu'au journal, le chef des nouvelles lui causait toutes sortes d'ennuis,

que le métier de rédacteur de faits-divers à sensations, ne lui allait

pas du tout. Son ami, Jacques Vaillant, en avait assez, lui aussi, de ce

métier de chien, et c'est pour cela qu'ils étaient allés, tous deux,

après le journal, voir le ministre Vaillant, pour lui demander conseil

et protection...

Elle l'interrompit:

--J'ai été méchante, pardonne-moi? Je me suis imaginé, dans l'anxiété de

l'attente, des choses que j'ai honte de te dire maintenant... Voilà,

j'ai cru que tu t'étais laissé entraîner dans quelque mauvais lieu par

des camarades, malgré ta promesse. Car, tu t'en souviens, tu m'as promis

de ne jamais souiller ce front intelligent, cette bouche que j'ai si

souvent baisée. Je ne veux pas que ses lèvres indignes s'en approchent.

--Tu n'as donc plus confiance en moi?

--Je ne sais plus; j'étais folle! Mais, aussi, pourquoi m'avoir caché

tout cela! Je me doutais bien un peu que tu devais avoir des ennuis à

ton journal, tous les hommes de talent qui y ont passé en ont eu. Hier

soir, à la réception du ministre, j'ai bien songé à intriguer en ta

faveur; mais la peur de me trahir m'a retenue. L'occasion était des plus

favorables, cependant, le vieux Troussebelle paraissait en humeur de ne

rien pouvoir me refuser. Je crois qu'il m'a fait un peu la cour... Tu

n'es pas jaloux?

--Affreusement jaloux! J'en deviens cannibale.

Et il l'embrassa à pleines lèvres, goulûment.

Elle se laissa dévorer ainsi pendant quelques instants, puis, redevint

sérieuse.

--Maintenant, parlons de ton avenir. Que comptes-tu faire?

Il répondit:

--J'avais rêvé d'écrire de beaux livres, de faire au moins une oeuvre

dans laquelle je mettrais, à la fois, tous les enthousiasmes et toutes

les désillusions qui font déborder ou languir mon âme, toutes les

souffrances et toutes les joies qui ont fait battre mon coeur, depuis

que je le sens s'émouvoir dans ma poitrine. La nature m'a fait vibrant

comme l'airain d'une cloche: longtemps et profondément en moi résonne le

coup qui me frappe, pour l'allégresse ou pour la douleur. A l'école,

j'ai connu les brutalités de mes compagnons de jeu; au collège, j'ai vu

l'injustice s'afficher sous des dehors respectables, l'hypocrisie

cultivée avec un art consommé par les petits hommes qui se préparaient à

devenir la classe dirigeante. Tout cela m'a fait mal. Le goût du

travail, la volonté de m'instruire, afin d'être bien armé pour les

luttes de la vie, que, d'instinct, je sentais traîtresses et dures,

m'ont fait accepter bien des choses. Je voulais être utile à mes

compatriotes, je croyais que le journalisme m'en fournirait les moyens.

Dans les journaux, hélas! c'est encore pis qu'au collège. Je croyais

naïvement, que le journal était fait pour répandre la vérité, pour

éclairer le lecteur; je m'aperçois qu'on y exploite la sottise, qu'on y

flatte les préjugés, bref, qu'on s'ingénue à faire en sorte de maintenir

le peuple dans l'ignorance et la sottise. Je vois que pour réussir, il

me faudra faire comme les autres, dissimuler ma pensée, emprisonner ma

franchise, faire ma cour aux nullités et aux petits potentats, en un

mot, ménager la chèvre et le chou, jusqu'au jour--et ce jour

viendra-t-il jamais?--où je me serai créé une situation indépendante,

qui me permettra de me livrer à quelque travail utile. En attendant, on

me conseille la politique, comme moyen d'action; je crois que c'est ce

que j'ai de mieux à faire, pour le moment.

--Mon pauvre ami!

C'était la première fois qu'il se livrait ainsi tout entier, qu'il lui

montrait son âme à nu, elle en éprouva une joie intense. C'était un

homme nouveau que ses yeux contemplaient avec extase, un homme qu'elle

ne connaissait que depuis cinq minutes. Une grande résolution, un

généreux vouloir germa, soudain, dans son esprit: pour que ce jeune

homme enthousiaste puisse réaliser son rêve, il lui fallait le

dévouement d'une femme, et elle était prête à se consacrer toute entière

à la tâche de le soutenir, de le rendre heureux, et partant, victorieux.

