mais je ne serai pas votre complice. C’est beaucoup plus pratique.
--Vous êtes un fou. De quelle complicité peut-il être question?
--Je suis un sage. Comme il faut en finir avec la société, je préfère le
coup de fusil. Bonsoir! Mes hommages à votre fille. C’est une jolie
personne qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet.
L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir bu et mangé, gagna la
porte.
Un étranger, peut-être, ignorant les lois et les coutumes françaises! Il
avait bien reçu une certaine éducation, on le sentait à ses tournures de
phrases, mais on ne pouvait le classer dans aucune catégorie de pauvres
diables. Ses vêtements couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage
à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de regard et vieux de
bouche. Sa voix, aux intonations dures, sonnait, paraissait sortir d’un
gosier de métal. Tous ses gestes avaient la souple précision des
mouvements d’une bête dangereuse.
--Réfléchissez, mon garçon, dit le père de Marguerite humilié par
l’orgueil incompréhensible de ce voleur. Vous avez, décidément, un air
qui ne me plaît pas.
L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa poche, un objet
brillant. Davenel, songeant à la possibilité d’un revolver, se glissa
derrière lui, la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit miroir.
--Il est fou! Cela crève les yeux, pensa Davenel respirant.
Par hasard, l’épouvantail leva les siens.
--Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je constate qu’en effet j’ai un
drôle d’air.
Davenel recula un peu. Il eut un léger tressaillement, à peine
l’impression d’une aile de chauve-souris le frôlant, et il murmura, très
bas, puisque cet homme singulier entendait jusqu’aux pensées:
--Enfin, Monsieur, que désirez-vous?
--M’en aller.
Derrière la porte, Marguerite n’osait plus bouger.
Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit se heurter à cette
blanche silhouette de fille curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir,
un long regard très sombre et très chaud qui tomba sur elle, l’enveloppa
tout entière, comme un manteau de velours.
III
TERRE BÉNIE
Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il pleuvrait encore le soir,
et la campagne s’embrumait d’un brouillard tout spécialement sale qui
faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse que la boue terrestre,
se diluant dans les ondées. Les prairies vertes devenaient grises, la
forêt verte tournait au marron, et des êtres humains passaient,
visqueux, le long des routes sous les rayons de l’averse qui les
semblaient détenir à la manière d’une nasse détenant des poissons.
La propriété nationale de Flachère, vue dans ces torrents d’eau, prenait
une physionomie inquiétante. La ferme hollandaise, construction de bois
gardant son écorce, rustique, se fonçait jusqu’au ton du granit noir;
les pendentifs, les guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle en
larmes de draps mortuaires, et la grande roue des fleurs, sectionnée par
des sentiers d’une régularité désespérante, avait l’air du parterre d’un
vaste mausolée correctement entouré de grilles le défendant contre les
témérités des vivants. Çà et là, des petits ponts enjambaient des
ruisseaux, des petits ponts en gros rondins, brillants, huileux, se
fonçant aussi jusqu’au caramel, faux bois et fausse écorce, imitant le
tronc d’arbre mal équarri, mais gardant en leur secrète armature
l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux coulant sous
les petits ponts glougoutaient, augmentés de fange. Les gazons,
soigneusement peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme des éponges
et une sorte de liqueur épaisse miroitait entre leurs chevelures
courtes, une matière gluante pareille à la transsudation d’une maladie
sébacéenne.
Interminablement les champs de betteraves s’allongeaient sous la pluie,
prenant la dimension d’une mer, ayant des remous et des moires, des
courants, toute une marée qui entraînait à perte de vue des vagues
énormes de feuilles. Et, coupant ces champs comme des barques retournées
par une bourrasque, les ponts, couleur de goudron, esquissaient leurs
formes d’épaves fuyant au large. Des routes unies se déroulaient plus
blanches, frangeant d’une ligne d’écume ces sombres masses de verdures
et d’eau mêlées, des routes désespérément blanches.
C’était un paysage navrant.
L’homme avait découvert, du côté de la forêt, tout près de la limite
gouvernementale, une hutte déserte, une espèce de cabane de berger, ou
de braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis maintenait tant
bien que mal à l’état de murailles. Le toit s’effondrait en avant, et,
en arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, laissant filtrer
les averses. Cette demeure, toute primitive, avait l’avantage, pour son
habitant, de dominer la situation. Devant son ouverture--car il n’y
avait plus guère de porte--s’étalait ce grand pays, somptueusement
désolé, jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers masquant
le fleuve remontaient les collines jusqu’au ciel. On aurait vu poindre
un gendarme de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux jours qui
venait de s’écouler, il avait été possible de coucher en plein air,
tantôt dans une meule de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques.
On ne pouvait plus y tenir, maintenant; l’eau ruisselait, suintait de
partout. En marchant, elle giclait du sol comme si la pluie sortait de
terre au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours, errant de place en
place, avait remarqué bien des choses anormales et subi de graves
déconvenues. Cette splendide contrée donnait, au soleil, l’illusion d’un
paradis, nouvel Éden administratif où tout était prévu pour exciter et
punir la gourmandise, mais elle dégageait, par les mauvais temps, une
abominable tristesse. Cela imitait réellement trop le cimetière. De
plus, la boue de ces terrains si bien entretenus ne séchait pas, elle
tachait, huilait les vêtements comme une glu. Cette boue collait sans
changer de nuance, restait humide. La terre, la bonne terre naturelle
dont nous sommes tous pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite,
s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La terre n’est pas
malpropre tant qu’elle n’est pas triturée chimiquement par l’humanité.
Pourquoi donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis de ceux
qui ne possédaient pas de vêtements de rechange? Il ne fallait plus
songer à se nettoyer une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme
en avait pris son parti; une sorte de somnolence le paralysait depuis
l’excellent repas qu’il s’était offert chez le directeur de la
ferme-école. A quoi bon les soins de toilette? Ses habits, jadis de drap
fin et de coupe anglaise, se confondaient à présent avec le hâle de sa
peau. Il aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes ses
misères s’égaliseraient sous le même vent de malheur. Son chapeau de
feutre mou pleurait des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant
ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait d’un geste machinal en se
barbouillant de noir quand cela lui glissait dans les yeux.
Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit capable de dormir des
années, il était dominé par le sommeil invincible qui s’empare de ceux
qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se vautrer là, en animal
désormais tranquille, abdiquant sa dignité de personnage pensant, et,
couché de tout son long sur une litière presque pourrie, un fumier de
feuilles, il avait dormi profondément, sans un rêve appréciable. A son
réveil, la vision morne de ce pays raviné par une pluie tenace lui
semblait un cauchemar; il devinait des choses plus mornes encore dans
les dessous de ce spectacle correctement effrayant, et il demeurait
immobile, étendu, le menton sur ses deux poings, écoutant le floc floc
de l’eau qui agrandissait ironiquement toutes les flaques. L’homme ne
songeait pas à réagir, ne s’étonnait pas. Il subissait la contagion de
la tristesse calme régnant autour de lui. Il est certain que ce pays se
changeait en vaste nécropole, mais, chose horrible, les morts, sous les
fleurs ou la boue, devaient grouiller. Une abondante vermine travaillait
les flancs de la planète en cet endroit béni. Quel genre de vermine? On
percevait des râles sourds, des hoquets, des bruits de dégorgements
souterrains, tout un remue-ménage de gens ou de machines condamnés à ne
pas se montrer. Il suffisait de mettre son oreille contre le sol pour se
convaincre qu’il y avait quelque chose _là-dessous_. L’homme, très las,
se souciait peu d’approfondir le mystère. Il trouvait cette terre
hostile au pauvre monde, voilà tout.
Probablement une ferme-école selon les nouveaux rites de la culture
intensive, un département inconnu parmi ceux de la science industrielle,
et puis on devait fabriquer du sucre avec toutes ces betteraves
monstres, en les faisant macérer dans l’indulgence du directeur de la
colonie! Que lui importait! On ne rencontrait aucun sergent de ville.
L’essentiel était de ne pas se laisser prendre au piège d’un salaire
quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et lui ne voulait plus que
végéter. Il serait une plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines
féroces qui cherchent quand même un aliment, de la sève, afin de
soutenir le cœur du chêne pourtant à jamais foudroyé.
Devant la tanière de l’homme se déroulait une nappe de terre noirâtre,
inculte encore, à demi noyée par les averses ou peut-être seulement
baignée par cette eau qui montait en bouillonnant des entrailles de ces
champs copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un brin d’herbe,
s’imbibant par place des petites mares couleur de café. Cela ne sentait
pas le fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade, une odeur affreuse,
mais _rectifiée_, s’exhalait de ces bouillies de nègre, la senteur morte
de choses déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de nom en aucune
langue. Et cette odeur que transmettait la pluie tout en l’atténuant
possédait aussi un vague relent de jupes sales.