Elle lui dit, de cette voix grave que l'on prend pour prononcer des mots

définitifs:

--Veux-tu m'associer à ta grande entreprise?

--Si je veux!

--Je te consolerai aux heures de défaillance morale; je mettrai à ton

service toutes les ressources de mon intelligence féminine; tu puiseras

sans réserve dans mon amour, la force nécessaire pour arriver au succès.

En retour, je ne te demanderai que de m'aimer quelques années encore,

car, bientôt _tu t'en iras de moi, jeunesse_, comme dit avec un si

touchant regret, un poète féminin. Alors, je mettrai tout mon bonheur à

me rappeler que tes succès sont aussi un peu les miens.

--Mais...

--Oh! ne proteste pas. Je sais ce que tu vas me dire. Le rêve de toute

femme intelligente et bonne, vois-tu, c'est d'être pour celui qu'elle

aime, cette fée des contes, qui protège le beau chevalier, de sa

puissance magique, qui le fait triompher de tous les obstacles. Si je te

donne ce qui me reste de jeunesse pour réaliser ce rêve, ce n'est pas

moi qui serai volée.

Un coup de sonnette l'interrompit. Elle leva les yeux sur la pendule de

la cheminée: il était plus de huit heures:

--C'est ma couturière, que m'apporte une robe à essayer. Je n'y pensais

plus.

Bien, je m'en vais.

--Impossible! Tu ne peux sortir sans que cette femme te voie, et c'est

une bien mauvaise langue. Puis, je désire que nous soupions ensemble, ce

soir.

--Je ne demande pas mieux. Mais, que faut-il faire?

--Viens, je vais te cacher dans ma chambre.

Cette chambre donnait sur le petit salon. Une tenture sombre en

dissimulait l'entrée. Elle le fit pénétrer dans ce sanctuaire parfumé,

lui recommanda d'être bien sage, de ne pas faire de bruit, puis, elle

s'en alla recevoir sa couturière.

D'abord, le jeune homme ne distingua rien du tout dans la pièce, mais,

peu à peu, ses yeux s'habituèrent à l'obscurité. Il s'aperçut qu'une

fenêtre, au fond, projetait sur le tapis une vague lueur provenant de la

rue voisine où brillait une grosse lampe électrique. Cette mystérieuse

clarté lui fit entrevoir le lit où Simone devait dormir en rêvant de

lui. Il s'en approcha avec respect, frôla la courtepointe. Sa main

tremblait, un peu de fièvre égarait sa pensée, il voulut échapper à

cette hantise et se retourna. Près d'une commode sur un fauteuil, un

fouillis de dentelles lui lui jeta à la figure un parfum intime et

grisant. Cela lui donna de l'audace. On riait dans le salon, il voulut

voir. Il essaya de regarder par le trou de la serrure, mais ne vit rien.

Alors, lentement, pour ne pas donner l'éveil, il entrebâilla la porte et

se glissa derrière la tenture. Le coeur lui battait fort. Si on allait

le découvrir? Il ne savait pas que lorsqu'une femme s'occupe de robes ou

de chiffons, rien ne peut l'en distraire. Quand il fut un peu remis de

son émotion, [Illustration] avec des précautions infinies, il écarta

légèrement la draperie et vit la jolie femme, aux mains de sa

couturière. Le spectacle dont il fut témoin porta son ivresse amoureuse

au paroxysme.

La couturière, qui était une vraie pie, tout en ajustant le corsage de

la jupe, en drapant ou mettant à nu les bras potelés et les épaules

blanches de Simone vantait la beauté de sa cliente:

--Oh que vos bras sont beaux, madame, et quelles épaules! Ah! si j'étais

homme!

--Eh bien, si vous étiez homme?

--En ce moment, je serais bien heureux.

--Et si je vous repoussais

--En supposant que vous m'aimeriez?

--On peut aimer sans se donner.

--C'est mal, madame, quand on est belle de ne faire le bonheur de

personne.

--Vous croyez?

--J'en suis sûre.

--Vous avez peut-être raison.

--Moi, à votre place, je me marierais

--C'est une idée, cela.

--A votre âge, gentille comme vous êtes, vous ne pouvez rester longtemps

seule sans vous exposer à perdre la tête, un de ces jours.

--Je n'ai qu'à fuir le danger.

--Le danger vient sans qu'on le voie.

--Où avez-vous pris toutes ces belles maximes?