L’homme se dit que l’heure venait de déterrer un repas quelconque. La
veille, il avait mangé de délicates petites carottes nouvelles,
délicieusement sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié. Cependant,
s’il avait faim, il manquait de courage pour la chasse, de l’excitation
nécessaire qui lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de cette
contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises bien servies, les
primeurs, les gros fruits et les fleurs splendides, ne vous donnait pas
un grand appétit par surcroît. L’homme sentait son estomac malade,
peut-être faute de viande, peut-être à cause de cette spéciale odeur, ce
relent d’évier mal lavé, que répandait la belle terre bénie, toute
grasse de son fumier onctueux. Il était incapable d’aller voler des
cerises ou d’exiger le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là,
gisant comme une loque, il n’en savait plus rien, mais il devinait qu’il
commençait à pourrir. Et ses instincts lui demeurant fidèles, il
s’efforça de protester un peu.
Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant dans le champ inculte.
Les sombres oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et là, les
pattes triturant, le bec plongeant, ils fouillèrent. Ils prenaient
l’allure de vieux savants humant avec délice les immondes matières
premières devant servir à la glorieuse transformation de l’or.
L’un deux s’approcha familièrement de l’homme couché, le bec luisant,
tendant son gros nez d’acier bleui au feu des forges, dardant une paire
d’yeux cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur.
L’homme eut un léger frisson.
--Est-ce qu’il me croit mort? songea-t-il.
Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était pas, il saisit un
caillou, le lança d’un geste furieux.
L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota un instant, puis resta les
ailes raides.
D’un mouvement souple, l’homme rampa et vint se pencher sur son agonie.
--Eh bien, mon vieux? Le mort saisit le vif! dit-il en l’agrippant par
ses plumes hérissées.
L’homme contemplait sa proie, les regards vagues.
--Non, ce n’est pas tendre comme du poulet, mais avec des aromates, on
pourrait essayer tout de même.
Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou, organisa un âtre,
consolida un fragment de tuyau qui passait au milieu du toit de
genévrier; trois pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et une
baguette de bois mince lui permit d’embrocher son oiseau plumé, vidé, de
le faire tant bien que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu, tout
en parfumant la viande, car il avait choisi comme combustible la branche
maîtresse du toit. Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre
lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre; il avait des cuisses
violettes, des pattes noires, et son œil rouge dardait un dernier
sortilège.
--Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme après le festin.
Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha, puisqu’il manquait de
chaise, à plat ventre, contempla la morne tristesse de la campagne. Il
fallait bien accepter son misérable sort comme cette terre, inondée
d’horreur, avait l’air d’accepter sa répugnante fécondité. Au loin, les
corbeaux fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les surprises de la vie
humaine.
Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers, une seconde bande noire
vint remplacer l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait des
silhouettes d’hommes et de femmes dont les jambes paraissaient plus
sombres que le reste du corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils
étaient tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait ce genre de
bottes-là... oui... on en rencontrait le soir dans les carrefours
parisiens, des paires de jambes toutes pareilles qui remontaient les
escaliers obscurs, surgissaient des orifices des égouts. Quel singulier
pays où les travailleurs de la terre, les piocheurs, les laboureurs,
portaient des bottes d’égoutiers? On avait donc à se défendre contre
l’animosité de la boue? Non seulement elle collait, mais elle était
venimeuse? Les paysans, silencieux, semblaient chercher des points de
repères dans leur champ; ils tenaient des crocs de métal, de longues
cannes de fer, et ils plongeaient de temps en temps dans le flot de
cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs d’une ligne qui
serrent l’écrou d’un rail. Que signifiait ce travail? Les femmes
suivaient, drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau des flaques
diminuait, était bue lentement par des bouches invisibles. Cependant il
continuait à pleuvoir.
--Je ne comprends rien à leurs travaux, songeait l’homme. Ils
m’empêchent de digérer!
Il devenait de plus en plus certain que la pluie sortait de la terre
dans cette étrange contrée. On aveuglait la voie d’eau et le sol se
séchait, malgré les cataractes du ciel, reprenant sa consistance
normale.
Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de teint blafard--sans
doute un effet de lumière courant jaunâtre là-haut sur les collines--ne
disaient rien, les femmes ne se disputaient pas, ne chantaient pas;
elles manœuvraient avec une indolence flagrante. On s’imaginait aisément
l’état d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni fatigués ni actifs:
cela pousserait bien tout seul. Et on triturait cela d’un bec solide et
sûr imitant les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge, rendait
l’eau, gardait la fange, une haleine tiède soufflait, en dessous, pour
gonfler les grains et on devait récolter le lendemain, du train où l’on
entendait ronfler les machines.
--M’ont-ils vu? se demandait l’homme un peu inquiet.
Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces gens sérieux, tout à leur
affaire, n’avaient pas l’idée de lui disputer la possession de sa
cabane. Il se trouvait entre les deux limites: l’une, la muraille
gouvernementale séparant le champ de la forêt, l’autre, un imperceptible
renflement du sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense serpent
qu’on aurait enterré le long de la plaine. Il faisait partie du déchet,
un coin de broussaille et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si
le gouvernement reculait sa borne! Pour le moment, on avait assez de
travail ailleurs, le vagabond pouvait demeurer là, très inconnu et très
inutile, avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière lui, la forêt
mystérieuse gardait encore des sites charmants qui ne produisaient pas
de fleurs doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la récolte des
simples, simple lui-même.
Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt. Mais, lacune bizarre,
il ne se rappelait pas de nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa
mémoire endolorie qu’un titre de boulevard: _les Filles du Calvaire_.
Cela ne se rapportait nullement à sa question mentale. Il dormit un
moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et il fut réveillé dans un
roulement de coups sourds. Il regarda, effaré, autour de lui. Les
ouvriers, espacés dans le champ, n’étaient plus que des ombres chinoises
se baissant, se relevant en gestes énigmatiques, leurs grandes bottes,
leurs crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur donnant un aspect à
la fois conquérant et pacifique. Les coups sourds se précipitaient en
grondement sinistre. Un orage? Non. S’il faisait une lourde tiédeur
d’étuve en bas, en haut, on n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était
gris sans déchirure. Les grondements venaient de la terre comme la
pluie. Dans cet endroit du monde tout était factice, et on ne voulait
contracter aucune dette envers le ciel.
L’homme, après une heure d’attention, comprit enfin qu’il s’agissait du
canon! Derrière lui et derrière la forêt il y avait une école
d’artillerie; après les champs de légumes monstres, le champ de tir où
fleurissaient les obus de gros calibre imitant l’éclatement de gros
melons trop mûrs au soleil de l’industrie moderne.
--C’est complet! songea l’homme. Des soldats, maintenant? Quel paradis!
De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer ses membres et sortit
résolument de sa tanière.
Il était grand, très maigre, de teint bistré et d’allures violentes tout
à fait étrangères au pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles, bleues à
force d’être noires, jetaient du phosphore. Il représentait bien la bête
enragée qui se lève, dans l’homme pauvre, les jours de disette, et le
carnassier, en lui, devait avoir des goûts d’homme moins raisonnable que
ceux de la bête, car, n’ayant plus faim, il allait à la conquête de
choses beaucoup moins nécessaires que la dépouille d’un oiseau.
--Il faut déterminer ma situation ou je ne dormirai pas tranquille. Ce
coin de nature est le seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux
le garder.
Il traversa le champ, se dépêtrant des fondrières avec peine, et il
avisa l’un des ouvriers, le salua poliment, tout en secouant son feutre
trempé d’eau.
--Monsieur, dit-il de son ton bref et autoritaire, vous allez me donner
les renseignements dont j’ai besoin.
--A votre service, fit le travailleur, qui était un garçon placide,
solidement bâti quoique très blême sous le brouillard.
Les hommes se mesurèrent des yeux. Le costume de celui qui abordait
l’autre était couvert de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait
cette même boue d’un croc prudent.
--Écoutez, fit-il de son ton tranquille sans attendre les questions, il
ne faut pas vous coucher par terre. C’est très mauvais de ce temps-là.
--On se couche où l’on peut, mon ami, répliqua l’homme agacé de cette
prévenance. Je venais justement pour vous demander si vous aviez besoin
de la cabane que j’habite.
--Non, bien sûr.
--Alors, on ne me dérangera pas?