--Dans notre métier, on apprend bien des choses. J'en sais des histoires

sur certaines dames, madame Montretout, entre autre, à qui on donnerait

le bon Dieu sans confession.

--Et vous, votre vertu n'a jamais été en péril?

--Jamais. J'ai assez de mon mari. Mais si j'avais le malheur de le

perdre mon gros Dieudonné Moquin je me hâterais d'en prendre un autre,

gras ou maigre. Je ne pourrais pas supporter le veuvage.

--J'admire autant votre prudence que votre franchise.

--Je suis amoureuse, moi, mais pas coquette. Je n'avais que seize ans

lorsque mon cousin, Baptiste Poitras se noya dans la rivière

Sainte-Rose, par amour pour une jeune fille qui lui avait fait

_accraire_, comme on dit à la campagne. Ce malheur m'a fait réfléchir et

j'ai compris que celle qui allume l'incendie doit l'éteindre ensuite.

C'est pour cela que je ne me laisse jamais faire la cour. Je ne

pourrais, sans faiblir, voir la souffrance d'un pauvre amoureux que

j'aurais encouragé.

L'essayage était terminé.

La couturière partie, Paul Mirot quitta sa cachette et s'élança vers

Simone, qui, dans le désordre de sa toilette, pour cacher sa confusion,

se jeta dans ses bras, implorante:

--Va-t-en! Va-t-en!

--Si tu me chasses, je vais me noyer, comme Baptiste!

--Oh! mon chéri, je ne veux pas que tu meures.

--Quand on allume l'incendie, il faut l'éteindre.

--Mais, tu as entendu, tu sais donc tout?

--Hélas! non. J'ignore l'amour qui fait homme.

--Bien vrai? Ah! que je suis contente! que je suis heureuse!

Cet aveu mettait le comble au ravissement de cette femme. Il lui

semblait que son aimé était plus à elle, tout à elle, comme cela. Et

dans un élan de tendresse débordante de passion longtemps contenue,

Simone fut l'initiatrice..

Le lendemain, quand le jeune homme s'éveilla, il faisait grand jour, et

il fut tout surpris de ne pas reconnaître sa chambre solitaire de la rue

Dorchester. Il ne fut pas long, du reste, à se souvenir, et près de lui,

il avait la preuve vivante qu'il n'avait pas dormi dans la solitude.

Il était l'heure, maintenant, de se rendre au _Populiste_, et il se

présentait une difficulté que les amoureux n'avaient par prévue la

veille: comment sortir de cette maison dans la matinée sans s'exposer à

quelque rencontre importune? Dehors, il faisait une tempête effroyable.

Le vent du nord soulevait des tourbillons de neige qui empêchaient de

voir à dix pas devant soi. Paul s'approcha de la fenêtre et aperçut un

énorme banc de neige s'élevant à la hauteur du premier étage. Cette vue

lui suggéra un plan dont il fit part aussitôt à Simone:

--J'ai trouvé le moyen! Je vais passer par le carreau mobile du double

châssis, sauter sur le banc de neige et m'enfuir par la ruelle. Personne

ne me verra.

--Tu ne te feras pas de mal en tombant?

--Pas le moindre mal.

--C'est que j'ai peur!

--Ne crains rien, tu vas voir.

Il s'habilla à la hâte, revêtit son paletot, qu'il boutonna

soigneusement, s'enfonça son bonnet de fourrure sur les yeux, et quand

ils eurent échangé un dernier baiser, il se glissa à plat ventre dans le

carreau, les pieds devant. Tout allait bien lorsque, rendu aux épaules,

son paletot étant un peu remonté, il se trouva suspendu dans le vide.

Simone, alarmée, lui dit, suppliante:

--Je t'en prie, remonte. Je t'aime, je suis libre, ce n'est pas la peine

de nous cacher. Il faudra bien qu'on le sache, un jour ou l'autre. Que

m'importe l'opinion, si je te garde!

Il ne put répondre. D'un effort vigoureux il avait dégagé ses épaules et

était disparu dans la neige. Inquiète, Simone passa la tête par la

fenêtre et le vit bientôt reparaître tout blanc, comme un Pierrot.

Et pendant qu'il se sauvait par la ruelle, elle battit des mains, comme

une gamine.

V

Le débutant Ouvrage enrichi de nombreux dessins de Busnel, de deux dessins... et d'un portrait de l'auteur par St-Charles Roman de moeurs du journalisme et de la politique dans la province de Québec · 第 12 / 26 题