--Jamais de la vie! C’est un ancien _raffut_, mais vous feriez mieux de
coucher à la grange. Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne
flanquiez pas le feu... Est-ce que vous en usez?
Il lui tendait une blague.
--Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le pays appartient à M.
Davenel.
--Le pays? Le pays? Ben, il est à la nation, au gouvernement, à tout le
monde, quoi? M. Davenel est le directeur, sans être le propriétaire.
Est-ce que vous avez eu des histoires avec le gouvernement?
Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant, bourrait une pipe, son
croc de fer fiché devant lui. Les camarades étaient loin et n’avaient
pas pour lui l’attrait de cet inconnu.
--Allons! Je vois ce qu’il en est! Vous avez fait _la bombe_, hein?
reprit le paysan, pour qui lancer _la bombe_ ou faire la fête étaient
synonymes.
--Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a dit, ce doit être vrai. Moi,
je voudrais savoir où prendre quelques provisions. J’ai un peu d’argent,
mais je ne veux pas me risquer dans les villages voisins.
--Bon! Ça se comprend de reste. On doit vous chercher. Ici vous serez à
l’abri de tout. Hier, notre chef d’équipe nous a commandé, de la part du
gérant, que ceux qui trouveraient un homme noir sur leur chemin
n’auraient qu’à faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le
Directeur.
Une espèce de honte, ou de morgue, empêchait l’homme noir de s’enquérir
du métier de ces hommes qui le supposaient un honnête perturbateur de
foule. Il était tombé dans leur boue sans idée préconçue parce que les
jambes lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur demanderait-il le
genre de malpropreté qu’ils brassaient devant lui? La meilleure dignité
humaine est encore l’absence de toute curiosité.
L’ouvrier ajouta:
--Il y a des cantines du côté de la crèche de Mademoiselle. Un grand
hangar vitré qu’on éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout
pour les équipes de la coopérative. Et puis du vin, pas méchant, puis du
tabac... mais excusez, puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage! Ici
on en a besoin contre le mauvais air.
--J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont peur des fièvres. Ils
assainissent un marais.
Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea du côté de la ferme
hollandaise en suivant une des routes blanches, si rectilignes.
Le long de cette route, il compta une dizaine de maisonnettes assez
semblables à de petites chapelles expiatoires, où presque invariablement
se trouvait une femme sur la porte, triant une salade.
--Les gardiennes de la nécropole! fit l’homme noir en ricanant.
Une de ces ménagères lui indiqua le plus court chemin pour gagner les
cantines. On n’entendait plus les salves d’artillerie, le vent ayant
changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes pesait, lourde à la
tête, et dans cet été mouillé on éprouvait la sensation de respirer un
bain d’eau de vaisselle.
--Je ne me ferai pas facilement à la belle nature, se disait l’homme.
Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes en tablier blanc
emballaient des paniers de fruits et classaient des petites caisses dans
des grandes. Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant des
compotes et des confitures, bouillaient et écumaient. Un ouvrier,
marmiton ou égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant de
leur sang grenat.
C’était une coopérative entre gens du même bâtiment: des parts de
légumes et de fruits mises en commun, les restants de vendange de
l’année dernière, le surplus du blé; la boutique des sages où tout se
revendait à bas prix aux désordonnés, avec le bénéfice de la bonne,
cependant, épouse d’un contre-maître, fort experte à trousser la
marchandise sur les comptoirs. Ces braves ouvriers calculaient
modérément ce que les bourgeois faisaient sans modération, et peut-être,
parvenus à la fortune, ils inventeraient pire que leurs patrons, quoique
avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait, interminable, couvert
de gobelets, de cruches et d’assiettes.
Table d’hôte des célibataires de la coopérative de Flachère, on y
servait une nourriture abondante et variée dont chaque part était
lilliputienne avec la plus stricte justice. La première année on avait
eu des déluges de soupe, la seconde année une avalanche de légumes.
Maintenant, l’appétit coupé, on se bornait à des petites portions de
collège sans aucune sucrerie de couvent, car on avait assez des
confitures. Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de fruits, et on
pouvait dire orgueilleusement du peuple de Flachère qu’il jetait son
superflu aux pourceaux.
L’homme noir entra, demanda un litre de vin et du pain. Les bonnes
l’entourèrent, leur coiffe blanche toute dressée de curiosité.